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Les étudiants et les réseaux sociaux, pour pallier aux défaillances de la société

Antonio Casilli, sociologue étudiant la reconfiguration de nos relations à l'heure des réseaux sociaux, se penche sur l'usage que font les étudiants de ces espaces.

Par Christine Vaufrey , le 07 juin 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 16 avril 2013

Le 12 mai 2011, Educpros organisait une conférence intitulée "Réseaux sociaux : pourquoi et comment les investir ?", qui a présenté les stratégies mises en place par les établissements d'enseignement supérieur français pour assurer leur présence, avec des objectifs divers, sur les réseaux sociaux numériques.

C'est Antonio Casilli, sociologue et auteur de l'ouvrage Les liaisons numériques. vers une nouvelle sociabilité ? qui a clos cette conférence au programme fort chargé, avec une intervention consacrée aux comportements des étudiants sur les réseaux sociaux, qu'il avait appelée "Sociabilité et misère en milieu étudiant à l'heure des réseaux sociaux".

Pour en finir avec deux idées reçues sur "la génération Y"

A. Casilli a commencé par démonter deux belles idées reçues. Tout d'abord, celle des Digital Natives. L'expression a été inventée en 2001 par Marc Prensky, mais ce fantasme de l'adolescent qui tue le père et qui pousse l'humanité vers le cyborg date en fait des années 80 du siècle dernier. Or, rétorque Casilli, rien ne permet d'avancer dans cette direction; les observations ne montrent pas un tel phénomène et surtout, les usages sont très hétérogènes chez les jeunes. Respirons, nos enfants nous ressemblent encore un peu, ou pas moins qu'avant l'informatique.

Ensuite, l'opinion qui consiste à affirmer que plus on communique avec ses "amis" en ligne, moins on les fréquente IRL, dans la vraie vie. Faux, dit encore Casilli, en se basant sur des études qui ont montré que les interactions en ligne se déroulent sur les plages temporelles de la plus grande sociabilité chez les étudiants : pendant les heures de cours (eh oui... ) et le soir. Elles baissent pendant les week-end, quand les étudiants retournent chez papa-maman, quand ils dorment, quand ils vont entretenir leur condition physique en faisant du sport. 

Liens forts et liens faibles coexistent sur les réseaux sociaux

Antonio Casilli a ensuite montré que les étudiants savaient fort bien ce que recouvrait la notion "d'amis" en ligne. Il a insisté sur quelques différences fondamentales entre ces deux notions d'amitié : sphère privée / lien public, désintéressée / donnant accès à des ressources, réciproque / peut être unidirectionnelle, sincérité des sentiments / "toilettage social", conduite civile marquant sa bonne volonté vis à vis du groupe.

Il a ensuite décrit deux phénomènes concomittants sur les réseaux sociaux : la persistance de ce qu'il appelle "les petites boites", c'est à dire la présence de groupes restreints de personnes qui se connaissent généralement dans la vraie vie et son unies par des liens forts, qui poursuivent leur relation sur la toile; l'existence de réseaux d'individus unis par des liens faibles, qui utilisent les réseaux sociaux comme "accélérateurs relationnels", la transitivité étant ici jusqu'à 40 fois plus élevée que dans les réseaux hors-ligne. 

Les réseaux sociaux, espaces d'expression et de solidarité pour les étudiants inquiets

A. Casilli a enchaîné sur une dernière partie, consacrée aux profils des étudiants les plus grands utilisateurs des réseaux sociaux : s'appuyant sur les travaux de Christian Fuchs, il a affirmé qu'il s'agit de jeunes inquiets pour leur avenir, craignant un déclassement social vis à vis de la situation de leurs parents. Ces jeunes utilisent également les réseaux sociaux pour améliorer leur présent, y trouvant un espace d'expression qui fait défaut dans la société contemporaine et y nouant des relations de solidarité leur permettant de résister à la précarité ambiante et au rétrécissement des prestations publiques gratuites ou à bas coût, en matière de santé et d'éducation notamment. A contrario, Casilli a souligné que les jeunes qui disposent de nombreux espaces physiques de rencontre utilisent moins les réseaux sociaux.

Internet et ses réseaux sociaux sont donc devenus des moyens pour contrer l'ultra-moderne solitude. Non pour se faire de "vrais" amis, mais pour nourrir ces amitiés et surtout pour faire groupe et résister aux agressions de la société moderne, qui multiplie les obstacles devant ceux qui ne sont pas nés avec une cuiller d'argent dans la bouche. 

On pourra voir dans l'intervention d'Antonio Casilli, bien trop courte selon l'avis de la majorité des participants à cette conférence, le pendant théorique et sérieux aux manifestations numériques des étudiants eux-mêmes, notamment à leurs griefs légitimes contre leur statut d'éternels stagiaires dont Alexandre Roberge nous parle dans un article de ce dossier.

Sociabilité et misère en millieu étudiant à l'heure des réseaux sociaux. Antonio Casilli, conférence Educpros, 12 mai 2011. Diaporama disponible sur le site Les liaisons numériques.

Illustration : Manifestation d'étudiants d'IUT à la Défense (Paris) / dalbera / CC BY 2.0

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