Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Qu'est-ce que l'art numérique ?

Créé le lundi 11 juin 2012  |  Mise à jour le mardi 13 mai 2014

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Qu'est-ce que l'art numérique ?

L'art numérique, est-ce comme la photo numérique, la musique numérique, voire même la pédagogie numérique ? Regroupe t-on sous cette appellation une pratique finalement ancienne, améliorée sans être radicalement transformée par les outils et supports numériques ? 

Ou bien, comme la photo numérique, la musique numérique, voire la pédagogie numérique, l'art numérique ou net.art pour les initiés, a t-il repoussé les limites de l'art ? S'agit-il d'une création non de nouvelles oeuvres, mais de nouvelles formes d'art, dans la mesure où les TIC apportent avec elles des changements fondamentaux dans les manières de s'exprimer et, surtout, de faire société ? 

Vous le constatez, je n'ai pas choisi l'approche la plus simple, la définition en trois ligne à la manière du dictionnaire pour parler de l'art numérique. Ce n'est pas parce que je veux vous prouver que j'ai beaucoup lu et réfléchi à l'art numérique, mais plutôt parce que tout ce que j'ai lu jusqu'à présent pour préparer ce dossier ne m'a pas apporté de réponse simple : on dirait que personne n'est en mesure de définir ce qu'est l'art numérique. 

 

Une foule de références, et pas de définition simple

Pour s'en convaincre, on lira l'impressionnante série de sources collectées par Jacques Urbanska, artiste belge, sur le blogue associé au site arts-numeriques.info : pas moins de 16 pages de citations d'articles et textes divers, tous en français (c'est assez rare pour être salué), "autour" de la définition de l'art numérique. Ca commence ici, et ça se termine là. À moins que ça ne soit le contraire. Peu importe d'ailleurs, les textes n'étant pas ordonnés d'une manière particulière. Tous ces textes sont repris dans l'espace Scoop It de l'auteur. 

Nous reviendrons sur certains des textes cités par J. Urbanska mais en première approche, nous avons écouté une ancienne émission de Place de la Toile, diffusée sur France-Culture qui, en 2010, invitait Jean-Paul Fourmentraux, sociologue et maître de conférence à l'université Lille 3, à l'occasion de la réédition de son ouvrage Art et Internet (éditions du CNRS). Las, lui non plus ne donne pas de définition brève de l'art numérique ! Néanmoins, en l'écoutant nous parvenons à nous faire une idée de ce en quoi se distingue une oeuvre de net.art des autres oeuvres d'art :

- C'est une "oeuvre à faire", plutôt qu'une "oeuvre déjà là". L'interaction de l'oeuvre avec le public est en effet inhérente à sa vie, son existence, sans que puisse y être posée une limite. L'oeuvre de net.art ne se finit pas.

- Par conséquent, toute oeuvre réalisée avec des outils numériques et/ou diffusée sur un support numérique n'est pas net.art. Pour relever de cette catégorie, l'existence-même de l'oeuvre doit dépendre de l'interaction avec son public. Ce qui met en cause la notion d'auteur de l'oeuvre. Le public devient co-auteur et avant lui, le développeur et même le webmestre, bien que les artistes numériques aujourd'hui aient tendance à assumer ces différents rôles. 

- Le net.art est politique. Il se déploie dans un espace affranchi des contraintes institutionnelles que représentent les galeries, les musées, les collectionneurs, les théoriciens de l'art. L'oeuvre est accessible en ligne, en tout temps et en tous lieux, par des milliers de visiteurs (théoriques) simultanément. En ce sens, c'est l'unicité de l'oeuvre d'art qu'elle interroge, mais aussi ce qui est en jeu sur la toile, à savoir l'existence d'espaces fermés, contrôlés, marchands. 

On se dirigera vers un article publié sur le site du Wall Street Journal (mais oui) en juillet 2009 pour en savoir plus sur ce point. L'auteur et les nombreux experts qu'il a interrogés y décrivent la dimension subversive et de remise en cause assumée par le net.art depuis son apparition, au début des années 90 : sur le site 404.jodi.org (ci-contre), oeuvre de deux artistes néerlandais, l'un des plus anciens encore en activité, on voit le fameux code d'erreur 404 transformé en oeuvre d'art. A la même époque, Vuk Cosic, artiste né en Serbie, transforme certaines oeuvres icôniques de la culture visuelle occidentales en pictogrammes d'aéroport (ci-dessous)... 

Ces oeuvres et toutes celles qui ont suivi ne peuvent être "possédées", au sens physique du terme, par un collectionneur ou un musée. Néanmoins, certains d'entre eux commencent à acheter du net.art. En réalité, lit-on dans l'article, les acheteurs font l'acquisition de la dimension conceptuelle et culturelle de l'oeuvre, bien plus que de sa matérialité. Tout au plus peuvent-ils acheter une carte mémoire ou un CD-Rom comme objet symbolique de l'oeuvre, qui continue d'être accessible en ligne... 

