Par Philippe Menkoué  | p.menkoue@cursus.edu

Le décrochage scolaire : un défi pour les systèmes éducatifs, un frein au développement

Créé le lundi 10 septembre 2012  |  Mise à jour le mercredi 10 octobre 2012

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Le décrochage scolaire : un défi pour les systèmes éducatifs, un frein au développement

Le décrochage scolaire, un poids dans les pays développés...

La problématique du décrochage scolaire constitue un sujet d'actualité permanente au Québec. Encore récemment, le Journal de Montréal indiquait qu'au Québec, « une quarantaine d'écoles secondaires présentent un taux de décrochage supérieur à 30 % ». Autrement dit, dans ces écoles, un jeune sur trois quitte l'école sans avoir obtenu de diplôme ou de qualification. Dans certaines de ces écoles, c'est même un jeune sur deux qui est dans cette situation.

En France, même le Ministère de l'Education nationale éprouve des difficultés à mesurer l'ampleur du phénomène du décrochage, qui est pourtant bien réel. Tout dépend en fait de la réalité que l'on place sous le terme de « décrochage ». Les Cahiers pédagogiques ont publié en avril 2012 un article qui tente de faire le point sur la signification du terme « décrocheurs » et de son utilisation par les pouvoirs publics. Pour les besoins du présent article, nous retiendrons un seul indicateur, celui des « sortants sans diplômes » : « en moyenne sur 2007, 2008, 2009, environ 120 000 jeunes sont sortis du système éducatif sans diplôme ou avec le seul brevet[5], soit 17% à 18% des 700 000 sortants en moyenne ces trois années. Cette proportion était de l’ordre de 30%, au début de la décennie quatre-vingts ».  

Cette situation préoccupe fort les pays développés, car ses conséquences se font sentir bien au-delà du milieu éducatif. En effet, les abandons scolaires coûtent cher aux Etats dans la mesure où une personne non qualifiée pèse plus lourd sur la société parce qu'elle gagne moins en moyenne qu'une personne disposant d'une qualification, ce qui se traduit par un certain manque à gagner au niveau des impôts et une dépense plus importante en matière d'aide sociale, comme l’explique Jean Philippe Pineault dans un article publié dans le magazine en ligne Rue Frontenac (Québec). 

 

... Encore bien plus lourd dans les pays en développement

Si dans les pays développés on s'inquiète beaucoup de l'ampleur du décrochage scolaire, la situation est bien pire encore dans les pays en développement, et en particulier sur le continent africain. Le phénomène de l'abandon scolaire renforce encore les effets de la non-scolarisation. Il nous interpelle sur le bien-fondé de l’école et incite les pouvoirs publics comme la société civile à réfléchir aux moyens de renforcer l'efficacité des systèmes scolaires dans les sociétés concernées par ce phénomène.

Le phénomène du décrochage scolaire (ou de l'abandon scolaire, comme on l'appelle ici) est fort peu analysé dans de nombreux pays en voie de développement. L'UNESCO compile les données disponibles et nous permet au moins de prendre la mesure du phénomène de non scolarisation. Et même si, sur de longues périodes, on constate une progression incontestable en matière de scolarisation primaire, les chiffres les plus récents font mal : « Sur les 61 millions d’enfants non scolarisés dans le monde, on estime que 47% n’iront jamais à l’école tandis, que 26% ont été scolarisés mais n’ont pas terminé leur cursus et que 27% seront scolarisés », lit-on sur la page de présentation de la plus récente enquête sur les enfants non scolarisés réalisée par l'UNESCO. Plus grave encore : en Afrique sub-saharienne, le nombre d'enfants non-scolarisés est en augmentation depuis quelques années, après une longue période de baisse.

Et le phénomène de décrochage est visible dès l'école primaire. Toujours en Afrique sub-saharienne, 20 % des enfants entrés à l'école primaire la quitteront avant d'avoir achevé ce cycle, comme on peut le voir dans l'excellent eAtlas des enfants exclus de l'école (section "typologie des enfants non scolarisés"), publié par l'Unesco comme résultat à l'enquête précédemment citée.

Ces chiffres alarmants cachent des réalités bien diverses. Les pays de la bande sahélienne sont les plus touchés par le défaut de scolarisation et le phénomène du décrochage scolaire. Le Burkina-Faso par exemple compte plus d'un million d'enfants non scolarisés (41,7 % de sa population d'âge scolaire), et ce chiffre est en hausse. Le pourcentage n'est « que » de 22 % au Sénégal, et de 6 % seulement au Cameroun. L'Unesco souligne à juste titre l'impact des conflits armés sur la scolarisation des enfants, et le cas de la Côte d'Ivoire est ici éloquent : 38,5 % de ses enfants ne sont pas scolarisés, avec une hausse de ce pourcentage depuis 2002.

Mais revenons aux enfants qui, après avoir intégré le système scolaire, le quittent sans qualification ni diplôme. Pourquoi abandonnent-ils avant la fin, c'est à dire avant de pouvoir tirer les bénéfices de leur effort ?

 

Pourquoi abaondonnent-ils l'école ?

Economiques, socioculturelles, institutionnelles et même parfois politiques, les raisons qui poussent les élèves à quitter définitivement les bancs d’école sont diverses. Si dans les pays du Nord, on évoque le plus souvent des difficultés d’apprentissage, le manque de motivation, les problèmes sociaux, la mauvaise orientation ou l’absence de soutien scolaire, dans les pays du Sud, il faut composer avec des réalités sociales encore plus complexes et pas toujours favorables à la scolarisation.

