Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Thomas Laigle : apprendre le français, c'est pas triste !

Créé le lundi 15 avril 2013  |  Mise à jour le lundi 15 avril 2013

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Thomas Laigle : apprendre le français, c'est pas triste !

Thomas Laigle est bien connu des acteurs du FLE (Français Langue Étrangère) adeptes des TIC. Depuis près de trois ans, il est attaché de coopération pour le français à l’Institut Français de Varsovie et ne ménage pas ses efforts pour soutenir et faire connaître, via les réseaux sociaux, la dynamique de l’enseignement du FLE en Pologne. Voici quelques jours, il communiquait largement sur une production pédagogique oeuvre de trois profs de FLE passionnés travaillant à Varsovie : La web série “Des jeux pour le FLE”. L’occasion était toute trouvée pour inviter Thomas à parler de la place du français en Pologne, de son travail et de sa conception de l’apprentissage linguistique.

Le français en Pologne


Comment se porte l’enseignement du français en Pologne ?

La situation du français est fragile, dans un contexte qui a évidemment beaucoup évolué depuis la fin de l’URSS. À l’époque soviétique, le français figurait parmi les trois langues étrangères les plus étudiées en Pologne. Grosso modo, 50 % des jeunes étudiaient le russe, 25 % étudiaient l’allemand et 25 % le français. Une proportion significative des Polonais de plus de 40 ans parle et apprécie donc le français.

Avec la chute du mur puis l’entrée dans l’Europe, tout le monde s’est bien évidemment précipité sur l’anglais, et les effectifs de français ont fondu. Cependant, depuis 2009, l’apprentissage obligatoire de deux langues étrangères pendant toute la scolarité secondaire a permis de stabiliser les effectifs et d’enrayer la chute du français. Aujourd’hui, la quasi-totalité des élèves apprennent l’anglais (95 %), 40 % étudient l’allemand, 5 % ont choisi le russe et 3,7 % des jeunes étudient le français. Cela représente environ 180 000 élèves.

Le français est enseigné dans toutes les écoles secondaires ?

Non, hélas ! Mais on compte tout de même 2000 établissements  où l’on enseigne le français, dont 35 sections bilingues polonais-français et un lycée français (relevant du ministère français de l’Éducation nationale) à Varsovie. Globalement les enseignants sont bien formés, les élèves ont un bon niveau. L’enseignement est assez traditionnel, mais il fonctionne bien, il est efficace.

Enfin, les deux Instituts français de Varsovie et Cracovie, le réseau des Alliances françaises  et de nombreuses écoles privées offrent des cours de français aux adultes.

Donner envie d'apprendre le français

 

Quelle est votre fonction, dans ce contexte ?

J’ai pour mission de soutenir l’enseignement du français et je travaille avec l’ensemble des acteurs en Pologne. Avec les enseignants de l’Institut et des Alliances bien sûr, mais aussi avec les enseignants scolaires et ceux des écoles privées. La première de nos missions est de donner envie d’apprendre le français et nous organisons pour cela des manifestations grand public.


L’année dernière par exemple, l’Institut a organisé un Marathon-photo francophone. Le principe est simple : une journée, quatre thèmes imposés (en français), des équipes de photographes, quatre photos par équipe. En 2012, les thèmes proposés aux participants  avaient été extraits de chansons françaises connues : "À l’envers à l’endroit" (Chanson de Noir Désir), "T’es plus jolie que jamais" (chanson de Bobby Lapointe, reprise par Merlot), "Je ne veux pas travailler" (chanson de Pink Martini) et "Tu vas retrouver ton enfance" (chanson de M).

270 équipes ont participé à ce marathon dans 14 villes polonaises. Les photos ont été évaluées par des jurys locaux, un jury national, et le public a aussi voté sur Internet. Les résultats sont sur le site de l’Institut. Les photos des participants donnent une image colorée et dynamique de la Pologne, fidèle à ce qu’est réellement ce pays. La deuxième édition se déroulera cette année, le 1er juin.

