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Démythifier l'innovation pédagogique, avec André Tricot

Trois questions à André Tricot, professeur de psychologie à l'université de Toulouse

Par Evelyne Jardin , le 16 octobre 2017 | Dernière mise à jour de l'article le 22 novembre 2017

Trois questions à André Tricot, Professeur de psychologie à l'Université de Toulouse, auteur de L'innovation pédagogique. Mythes et réalités.

Thot Cursus : Qu'avez-vous voulu montrer dans votre nouvel ouvrage ?

André Tricot : L'objectif est double. D'une part, vérifier que certaines idées pédagogiques soit disant «innovantes» le sont vraiment. Je prends l'exemple de la classe inversée, c'était le mode d'enseignement en place au Moyen Age ! Ou encore la pédagogie par projet, les apprentis architectes de l'Académie royale d'architecture travaillaient déjà par projet ! Certaines idées pédagogiques sont vite qualifiées d'innovantes alors qu'elles datent de plusieurs siècles. Chacun des chapitres sur la classe inversée (chapitre 7), sur la pédagogie par projet (chapitre 5), sur l'approche par compétences (chapitre 9)... est replacé dans un contexte historique.

D'autre part, je confrontre les pratiques innovantes à l'état actuel de la recherche scientifique, en donnant des exemples d'expérimentation qui montrent l'efficacité de ces pratiques mais sous certaines conditions... qui sont souvent escamotées.

Thot Cursus : Prenons l'exemple du travail en groupe (chapitre 4). "Une idée pédagogique fondée scientifiquement", dites-vous, par un nombre considérables de travaux. Alors, on fonce ?

André Tricot : Le travail en groupe est efficace parce que l'apprentissage est énimemment social. Oui, les interactions comptent et pas seulement celles entre l'enseignant et les élèves. Oui, il faut favoriser les interactions entre les élèves mais un travail de groupe doit être scénarisé, tout en restant flexible.

Où l'enseignant souhaite-t-il que les élèves aillent, par quel cheminement, quel rôle attribuer aux élèves, etc.? De nombreux travaux sont consacrés à la conception de scripts flexibles, que les élèves peuvent modifier ou même inhiber, selon leurs besoins et leur décision. Tout au long du processus, l'enseignant doit pouvoir détecter les difficultés rencontrées par les élèves.

Exemples : non exécution de toutes les tâches prévues, non respect de la répartition des tâches adoptée. Une grille d'observation proposée par Patrice Moguel (page 66) peut-être utile au suivi pédagogique.

Thot Cursus : Les nouveaux outils (tablettes, boîtiers de vote, quiz en ligne...) seraient la panacée pour une génération d'étudiant-es en déficit d'attention. Qu'en pensez-vous ?

André Tricot : Il n'y a pas de plus-value générale à l'utilisation de ces outils. De nouveau, tout dépend de la situation d'apprentissage. On constate que les exerciseurs avec réponses immédiates sont efficaces, si et seulement si les réponses sont bien définies. Or, il y a pléthore de situations d'apprentissage où elles ne le sont pas ! Donc, c'est une niche.

On constate aussi une bonne efficacité de l'apprentissage par simulation et ce, depuis les années 1920/30 avec les pilotes d'avion. Une collègue canadienne fait travailler des apprentis médecins sur des situations de réanimation sur des mannequins. Elle construit des scénarios d'apprentissage incluant la mort du mannequin, ce qui serait assez traumatisant pour les élèves sur des patients réels. Ainsi, elle peut pousser plus loin l'apprentissage.

La simulation par réalité virtuelle est aussi intéressante pour apprendre dans des situations difficilement accessibles dans la vie réelle : la simulation d'un crash, d'un incident nucléaire.

J'aimerais ajouter que l'on confond beaucoup de choses avec l'utilisation de nouveaux outils. L'action (cliquer sur une lien) n'est pas un but en soi. C'est être actif dans sa tête qui compte.

On confond aussi intérêt des élèves, motivation et réussite. Si les tablettes ou les smartphones plaisent aux élèves, faire des exercices de mathématiques sur ces supports est-ce plus motivant ? Pas sûr ! Et si nous faisons l'hypothèse que oui, les élèves réussiront-ils mieux que sur leur cahier classique ? Tout ceci n'a absolument rien d'automatique. C'est au cas par cas, tâche par tâche que nous devons évaluer l'effet de ces nouveauté.

 

Illustration : Couverture de L'innovation pédagogique. Mythes et réalités

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