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André Martin ou la philosophie de la coopération

Par Alexandre Roberge , le 10 octobre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 12 octobre 2010

André Martin, qui êtes-vous ?

Je suis professeur associé à la Faculté d’administration, rattachée au Département de management et ressources humaines de l'Université de Sherbrooke. Je suis aussi directeur adjoint de l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et les mutuelles (IRECUS) de la même université. J'y donne un cours de maîtrise et je suis les étudiants dans la rédaction de leur mémoire.

J’ai une formation en philosophie. Après avoir obtenu un bac (licence) et ma maîtrise dans cette discipline, je prépare actuellement un doctorat. La problématique de mon travail est de réfléchir sur la philosophie de la coopération au sein des coopératives et mutuelles. Je concentre mon travail sur ces organisations, mais les principes qui y sont à l'oeuvre sont également visibles en éducation, par exemple.

Des chantiers de construction à la philosophie

Comment vous vous êtes intéressé à la philosophie ?

Ce qui m’a conduit à la philosophie, c’est le travail manuel. (rires) Moi, je viens d’une famille – principalement par mes grands-parents – d’ouvriers avec qui j’ai travaillé quand j’étais plus jeune. J'ai fait mes premiers jobs sur des chantiers de construction. Et parce que j’étais le petit-fils du patron et le petit jeune du groupe, les gens étaient sympathiques avec moi. J’ai développé beaucoup de sympathie envers les travailleurs. Aujourd’hui, avec le recul et l’âge, je me souviens qu’on avait des discussions – même si j’étais incapable de m’en rendre compte à l’époque – où je les entendais parler des réalités sociales qu’ils vivaient. Sans avoir un regard scientifique de la société dans laquelle on vit, ils avaient quand même un regard particulièrement pénétrant sur la réalité. Même ceux qui avaient du mal à lire et à écrire.

Mais il m'a fallu du temps pour choisir la philosophie. Je me souviens qu'au collégial, j'avais détesté cette matière ! Un peu plus tard, j'ai travaillé en Colombie; il y a eu un fort tremblement de terre et il fallait de la main d'oeuvre. Je m’y suis retrouvé par hasard. J’ai alors été en contact avec des professeurs de philosophie dont un, entre autres, qui avait fait son doctorat à Louvain en Belgique et qui parlait très bien français. Ce professeur m’a alors passé, un jour, un livre en français de Sartre, un autre d’Emmanuel Mounier, etc. Et là, j’ai eu une révélation totale ! Je faisais les liens entre ce que je lisais et ce que j’avais entendu sur les tas de briques, plus jeune. Pour moi, le monde de la construction et la philosophie sont inséparables ! (rires)

L'IRECUS, ou le village des irréductibles Gaulois

Et vous voici à l'IRECUS. Quelle est la fonction de cet institut ?

C’est un Institut qui a été créé il y a une trentaine d’années et mis en place à l’Université de Sherbrooke à la demande, en partie, du mouvement coopératif québécois lui-même. C’était, à l’époque, le Conseil Québécois de la Coopération et de la Mutualité avec les grandes fédérations coopératives du Québec, comme l’épargne avec Desjardins, les coopératives agricoles, etc. car à l'époque, il n'y avait pas de formation universitaire spécifique au domaine coopératif. Depuis ce temps-là, bon an, mal an, il y a environ 12-15 étudiants qui viennent chaque année se spécialiser en coopération et finalement travailler dans le monde coopératif, mutualiste, international, etc. Comme l'IRECUS est lié à la faculté d'administration, on trouve dans les enseignements une forte composante de gestion. Mais j'assure la dimension philosophique, et dans un autre cours on traite spécifiquement de la problématique de l'éducation.

Sur votre site Internet, vous dites être le "village gaulois" de la faculté d'administration. Pourquoi cette image ?