Vous appuyez aussi les projets menés par des enseignants et des écoles...

Tout à fait. C’est dans ce cadre que j’ai rencontré Ewa, Benoit et Maxime, un trio de jeunes profs de FLE, qui m’ont soumis leur idée de vidéos pédagogiques centrées sur l’usage des jeux en classe de FLE. La première vidéo a été mise en ligne sur leur site : les Zexperts et sur celui de l’Institut  au début du mois d’avril. Dans la foulée, j’ai réalisé une interview des concepteurs, également sur le site de l’Institut.

Qu’est-ce qui vous a semblé intéressant, dans le projet de ce groupe ?

Ils défendent et expliquent l’usage du jeu en classe. On parle là de vrais jeux, pour jouer, pas des jeux sérieux conçus spécialement pour apprendre ! La première vidéo montre Maxime et Benoît, deux des trois Zexperts, qui manipulent Speech, un jeu basé sur la création spontanée d’histoires à partir de cartes illustrées. On comprend immédiatement comment utiliser ce jeu. La vidéo est accompagnée d’une fiche pédagogique et d’une frise chronologique à télécharger, utile pour une des activités pédagogiques présentées. Bref, c’est un produit efficace, plaisant, directement utilisable.

Il y aura d’autres vidéos de ce genre ?

Oui, deux autres sont prêtes à être diffusées, et d’autres sont en montage. Ensuite, on voudrait faire une “saison 2”, une nouvelle série de vidéos avec un peu plus de moyens et une qualité technique améliorée. On peut mobiliser plusieurs compétences localement pour cela, et j’espère bien trouver aussi un petit budget... Je suis également en contact avec TV5MONDE, pour une diffusion des épisodes sur le portail Web de la chaîne. Rien de sûr encore, mais nous sommes très motivés !

Jouer d'abord, apprendre en plus


Vous déployez beaucoup d’énergie pour ce projet !

Oui, il est vraiment intéressant. Nous organisons des formations à l’utilisation du jeu en classe de FLE depuis plusieurs années, et ces formations ont un énorme succès. Les enseignants de FLE sont toujours à l’affût de nouvelles méthodes pour rendre leurs cours plus vivants et attirer de nouveaux étudiants. Il faut savoir qu’en Pologne, ce sont les établissements scolaires qui recrutent les profs. S’il n’y a plus assez d’élèves qui veulent apprendre le français, la classe ferme, et le prof se trouve au chômage ! Les enseignants ont donc intérêt à rendre leurs cours attrayants. Le jeu participe à cet attrait.

Peut-on utiliser n’importe quels jeux pour apprendre une langue ?

A priori oui, tous les moyens sont bons pour faciliter les apprentissages. Ceci étant dit, il arrive souvent qu’on perde de vue la dimension ludique en cours de route. Je ne suis par exemple pas toujours convaincu par les “jeux sérieux”, dont les mécaniques ludiques (le gameplay) se révèlent souvent pauvres et vite ennuyeuses... Créer un jeu est un art !

C’est pourquoi il me semble plus intéressant de partir de “vrais jeux” (jeux de société, jeux vidéos, jeux traditionnels...) et de voir comment les détourner pour les adapter à l’apprentissage de la langue. La créativité de l’enseignant et ses compétences sont mieux employées quand elles permettent de développer des usages efficaces d’un jeu pré-existant en classe de langue.

Cette problématique de l’objet fait main ou de l’objet pré-existant dont on détourne l’usage, est très présente lorsqu’il s’agit des TICE...

Absolument. De nombreux outils numériques pour l’enseignement ont des fonctionnalités intéressantes, mais sont si austères qu’ils ne donnent pas envie de les utiliser. De nombreux LMS et exerciseurs sont dans ce cas. Face à cela, Google et d’autres compagnies ayant de gros moyens proposent des applications à l’ergonomie parfaite, bourrées de fonctionnalités astucieuses, et maintenant dans le cloud, ce qui supprime les problèmes de maintenance... On comprend la réaction de certains enseignants qui préfèrent utiliser ces produits en dépit des préoccupations légitimes sur le devenir de leurs données, plutôt que de s’escrimer à recréer des outils avec de faibles moyens.