 

Des formes artistiques qui interrogent les transformations sociales opérées par le numérique

Revenons aux références collectées par Jacques Urbanska. En 2006, Jean-Marie Palaclos affirmait que l'art numérique était le plus contemporain de toutes les formes atistiques, "puisque lié à l'évolution des nouvelles technologies en temps réel". Cet art est encore sous-médiatisé, dit l'auteur. Mais des artistes aujourd'hui confidentiels vont probablement devenir des références incontestables pour les générations futures. Et ceci, sans la bénédiction du milieu autorisé qui fixe la cote des oeuvres, ni celle du grand public : "Les caractéristiques qui permettent d’appréhender le phénomène de l’art numérique sont donc (contrairement à l’art contemporain « en général ») de ne pas pouvoir être évalué ni par rapport à son impact sur le grand public d’un point de vue strictement médiatique, ni par la valeur des œuvres d’un point de vue financier. En cela l’art numérique se démarque et affirme une identité propre dont la reconnaissance ne cesse de grandir et d’influencer souterrainement le processus de réactivité de l’art face à son époque". 

Accessible par tous et partout, le net.art brouille les frontières entre art savant et art populaire, lit-on sur l'excellent blogue Art Air(e), comme le jazz le fit dans le domaine de la musique à partir du début du XXe siècle : "Avec l’art numérique on observe un effacement de la barrière art savant (exposition dans un lieu consacré comme le musée) et art populaire (comme le micro ordinateur dans un lieu domestique) , high art/ low art, l’oeuvre numérique est nomade , souvent anonyme(du moins une perte de statut d’auteur)  et éphémère proposant comme principe de représentation le simulacre ludique dans un réseau d’exposition (qui est partout et nulle part) saturé d’images". 


Duchamp, en son temps déjà...

On peut rattacher le net.art à des mouvements artistiques antérieurs. la référence à Marcel Duchamp revient plusieurs fois dans cette série d'articles : en exposant un urinoir renversé, accompagné de tous les codes de représentation des oeuvres d'art académiques, ce dernier a, dès 1917, signifié que tout artefact pouvait devenir oeuvre d'art à partir du moment où un artiste le désignait comme tel; c'est sa démarche qui importe ici, bien plus que l'objet lui-même. De la même façon, les artistes du net.art nous font regarder autrement les technologies numériques qui désormais sont parties intégrantes de toutes nos activités. Et c'est bien le rôle essentiel des artistes dans nos sociétés, non de décorer nos murs, mais d'interroger le monde dans lequel nous évoluons, et ses transformations : "il faut bien constater que bien au delà de la simple numérisation des activités existantes auparavant, les artistes du numérique mènent une réflexion souvent pertinente sur l’utilisation de ces technologies. Que ce soit sur la nature de l’image numérique, sur la relation à l’espace et au temps, sur la structure du réseau et sur la place qu’y occupent le corps et la sensorialité, mais aussi sur les concepts d’auteur, d’œuvre, de receveur, ainsi que sur leurs relations, tout comme sur les changements apportés à la communication, cet art a beaucoup à nous dire. Parce qu’ils s’adressent au sensible, les artistes du numérique ont la capacité de porter à la perception de chacun les modifications des relations au monde apportées par les TIC. Ils jouent en quelque sorte un rôle de médiateur ou un rôle de vigie (comme le pensait d’ailleurs Mac Luhan)", affirme Marie Serindou

Alors, qu'est-ce que le net.art ? Sans doute une forme d'expression artistique parfaitement adaptée à notre société numérique, qui la questionne et prend de la distance avec elle, en nous interpellant sur des sujets aussi fondamentaux que l'accès à l'art, la reconnaissance de l'art dans l'espace public, la relation du public avec l'oeuvre d'art. Mais aussi sur des sujets ô combien débattus dans d'autres spéhères de passionnés des TIC : les TIC comme technologie de rupture, la notion d'auteur d'une oeuvre, l'altérité de l'oeuvre mise à mal par son ubiquité (accessible par tous et partout) et la perte de statut d'"original" et de "copie", la privatisation de pans entiers, et de plus en plus grands, de l'espace en ligne... 

Il est temps de finir, sans doute avec plus d'interrogations que de certitudes quant aux contours du net.art. Mais je ne peux que vous conseiller de vous frotter directement aux net.oeuvres, à force de patience et de recherche, our vous faire vous-même votre idée, pour voir en quoi cet art-là vous parle. Un article de ce dossier, intitulé "Où peut-on se frotter à l'art numérique ?" vous y aidera. 

