Par Alexandre Roberge  | a.roberge@cursus.edu

L'apprentissage inversé : avancée ou régression ?

Créé le dimanche 17 juin 2012  |  Mise à jour le lundi 18 juin 2012

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L'apprentissage inversé : avancée ou régression ?

Si vous fréquentez les sites américains de pédagogie, vous aurez sans doute été surpris de constater l'engouement des enseignants pour le « flipped learning », que l'on traduit par "apprentissage inversé". La tendance est lourde et les articles sur le sujet attirent de nombreuses visites et presque autant de commentaires. C'est la Khan Academy, un site qui offre des milliers de leçons gratuitement en vidéo, qui a déclenché le mouvement. Nous-mêmes avons parlé de l'apprentissage inversé depuis plus d'un an, et encore tout récemment.

L'expression "flipped learning" est due à deux professeurs de sciences, Jonathan Bergmann et Aaron Sams, qui ont utilisé cette méthode d'enseignement dès 2006. En fait, pour eux, l'apprentissage inversé tient plus du principe, voire même de l'idéologie, comme ils le disent dans un récent article, que d'une méthode à appliquer mécaniquement. 

Rappelons les grandes lignes de ce principe d'apprentissage :

  • L'enseignant enregistre des capsules vidéos de cours magistraux, ou fait appel à des capsules existantes;
  • Les élèves les regardent à la maison sur Internet, sur leur ordinateur ou dans leur lecteur DVD selon les technologies qu'ils ont chez eux;
  • De retour en classe, les élèves mettent en pratique les notions des capsules visionnées par des tests, des projets, des travaux, etc. et demandent des précisions à leur enseignant s'ils n'ont pas tout compris.

 

L'arrivée en fanfare de l'apprentissage inversé a fait l'effet d'une bombe dans une Amérique qui cherche désespérément à renouveler ses modèles pédagogiques. Il faut dire que l'enthousiasme des pionniers est contagieux et ceux-ci voyagent partout aux États-Unis pour prouver que le modèle fonctionne. La presse spécialisée s'intéresse maintenant à ces classes inversées. L'impact sur les enfants serait extraordinaire : non seulement ils regardent les vidéos à la maison, contrairement à ce que certains craignaient, mais ils sont aussi plus motivés durant les heures de cours. De plus, cette méthode est souple. Par exemple, dans une classe d'élèves atteints de déficiences visuelles, un enseignant créera des capsules audio que les élèves pourront écouter sur CD ou sur leur lecteur MP3. L'esssentiel ne tient donc pas au support utilisé, mais au fait que les savoirs à acquérir sont repoussés hors de la classe, tandis que le temps de présence est utilisé pour des applications.

Les enseignants aiment l'apprentissage inversé. Il leur permet de suivre davantage le développement de chaque apprenant et de voir exactement ce qu'il a compris ou pas des baladodiffusions qu'il a visionnées.

Sans l'arrivée de la Khan Academy, l'apprentissage inversé serait peut-être resté au rayon des innovations pédagogiques n'ayant pas de vocation à se généraliser. Mais voilà, Salman Khan est passé par là... Le concept de son académie est simple et très efficace.  Gratuitement, sans aucune inscription obligatoire, tous les jeunes anglophones peuvent accéder à de courtes séquences dans différentes disciplines : mathématiques, histoire, finances, biologie, etc. Le site a déjà reçu plusieurs dizaines de millions de visites... Dans une conférence prononcée en 2011, Salman Khan a expliqué plus en détail sa vision et ce qui l'a poussé à créer le site.

Aux États-Unis, la création de Salman Khan s'attire beaucoup de commentaires élogieux. De riches philanthropes comme Bill Gates ont d'ailleurs investi des sommes importantes dans le projet afin qu'il demeure gratuit. Mais il y a tout de même quelques sceptiques dans cette ambiance enthousiaste...

Une méthode vraiment nouvelle ?