Le pire, c’est que nous n’avons pas la potion magique ! (rires) Nous n’avons pas trouvé notre druide. Plus sérieusement, je dirais que nous sommes à l'IRECUS des résistants au modèle du tout économique qui domine notre société et dont la faculté d'administration est le fidèle reflet. Nous cognons aux portes et nous disons : « Non, ce n’est pas ça. » Nous croyons à autre chose qu'au seul paradigme économiste qui nous conduit tous les 7-8 ans dans des crises financières violentes et dévastatrices comme celle de 2008. A l'IRECUS, nous proposons une réflexion sur le paradigme dominant actuel qui est pour nous une espèce de « voie unique de pensée » où les étudiants entrent sans esprit critique — du moins, pas beaucoup — et sans reconnaître que finalement, en sortant d’ici, ils peuvent travailler pour une entreprise qui est en train de les détruire, eux et la planète. Nous croyons qu’il y a d’autres façons de fonctionner. Mon travail, du point de vue philosophique, est de dire que les paradigmes évoluent dans le temps et qu’il y en a toujours plusieurs. Nous ne sommes pas à la fin de l’histoire, nous sommes seulement dans une logique de pensée très étroite, et qui doit être changée.

Le Québec, terre de coopératives

Et vous croyez que l'organisation coopérative est une alternative fiable au tout économique d'aujourd'hui ?

Bien sûr ! Je vais vous donner un chiffre : au Québec, d'après les statistiques du Ministère du Développement Économique, de l'Innovation et de l'Exportation, en 2007, il y avait 8,8 millions de membres de coopératives et de mutuelles au Québec pour une population de 7,8 millions d’habitants. Evidemment, vous comprenez tout de suite que certaines personnes sont membres de plusieurs coopératives ! Ça réduit le ratio, mais ce qu’on sait cependant, c’est que 70% des Québécois sont membres au moins d’UNE coopérative. Évidemment, le mouvement Desjardins a une grande part là-dedans avec ses 5,8 millions de membres.

Sauf que les gens sont membres chez Desjardins sans savoir que c’est une coopérative, sans savoir que c’est une façon différente de faire des affaires. Il y a une distinction marquée entre Desjardins et une banque classique mais les gens, très globalement, ne savent pas quelle est cette différence. Les gens vont dire : « Desjardins, c’est comme une banque. » Or, nous disons : « Non, Desjardins c’est une coopérative. Elle a ses lacunes et ses difficultés, mais elle est essentiellement coopérative ». Mes collègues de la faculté d'administration me disent parfois « Ah, mais Desjardins, ce n’est plus une coopérative parce qu’elle a un actif de 120 milliards de dollars. » Pourquoi son actif l’empêcherait-elle d’être une coopérative ? Pourquoi la Coop Fédérée qui a un actif de 5,6 milliards n’est plus une coopérative ? Parce qu’elle a 5,6 milliards dans ses coffres ? Parce qu’elle va bien ? Parce qu’elle est rentable ? Parce qu’elle a une performance financière très importante ? Bref, on se retrouve avec des préjugés qui sont gros comme le monde. Il est temps de reconnaître que la coopération a construit en grande partie le Québec moderne.

Il n’y a aucune fondation sur la planète qui rétrocède autant à ses membres que les coopératives dans leur milieu.. Enlevons aujourd’hui Desjardins du décor et dans le monde agricole – 80% des produits québécois d’alimentation proviennent des coopératives comme Agropur, la Coop fédérée, tout le sirop d’érable est coopératif, etc. – on supprime l'essentiel du développement économique et surtout du développement social. C’est donc une richesse fondamentale chez nous, mais ça émerge rarement dans le débat public. Qui en parle ? Les trois ou quatre Gaulois de l’IRECUS.

Le modèle coopératif est-il plutôt en expansion, ou en récession ?

La demande est très forte, et elle vient autant du mouvement coopératif lui-même que de l'extérieur. J’ai même fait des interventions dans les commissions scolaires où la problématique de la coopération commence à questionner les gens. Pourquoi ? Parce qu’on s’aperçoit que de la coopération, c’est plus que de la collaboration. Que la coopération, ce n’est pas seulement du folklore, ou un truc de gentils paysans. À la limite, c’est une science en soi qu’il faut définir, articuler et qui a du sens. Lors de mes interventions pour présenter les fondements de l'activité coopérative, je vois les auditeurs qui  réalisent tout d'un coup qu'il s'agit bien d'un modèle économique entrepreneurial, mais aussi de beaucoup plus. La coopérative, c’est aussi une vision du monde, un projet de société, un « faire autrement » qui peut apparaître comme l'un des remèdes à la crise que nous visons actuellement. Le grand danger, c'est qu’on réduise le mouvement coopératif à une manière de fonctionner sympathique, agréable, intéressante, mais sans plus. Non, c’est plus que ça !

