Par Christine Vaufrey B  | info@cursus.edu

Les TICE, concurrentes ou alliées de l'enseignant ?

Créé le mardi 14 décembre 2010  |  Mise à jour le lundi 27 août 2012

Les TICE, concurrentes ou alliées de l'enseignant ?

La généralisation de l'usage des TICE dans les classes et l'extension de la formation à distance se heurtent à de nombreux obstacles qui ne sont pas essentiellement matériels, mais touchent au délicat équilibre à l'oeuvre dans la relation pédagogique. En elles-mêmes, les TICE ne sont pourtant porteuses ni d'amélioration, ni de dégradation de cette relation. Mais certaines conditions sont requises, dans l'environnement d'apprentissage et surtout au niveau de la modification du rôle qu'accepte d'opérer l'enseignant, pour que les TICE donnent le meilleur d'elles-mêmes.

Voyons ce que nous apprennent sur le sujet différentes observations et analyses réalisées par les acteurs éducatifs.

Internet comme objet d'apprentissage

Les professeurs documentalistes en France réalisent fréquemment des séquences d'apprentissage à l'utilisation d'Internet avec les élèves, notamment avec ceux qui entrent en 6eme (première année de secondaire). Anne Cordier, doctorante en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Charles de Gaulle Lille 3, a effectué une passionnante communication sur ce sujet, lors du dernier colloque scientifique Ludovia 2010 intitulé "Interactions et Interactivité". Son intervention est intégralement en ligne sur le site de Ludovia. Elle a observé les interactions entre enseignants et élèves lors de ces séances de formation, dans trois collèges différents. Ses observations ont été complétées par des entretiens tant avec les enseignants qu'avec les élèves.

Son constat est sans appel : lors de ces séances, Internet est vécu comme un concurrent par les enseignants, un objet qui va monopoliser l'attention des élèves et les faire sortir du cadre pédagogique. Pour garder la main sur la séquence, les professeurs documentalistes mettent en place différentes stratégies : ils interpellent fréquemment les élèves pour que ces derniers les écoutent; ils travaillent avec le groupe considéré comme une entité globale plutôt qu'avec chacun; ils obligent les élèves à écrire sur leur cahier de classe et à utiliser la fiche de consignes, qui sont deux objets symbolisant la situation de cours; ils répondent peu aux demandes individuelles des élèves et sont extrêmement directifs, réduisant l'interaction à de brèves séquences saccadées de questions - réponses, dans lesquelles la subjectivité ou l'expérience de l'élève n'a pas de place.

Tout semble fait pour que les élèves ne s'échappent pas de la classe, Internet étant un objet socialement partagé mais qui, dans le cadre de ces séquences de formation, doit se transformer en objet d'apprentissage et donc en posséder les caractéristiques. Face à cette attitude, les élèves font part de leur déception : avant la séance, ils sont contents de travailler sur Internet car cela rompt avec la routine scolaire : "c'est pas un vrai cours, c'est pas écrire, tout ça, c'est apprendre à se servir de quelque chose, c'est moins ennuyeux que d'habitude" dit Florian, cité par Anne Cordier. Ils imaginent qu'ils auront de la liberté, qu'ils vont pouvoir partager leurs trouvailles et attendent des réponses précises de l'enseignant aux questions qu'ils se posent. Hélas, ils déchantent vite et sont très conscients du fait que l'enseignant considère Internet comme un objet menaçant. Mais ils se trompent sur la menace que représente cet objet : ils estiment que les enseignants ne sont pas à l'aise avec cet outil, sans voir bien entendu qu'il s'agit plutôt d'un objet qui déstabilise la situation pédagogique traditionnelle.

Car Internet, qui ouvre brusquement la porte de l'école sur le monde, trouve difficilement sa place dans la situation pédagogique habituelle. L'utilisation de cet outil est très largement bridée par le temps scolaire, le saucissonnage en petites séquences de 55 minutes. On se souviendra ici de l'intervention de Jean-François Cerisier, dont Martine Dubreucq avait rendu compte dans nos colonnes. Les enseignants semblent avoir l'obsession du temps : ils doivent absolument faire entrer dans le temps de la séquence tout ce qu'ils ont prévu, ce qui laisse alors peu de place à l'expression et aux activités spontanés de l'élève. D'où une attitude extrêmement directive et l'absence de réponses apportées aux interrogations légitimes des élèves, qui considèrent pourtant l'enseignant comme un référent pédagogique important, qui pourrait les éclairer.