Les conditions de la question : qu'est-ce que l'art numérique ? digital-arts-numeriques-diary.be. Jacques Urbanska, non daté. 

arts-numeriques.info : le "laboratoire de veille" du même auteur.

J. Urbanska, toujours lui, alimente également un espace Scoop it sur lequel on retrouvera les textes mentionnés plus haut et des nouveautés. Une référence.

Et si vous en voulez encore plus, suivez @arts-numeriques sur Twitter, ArtsNumeriques sur Facebook et faites un tour sur Pearltrees !

The Internet as Art. Goran Mijuk, The Wall Street Journal, 29 juillet 2009.

Quelques oeuvres : 

404.jodi.org

History of art for airports, Vuk Cosic

Mementomori, Ken Goldberg. Représentation graphique des mouvements de la faille sismique Hayward, près de san Francisco.

Pac Mondrian : à mi-chemin entre l'oeuvre du peintre Mondrian et du jeu vidéo !

Superbad : par un graphiste de San Francisco. Cliquez sur la boule.

yooouuutuuube.com : pour le côté ludique de l'expérience ! Entrez une URL YouTube dans la fenêtre, ou utilisez votre webcam... 

Illustration haut : site Oculart, du vrai net.art !

La fontaine, Marcel Duchamp (troisième réplique) : Wikipedia

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Commentaires

3 commentaires

Icône - Visage inconnu
  • Fred Naud
  • 18 juin 2012 à 06 h 06

félicitation

Article intéressant, La définition de l'art numérique n'y apparait donc pas :-)

En revanche merci pour cette présentation claire du net.art. C'est une réflexion personnelle, elle n'a donc de valeur qu'au près de ce qui veulent lui en donner: Pour moi l'art numérique, c'est l'ensemble des oeuvres qui ont croisées durant leur processus créatif, l'outil informatique (ordinateur, téléphone, tablette,...). Et là, vous me dirait et bien nous parlons de l'ensemble des oeuvres créer ses dernières esséniennes ? Oui, tout comme il fut un temps ou une majorité des oeuvres réalisées été des peintures à l'huile.

Dernier point, pour moi la notion de numérique dans "l'art numérique" n'est que l'outil de création. Les oeuvres, elles, ne changent pas fondamentalement, c'est un perpétuel recommencement, elles possèdent le même système de création, directement sortie de l’imagination des artistes, seul l'outil change.

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Icône - christinava
  • Christine Vaufrey
  • 21 juin 2012 à 05 h 05

net.art

Bonjour Fred,

Les éléments de description du net.art contenus dans l'article ne relèvent pas uniquement de la "réflexion personnelle", je me suis appuyée sur de très nombreuses contributions d'auteurs variés, comme vous pouvez le lire dans l'article. C'est la variété de ces approches, justement, qui m'ont retenue de proposer une définition unique de l'art numérique. Il me semble que l'outil numérique apparaît dans ces contributions comme un medium avec ces caractéristiques propres, qui génère donc des oeuvres spécifiques. C'est le cas de tout medium artistique. Les propriétés et les techniques d'utilisation de la peinture à l'huile ne génèrent pas du tout les mêmes oeuvres que l'aquarelle ou le crayon, par exemple. Les outils numériques permettent parfois de s'approcher d'un rendu visuellement similaire (mais pas identique, ne serait-ce que pour une question de matérialité) à celui de la peinture à l'huile... Mais ce n'est pas, à mon sens, leur propriété la plus intéressante, sauf à engager une démarche de mise à distance, de détournement, voire de dénonciation culturelle... Merci en tout cas d'avoir amorcé la conversation sur ce sujet passionnant.

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Icône - Visage inconnu
  • Nathan
  • 16 mars 2014 à 18 h 06

net.art / art numérique

Bonjour ! Cet article est intéressant même si j'ai du le lire rapidement ... Il y a cependant une chose qui me perturbe. Vous semblez mettre dans le même panier art numérique et net.art. Je ne suis pas d'accord avec cela ...

Une oeuvre net.art est obligatoirement une oeuvre numérique, en revanche la réciproque n'est pas vrai. Certaines œuvres numériques ne finissent jamais sur la toile elle ne sont donc pas des œuvres net.art puisqu'elles ne sont pas partagées via l'internet.

Pour ce qui est de l'immatérialité et donc de la non commercialisation de l'art numérique ceci est encore rare mais certain fichier se vendent à titre d'oeuvre d'art. Je pense que le marché dévore tout sur son passage et cela ne risque pas de s’arrêter. Par contre il faut avouer que la démarche reste bonne et dans la ligné des grands artistes qui ont mis à mal le milieu artistique.

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