Philosophiquement, le mouvement coopératif a des assises bien plus solide que le néo-libéralisme à la Friedman qui adhère fondamentalement à l'idée formulée par Hobbes, « l’homme est un loup pour l’homme ». Il y a d’autres avenues, d’autres possibilités. Au fil du temps, nos sociétés ont construit des démocraties politiques. Les démocraties économiques restent à développer. Même les mebres des coopératives n'ont pas toujours conscience d'être les propriétaires collectifs des avoirs.

Liberté et égalité...

Vous prônez une certaine forme de collectivisme ?

Disons plutôt que je reviens à l’idéal démocratique des Modernes. Jean-Jacques Rousseau disait que dans une démocratie, il fallait mettre en équilibre les libertés et la reconnaissance de l'égalité. Jean-Jacques Rousseau affirme qu’il faut reconnaître l’importance de la liberté individuelle. Il faut que chaque individu dans une salle, chaque citoyen dans une nation soit convaincu qu’il est LIBRE de penser le monde. Ce n’est pas un idiot ! Ce n’est pas parce qu’il est un agriculteur oiu ouvrier qu’il ne peut pas penser. Chacun a la liberté absolue de penser le monde, d’exprimer sa liberté d’expression, de se lier à un groupe d’appartenance et a la liberté de voter en son âme et conscience. Mais Jean-Jacques Rousseau va aussi dire que cette liberté extraordinaire n’a de valeur que si elle est en équilibre avec la reconnaissance de l’égalité en droits de tout le monde. Ça veut dire que si, dans une foule, un seul se lèvre et dit "Suivez-moi, je suis le roi !", s'il impose librement sa domination, ne reconnaissant pas l’égalité de tous, on n’est plus en démocratie. On retourne à la monarchie.

Face à ces deux impératifs, on voir les sociétés pencher plutôt d'un côté ou de l'autre. Les nations qui privilégient la liberté individuelle sont des démocraties libérales. Celles qui privilégient l'égalité sont devenues des démocraties sociales.

La démocratie libérale a évolué vers le néo-libéralisme. Ce qui fait qu’on met l'accent sur les libertés individuelles au prix de l’égalité. Ce qui compte dans notre société, c’est d'avoir beaucoup d'argent. On nous fait même croire que la fortune de l’un va entraîner la richesse de l’ensemble. On voit se développer une pensée libérale très individualiste qui  oublier la dimension égalitariste; c'est ce qu’on voit aux États-Unis. On accepte aux États-Unis que 50 millions de citoyens n’aient aucune assurance. Aucune ! On ne veut pas cette forme d’égalité. Heureusement, les Américains ont des structures démocratiques très intenses qui évitent un dérapage complet. A l'inverse, on a vu des démocraties qui ont nié totalement la liberté individuelle. C'était la mise en commun obligatoire. "Nous sommes tous égaux, à tous points de vue ! Au niveau salarial, syndical, de l’éducation, partout ! » Ces pays ont tout autant que les premiers oublié les idéaux démocratiques.

Il faut revenir à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen forgée par les Modernes, qui affirme que tous les hommes naissent LIBRES et ÉGAUX en droits. Que ce sont des êtres de raison et de conscience et qu’on doit travailler dans une perspective de fraternité, un autre point de la démocratie. Le fameux triangle de la République française, en fin de compte. La coopérative devrait être l’instrument par excellence qui permet – parce qu’elle est fondamentalement démocratique – l’équilibre entre la liberté et l’égalité. Car quand je décide de devenir membre d'une coopérative, je le fais initialement pour moi. Mais en y allant pour moi, j’accepte de participer à un projet collectif. La coopérative doit être reconnue comme une organisation « liberto-sociale », dans la logique politique de l’équilibre entre l’un et l’autre depuis deux siècles. Non seulement elle le fait, mais il y a deux autres valeurs qui s’ajoutent et qui vont donner encore plus de valeur à l’aspect démocratique : la solidarité et l’équité. C’est pour ça que tout à coup, on y découvre non seulement un projet politique, mais aussi un projet économique.

Deuxième partie de l'entretien avec André Martin : "Un enfant n'aurait pas envie de quitter une école qui le ferait grandir"

Photo : vivoandando, Flickr, licence CC.

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