Les TICE en classe

Tous les enseignants qui souhaitent utiliser les TICE en classe dans leur discipline se heurtent aux mêmes problèmes de temps et de gestion du groupe. Denis Sestier, professeur d'histoire-géographie en collège, a confié au Café Pédagogique les enseignements de sa longue utilisation des TICE. Selon lui, les TICE ne possèdent pas de qualité intrinsèque qui leur permettrait d'acroître l'intérêt et la motivation des élèves. Ce qui est important, c'est de casser la routine scolaire : "La meilleure des volontés chez nos élèves, peut être balayée en peu de temps si l'activité s'avère routinière, mal calibrée ou mal préparée. En bref, il ne s'agit pas d'aller en salle info pour que les élèves soient ultra-motivés", dit-il. Les TICE s'avèrent être des alliées de poids lorsqu'elles permettent les activités créatives et autonomes des élèves. Utilisées dans cette perspective, elles améliorent la relation pédagogique, dans la mesure où elles permettent à l'enseignant de découvrir des facettes cachées des compétences de ses élèves et fluidifient la communication, la font sortir du pseudo-dialogue de la situation de classe. L'enseignant est alors amené à changer de rôle, il devient accompagnateur ou tuteur.

Les TICE en formation à distance

Le tuteur, précisément, est l'interlocuteur privilégié de l'apprenant à distance, y compris lorsque cette fonction est assurée par l'enseignant lui-même. Dans une ancienne série de vidéos publiées par l'AFPA et disponible sur Canal U, on entend différents intervenants définir le rôle du tuteur, globalement plus une personne qui écoute qu'une personne qui parle, ce qui modifie radicalement l'identité professionnelle de l'enseignant ou du formateur. L'un des épisodes les plus intéressants de la séquence montre une formatrice en présence qui dit ne pas rencontrer de difficultés avec les outils informatiques car, fraîchement issue du monde de l'entreprise, elle n'a pas à reconfigurer son identité de formatrice à partir d'expériences plus anciennes dans lesquelles les TICE n'étaient pas utilisées. Dans sa démarche comme en formation à distance, c'est l'autonomie de l'apprenant qui est mise en avant, sa capacité à créer du sens à partir de multiples sources d'informations, afin de transformer ces dernières en savoir. Le rôle du tuteur à distance est alors davantage d'aider l'apprenant à construire ce sens qu'à lui transférer mécaniquement un savoir préétabli.

Dans cette séquence, on voit aussi Véronique Duveau Patureau, professeur à l'université de Nancy, espérer qu'avec la contribution des TICE, apprendre devienne un plaisir plutôt qu'une douleur. Ce souhait fait écho de manière remarquable aux paroles des petits élèves de 6eme observés par Anne Cordier, pour lesquels utiliser Internet en classe, c'est s'ennuyer moins, faire quelque chose d'agréable et d'amusant.

Dix bonnes années de tentatives d'introduction des TICE en classe et de pratique de la formation à distance permettent donc de tirer les enseignements suivants :

  • L'utilisation des TICE en classe déstabilise voire dégrade la relation pédagogique entre l'enseignant et les apprenants si elle est réalisée dans le cadre le plus classique de l'école : forte contrainte temporelle, présence de groupes importants, directivité de l'enseignant. 
  • L'utilisation des TICE en classe améliore la relation pédagogique entre l'enseignant et l'apprenant quant elle est mise au service d'activités créatives qui cassent la routine, sont valorisées dans l'espace public, permettent aux apprenants de faire preuve d'habiletés habituellement peu sollicitées dans le travail scolaire.
  • L'enseignant est amené à modifier son identité professionnelle et sa posture face aux apprenants lorsqu'il utilise les TICE en présence ou à distance : devenir facilitateur plutôt qu'instructeur, accompagner la construction du sens plutôt que fournir un sens préétabli. Ce changement de rôle est particulièrement bien exemplifié dans la fonction du tuteur à distance.

LesTICE ne sont porteuses de déstabilisation dans la relation pédagogique que si elles sont employées de manière inappropriée. Du marteau des TICE faisons l'outil adéquat pour planter magnifiquement les clous qui construiront la charpente des apprentissages, plutôt que l'outil redoutable du combat entre les acteurs éducatifs.

Face à un objet d'enseignement-apprentissage technologique : la reconfiguration des interactions enseignant-enseignés. Anne Cordier, Ludovia.com

Histoire : "les activités mettant les élèves en action modifient la relation enseignant/enseigné". Denis Sestier, Café Pédagogique

Et la relation pédagogique ? Série "Vous avez dit numérique !", AFPA - Canal U

Photos : Michael Surran, Wikimedia Commons; eBeam, Fotopedia, licence CC.

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