On recensera d'abord les causes externes aux systèmes éducatifs eux-mêmes. Ici, chaque milieu, urbain ou rural, a ses propres réalités. Les conflits armés ont évidemment un impact majeur; tout comme le faible pouvoir économique de certains ménages qui pousse les parents incapables d’assumer les frais scolarité et autres coûts liés à la scolarisation de leur progéniture à privilégier la scolarisation de certains enfants, généralement des garçons, au détriment des filles; de forts taux de chômage et de l’absence d’une vision claire sur les possibles débouchés économiques à l’issue de leur cursus scolaire découragent certains élèves; des pratiques socioculturelles telles que les mariages forcés qui chassent les jeunes filles des salles de classe; le travail des enfants qui les éloigne progressivement de l’école; on peut aussi pointer les mauvaises représentations sociales que certains communautés se font de l’école.

Passons ensuite aux déficits des systèmes éducatifs eux-mêmes. On constate dans de nombreux cas une inadéquation entre l’environnement scolaire et les besoins réels de l’enfant; la quasi absence d’actions et projets stratégiques de prise en charge des élèves en difficultés d’apprentissage, associée au déficit d’un suivi de l’élève à domicile; l’absence d’un personnel enseignant bien formé et qualifié; l'utilisation exclusive dès les petites classes d'une langue d'enseignement qui n'est pas celle qui est parlée par les enfants chez eux...

Autant de raisons qui poussent les élèves vers une sortie progressive et définitive du système scolaire avant l’obtention d’un diplôme, parfois même avant d’acquérir les notions élémentaires de lecture ou de calcul.

 

Gouvernements et société civile se mobilisent

Pour prendre la mesure des causes du décrochage scolaire dans six pays d'Afrique de l'Ouest (Bénin, Burkina, Mali, Niger, Sénégal), on se rapportera à l'excellent guide intitulé « Les déperditions scolaires, un frein à l'éducation en Afrique de l'ouest » (pdf)  publié par le Programme de Développement des Réseaux pour l'Education en Afrique de l'Ouest (PRODERE-AO), qui fournit également des chiffres détaillés sur le décrochage dans les six pays considérés. Y est notamment mentionné le fléau du redoublement qui, même dans les pays où il est théoriquement banni ou fortement limité par voie officielle, continue d'être largement utilisé par les enseignants. Pensez que certains élèves redoublent jusqu'à quatre fois une même classe ! Comment alors pourraient-ils avoir envie de continuer ? Et où trouveront-ils les ressources matérielles pour le faire, alors que maints « petits boulots » leur sont accessibles à l'extérieur pour améliorer les revenus de la famille ?

Le guide ne s'arrête pas sur un constat d'échec. Il présente aussi les initiatives prises dans les différents pays pour faire descendre le taux de décrochage scolaire. Et au-delà des programmes annoncés par chaque gouvernement, la société civile semble assez déterminée à éradiquer ce phénomène. Au Burkina-Faso par exemple, les pouvoirs publics mettent l'accent sur le maintien des filles dans le système scolaire et on voit fleurir des groupes locaux de Mères éducatrices, qui réunissent les mères ayant leurs filles dans les mêmes écoles, afin de participer pleinement à la vie des établissements. Au Mali, les pouvoirs publics épaulés par les parents qui assurent la bonne marche du système ont amélioré le système de gestion des cantines scolaires. Au Bénin, un dispositif de parrainage a été élaboré pour soutenir les enfants dont les familles ne peuvent, pour des raisons diverses, supporter la scolarisation des enfants.

Ces initiatives tendent à modifier l'environnement de l'enfant, de manière à ce que l'école y soit mieux intégrée. Mais peu d'initiatives spécifiquement identifiées comme des moyens de contrer le décrochage portent sur l'amélioration du système scolaire lui-même. Certes, il existe bien des plaidoyer contre le redoublement, et des initiatives pour favoriser un enseignement bilingue (langue locale / langue d'enseignement). Néanmoins, le guide se termine sur une injonction aux autorités de l'éducation des différents pays pour qu'ils veillent « à l’achèvement des réformes de curricula et à l'application complète des réformes. A cela doivent impérativement s’ajouter une évaluation objective des systèmes et la réalisation des corrections nécessaires ». Preuve que la route est encore longue pour passer des paroles aux actes.

 

Et finalement, "Ca donne quoi, l'école ?"

Et l'on rejoint là certaines des préoccupations des pays développés, en matière de lutte contre le décrochage scolaire. Sur le site de lapresse.ca, on peut encore lire un article de 2009  qui porte sur les raisons invoquées par les jeunes pour expliquer leur décrochage : « «Ça donne quoi, l'école?» C'est la question la plus fréquemment posée par les décrocheurs et l'ennui décrit le mieux la vaste majorité des problèmes liés à l'école. Les élèves ne voient souvent pas assez le lien entre ce qu'ils apprennent à l'école, la vie de tous les jours et la contribution de l'école à améliorer leur qualité de vie ».

Une réflexion sur ce qui peut faire grandir la motivation des jeunes à demeurer à l'école s'impose désormais dans tous les pays confrontés au décrochage scolaire, au Nord comme au Sud.  

Photos

Corps de l'article, 1 : warmsunnydays_ via photo pin cc

Corps de l'article, 2 : Dietmar Temps via photo pin cc

Corps de l'article, 3 : DavidDennisPhotos.com via photo pin cc

Corps de l'article, 4 : Swiv via photo pin cc

Illustration de titre réalisée avec Wordle

 

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