 

Alors que de nombreuses personnes se prosternent devant l'apprentissage inversé, certains soulèvent des interrogations. Cet article du site Mathalicious (cours de mathématiques en ligne) a déclenché la controverse au début de l'année 2012. L'auteur s'interroge sur toute cette frénésie autour de la Khan Academy. Certains pourraient y voir un concurrent qui en dénonce un autre. Pourtant, il n'en est rien. Le billet n'est ni mesquin ni agressif envers la Khan Academy. Au contraire, il avance que ce site est un formidable complément de formation et de révision. Mais l'auteur met en garde tous ceux qui voient dans l'apprentissage inversé une panacée pédagogique aux effets garantis.

En effet, pour le créateur de Mathalicious, la Khan Academy n'a rien inventé. Certes, certains élèves préfèrent regarder des vidéos plutôt que d'écouter leur professeur en classe, mais que leur donne t-on à regarder, exactement ? Rien d'autres que des séquences de cours magistral... dont l'attrait réside essentiellement dans l'enthousiasme de l'enseignant. Ainsi, l'arrivée de la Khan Academy a, selon l'auteur du billet, repoussé une nouvelle fois un exercice indispensable : une discussion franche entre tous les acteurs éducatifs (professeurs, directeurs, parents, élèves) sur le futur de l'éducation aux États-Unis et les alternatives aux techniques pédagogiques classiques.

Le site de Salman Kahn utilise en outre quelques principes de gamification (inspirés des jeux vidéos). En effet, les utilisateurs sont récompensés par des badges en fonction du nombre de vidéos visionnés ou d'activités réalisées. Mais cette pratique, selon l'auteur du billet, ne va pas nécessairement dans le sens d'un meilleur apprentissage. Il a d'ailleurs repéré sur les forums de la Khan Academy des questions d'usagers cherchant à acquérir rapidement des récompenses. Une volonté « d'accomplissement », peut-être, mais pas d'apprentissage.

Fred Singer, le PDG d'Echo360, une entreprise de blended learning, estime pour sa part que l'apprentissage inversé est une bonne chose. Elle marque une étape de plus pour la migration des classes traditionnelles vers l'enseignement hybride. Par contre, il aimerait que la Khan Academy ne se cantonne pas à la mise à disposition de capsules vidéos. Qu'elle permette par exemple la communication entre l'enseignant qui a enregistré le cours et les élèves, ou encore que les enseignants puissent déposer leurs réflexions sur les cours qu'ils ont animés après que les élèves aient exploité les vidéos chez eux. 

Andrew Miller, blogueur spécialiste en technologies en éducation, n'a rien contre le flipped learning, mais lui aussi est mal à l'aise avec le discours actuel qui crie au génie dès qu'on aborde le sujet. Pour lui, cinq éléments sont à vérifier avant de mettre en place un dispositif d'apprentissage inversé :

  1. Le contenu doit être attractif, donner envie à l'élève de le regarder;
  2. Les séquences de cours doivent être stimulantes, donner envier d'apprendre;
  3. Il faut être certain que tous les élèves pourront avoir accès aux contenus, techniquement parlant;
  4. Les séquences en classe doivent être fortement articulées avec les contenus visionnés à l'extérieur;
  5. Il faut donc disposer de temps et de lieux adéquats pour le faire. 

 

L'apprentissage inversé ne laisse donc pas indifférent. En général, il est apprécié, mais certains restent dubitatifs sur le côté innovant de la méthode et les conditions de son application. Il est encore trop tôt pour tirer les leçons des expérimentations réalpisées par tous les nouveaux convertis au flipped learning. Mais on constate que déjà, cette pratique dépasse les frontières américaines. Il faudra donc vérifier soigneusement les avantages et limites de l'apprentissage inversé avant de l'adopter. Après tout, les Etats-Unis n'ont pas exporté que des bonnes choses sur la planète... 

Crédit image: juan tan kwon via photo pin cc

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