Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Réparer les choses

Créé le mardi 1 mai 2012  |  Mise à jour le jeudi 31 mai 2012

Réparer les choses

Une fois n'est pas coutume, la principale référence de cet article n'est pas en ligne. Il s'agit de "Eloge du carburateur - Essai sur la valeur et le sens du travail", écrit par Matthew B. Crawford, publié dans sa traduction française aux éditions de la Découverte en  2010. Mais ceux qui lisent l'anglais trouveront un essai du même Crawford sur le New York Times, essai dans lequel il synthétise le contenu de son livre.

Ce livre a fait l'objet de recensions, généralement élogieuses, tant sur les sites spécialisés en sociologie que sur ceux qui s'adressent aux amateurs de motos. Ce qui n'est pas étonnant, dans la mesure où Crawford est à la fois docteur en philosophie, enseignant à l'université de Virginie, et mécanicien moto. 

 

Quitter un travail intellectuel bien payé et ennuyeux pour un emploi manuel pas trop mal payé et passionnant

Crawford développe dans son ouvrage une réflexion sur ce qui l'a conduit à quitter un emploi bien payé dans un think tank (cabinet de conseil aux hommes politiques) de Washington pour ouvrir son atelier de réparation de motos dans une petite ville de Virginie. Il décrit par le menu l'inanité de son travail de penseur et la pleine satisfaction sociale, morale et intellectuelle, qu'il trouve dans son activité de mécanicien. Il ne s'agit pas pour lui de revaloriser systématiquement le travail manuel contre le travail intellectuel. Sa pensée est plus subtile.

Crawford admet volontiers que certains artisans et travailleurs manuels ne trouvent aucun intérêt à leur travail et s'y ennuient à mourir. Ceci, parce qu'ils n'ont plus l'entière maîtrise de ce qu'ils font et réduisent leur activité professionnelle a un simple moyen de gagner leur vie sans se préoccuper de la qualité de leur travail ni de la valorisation de leur savoir-faire. Mais Crawford insiste surtout dans son ouvrage sur la désastreuse illusion qui conduit une part croissante de jeunes à faire de longues études universitaires avant d'accéder à un emploi censé leur permettre de développer leur créativité et participer à l'érection d'une société de la connaissance. En fait, nombre d'entre eux doivent mettre entre parenthèses leur capacités de réflexion et d'initiative, se conformer à des process tout aussi abrutissants que le travail à la chaîne. Ceci constitue, selon Crawford, la source du malaise généralisé actuel face au travail : on ne peut déceler de relation de cause à effet entre la qualité du travail que l'on effectue et les effets produits; même lorsqu'on estime faire correctement son travail, on peut voir ses efforts réduits à néant à la siute d'une restructuration de l'organisation, d'un changement de process ou de la modification des objectifs à atteindre, sans que l'on ait de prise sur ces décisions. 

Crawford valorise le travail (travail manuel dans son cas, mais on peut sans risque élargir sa réflexion à d'autres métiers) responsable et autonome. Il a choisi de se définir comme artisan au sens traditionnel, maître de son temps, de la totalité des tâches à effectuer pour aboutir à un résultat concret (la moto ne marchait pas - elle marche à nouveau), améliorant constamment son expertise grâce à l'expérience accumulée dans des situations toujours nouvelles, et surtout grâce à une intense activité de méta-réflexion sur cette expérience. 

 

Se confronter aux choses pour savoir ce que l'on vaut

Crawford insiste beaucoup sur la nécessité absolue de se confronter aux choses, aux objets, pour trouver le sens de son travail. Cette confrontation nous en apprend sur le monde d'une part, mais aussi sur nous-même, nof fonctionnements et nos limites. Il alerte ses lecteurs sur la perversion fondamentale de la société ultra-libérale, qui nous fait croire que la liberté réside dans notre capacité à acheter des produits nouveaux plutôt qu'à faire que ceux que nous avons déjà continuent de fonctionner. Là encore, on peut élargir la réflexion aux idées et concepts : ces derniers sont aussi devenus des produits jetables, usés avant d'avoir été explorés.

Il résume l'essentiel de sa conviction en ces termes : 

"Un bon travail demande un champ d'action dans lequel vous pouvez mettre en oeuvre vos meilleures capacités et voir leur effet sur le monde. Les diplômes universitaires ne garantissent pas cela".

Il regrette que le débat politique ne porte que sur le fait de détruire ou de créer de l'emploi, et jamais sur la nature des emplois ainsi créés ou détruits. 

N'oublions pas que Crawford est américain, qu'il a grandi et vit dans un pays où existent des psychologues pour animaux de compagnie et des consultants en rangement de placards. Ce qui en dit long sur l'absence de contrôle ressenti par certaines personnes sur leur vie. Mais gardons-nous d'ironiser plus avant sur cette société malade : chez nous aussi (où que soit ce "chez nous"), le fait de déléguer à d'autres les problèmes petits et grands que nous rencontrons avec les choses et même avec les gens est considéré comme un progrès, une marque d'ascension sociale. Crawford s'élève contre cette tendance.

 

Le héros du "Faites-le vous-même"

En cela, il peut être considéré comme le héros du "Faites-le vous-même" dont on trouvera de nombreuses traces sur la Toile. Qu'il s'agisse des plans pour construire ou réparer des objets, parfois très sophistiqués, des communautés d'experts qui mutualisent leurs connaissances nées de l'expérience pour trouver des solutions à des problèmes pratiques (mécaniques, électriques, etc.) quand les manuels ne disent plus rien ou pour contourner les limites volontairement posées par les fabricants au fonctionnement des appareils électroniques à l'obsolescence programmée. 

Crawford invite chacun de nous à réfléchir au sens de son travail. Nous ne prendrons sans doute pas tous des décisions aussi radicales que la sienne. Mais en ces temps de crise, il peut être salutaire de se rappeler que les métiers de la réparation procurent satisfaction et revenus décents, quand nombre de tâches dites intellectuelles ne sont en fait que des opérations mécaniques payées au lance-pierre. "Eloge du carburateur" est donc à mettre entre les mains de tous les jeunes qui s'interrogent sur leur avenir et le choix de leurs études, et de leurs parents.

Sources :

The case for working with your hands. Matthew B. Crafword, New York Times, 21 mai 2009. Résumé de son livre.

Compte-rendus de lecture :

Sur lectures-revues.org, liens socio. Recension de Dominique Méda.

Sur Le repaire des motards : "Eloge du carburateur", je bosse donc j'essuie !! par Hervé Descamps.

Quelques sites qui aident à fabriquer et réparer les objets personnels :

DIY Planet : Made in Fr. Fabriquer ses objets électroniques et informatiques. Plans détaillés, images, schémas et explications en français

Depann'Velo. Fiches de réparation et d'entretien du vélo, surtout pour les propriétaires de VTT.

Tout-électroménager. Le fonctionnement de base des appareils électro-ménager, symptômes, diagnostics et solutions aux problèmes les plus courants.

Où trouver des plans d'éoliennes ? Un répertoire bien fait.

Chauffe-eau solaire en auto-construction. Démarche pas à pas, bien fait.

 

A lire également :

Le fléau des nouvelles technologies : l'obsolescence programmée. Alexandre Roberge, décembre 2010.

 

Photos :

Rookuzz via photo pin cc

R.W.W. via photo pin cc

Daniel Gasienica via photo pin cc

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