Bricolage, bidouille et détournement, l'art du prof de FLE

 

Marcel Lebrun dit que le numérique ne doit pas être une punition.

Il a parfaitement raison ! On ne peut reprocher à un enseignant par exemple, de ne pas disposer des notions élémentaires de design et d’ergonomie qui rendraient son produit ou son outil attrayant. Mais du coup, les apprenants ne sont pas enthousiasmés...

On a beaucoup parlé du mouvement Édupunk, on pourrait dire aussi bien Édupirate ou Éduhacker : se saisir d’outils existants et en détourner l’usage à des fins pédagogiques. Je crois que cette pratique est dans l’ADN des profs de FLE, qui passent leur temps à détourner des documents authentiques par exemple, pour les exploiter en classe de langue.

C’est l’apprentissage lui-même qui ne doit pas être une punition, finalement.

Tout à fait. En Pologne, l’enseignement est assez traditionnel et “sérieux”. Les élèves l’acceptent, ils sont sages... en tout cas plus qu’en France ! Mais si on veut conserver, voire accroître, le nombre d’élèves apprenant le français, il faut rendre son apprentissage un peu plus ludique et dynamique. Les acteurs de l’enseignement de l’anglais l’ont compris depuis longtemps, leurs produits sont beaux, attirants, branchés sur la culture jeune... L’existence d’un marché très large facilite aussi les investissements. Le français a un petit problème d’image, à ce niveau, même si sur le terrain de nombreux professeurs font preuve d’une énergie et d’une créativité débordantes.

Vous avez l’air bien décidé à agir pour changer les choses !

J’agis à mon petit niveau, en espérant répondre aux besoins. J’ai créé par exemple un diaporama de promotion du français en Pologne que les professeurs peuvent adapter et utiliser lors de rencontres avec les parents d’élèves...

 

 

Nous avons également un projet de diffusion des productions culturelles francophones, qui touchera directement les lycéens. L’idée est d’ouvrir une page Facebook et d’y promouvoir des vidéos, des planches de BD-blogs, des articles... Le tout consultable librement en ligne, avec un accès facilité pour les jeunes Polonais : les vidéos seraient sous-titrées, et dans les textes, on accéderait à la traduction des mots compliqués en cliquant dessus. Ce ne serait pas des produits pédagogiques, plutôt des produits de loisirs culturels. Évidemment, les profs pourraient s’en emparer et les intégrer à leurs  scénarios pédagogiques. L’idée est toujours la même : on met des produits intéressants à la portée des gens, et les profs mobilisent leur expertise et leur créativité pour une exploitation pédagogique.

Nous allons donc rester à l’affût des réalisations pour le FLE qui nous viennent de Pologne. Si vous utilisez Speech en classe, n’oubliez pas de laisser un commentaire sur le blog des Zexperts, ils seront ravis !

LIENS : 

Des jeux pour le FLE : SPEECH http://leszexperts.jimdo.com/2013/03/20/des-jeux-pour-le-fle-speech/  Site “Les Zexperts à Varsovie”, 8 avril 2013

Suivez Thomas Laigle et Les Zexperts sur Twitter :

@tomlaigle : https://twitter.com/tomlaigle

@leszexperts : https://twitter.com/LesZexperts

Le site de l’Institut français de Paris : http://www.institutfrancais.com/

La cartographie des projets TICE dans le réseau des Instituts français : http://bit.ly/ifmapptice

Le site de l’Institut français de Pologne : http://institutfrancais.pl/

Réseau pensant, le blog professionnel de Thomas Laigle : http://reseaupensant.net/ 

Illustrations, de haut en bas :
1 : Thomas Laigle; 2 & 4 : photos réalisées par les participants au marathon photo organisé par l'Institut français de Pologne en 2012; 3 : Maxime, Ewa et Benoît, les Zexperts de Varsovie.

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