Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

MOOCs et enseignement supérieur pour tous : la belle illusion

Créé le mardi 24 septembre 2013  |  Mise à jour le jeudi 26 septembre 2013

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MOOCs et enseignement supérieur pour tous : la belle illusion

Les dirigeants des principales plateformes américaines de MOOC affirment volontiers que grâce à eux, l'accès aux études supérieures va être considérablement facilité partout dans le monde. Il suffit d'une connexion à Internet et hop, tous étudiants, tout au long de la vie.

Mais cette vision idyllique, parfaitement en phase avec la mythologie développée aux Etats-Unis faisant de ce pays un sauveur pour l'humanité, ne recouvre pas vraiment la réalité. C'est ce que soulignent avec insistance quelques responsables éducatifs qui connaissent bien les pays en voie de développement et l'Afrique en particulier.

 

Un accès pas si facile qu'il y paraît

Sur le portail d'eLearning Africa, on lira avec intérêt l'article écrit par Alicia Mitchell, intitulé "MOOCs : les inégalités sous-jacentes". Mme Mitchell désigne trois obstacles majeurs à l'accès à l'enseignement supérieur pour tous promis par les responsables des plateformes américaines de MOOCs :

- La faiblesse des infrastructures : la connexion rapide et permanente n'est pas toujours au rendez-vous en Afrique, ni d'ailleurs sur l'ensemble du territoire des pays développés. Et si l'on ne possède pas son ordinateur personnel, on doit se rabattre sur des espaces tels les télécentres et les cybercafés, qui limitent l'accès aux services fort consommateurs de bande passante, comme YouTube par exemple.

- Le manque de temps : dans de nombreux pays en voie de développement, il faut cumuler plusieurs emplois pour survivre, supporter des heures de transport et s'occuper finalement de tous ceux qui dépendent de nous dans une maison. Impossible dans ces conditions de consacrer du temps à l'apprentissage.

- La faiblesse des compétences de base pour apprendre seul. L'autonomie dans l'apprentissage est une compétence qui se construit patiemment, et de préférence dans un environnement à la fois riche en ressource et peu normatif. Un environnement qui est à mille lieues de celui que connaissent ou ont connu les habitants des pays pauvres ou les étudiants à faibles revenus des pays riches. 

 

Rien n'a encore changé au niveau pédagogique

Ce dernier point est aussi celui que souligne Neil Butcher, d'Afrique du Sud, dans un article publié sur le portail allAfrica. Lui aussi s'insurge contre le discours naïf qui tend à laisser penser qu'avec les Moocs mais aussi les REL (Ressources éducatives libres), le problème de l'accès aux études supérieures est réglé. Car ces ressources viennent toutes du même émisphère et pire, ne remettent jamais en cause un modèle traditionnel et obsolète d'éducation dont tout le monde sait qu'il ne fonctionne plus. Butcher encourage donc tous ceux qui en éprouvent le souhait à se lancer dans la création de nouveaux programmes et de nouveaux environnements d'apprentissage, même si personne à l'heure actuelle n'a une idée très claire de ce vers quoi il faudrait tendre.

Sir John Daniels enfin, qui fut longtemps président de l'Open University britannique et porte depuis leur apparition un regard très critique sur les MOOCs, reprend lui aussi les deux significations de la "démocratisation de l'accès aux études supérieures" : l'élargissement de l'accès technique d'une part, la liberté donnée aux étudiants de choisir eux-mêmes le contenu de leurs études et la manière dont ils apprennent d'autre part :

"Les étudiants choisissent le contenu de leurs programmes, pas seulement en piochant dans une sélection de cours au contenu pré-déterminé présentée dans un luxueux prospectus institutionnel, mais plutôt en construisant les cours eux-mêmes, en utilisant les copieuses ressources désormais à disposition. Aujourd'hui, on trouve sur Internet des ressources d'apprentissage sur n'importe quel sujet".  

Daniels est donc moins critique que Butcher sur les OER / REL. Mais tous deux appellent à une refondation radicale de l'organisation de l'apprentissage et à une autonomie accrue (voire exclusive) des apprenants. 

 

Un premier MOOC africain en janvier 2014

Et qu'en est-il de la création de ressources et de MOOCs par les ressortissants des PVD ? Ces derniers sont-ils condamnés à la seule alternative d'accepter ou de rejeter les ressources produites dans les pays occidentaux, sans jamais prendre part au processus créatif ? Non, evidemment. D'ailleurs, on verra dès le mois de janvier 2014 le premier MOOC africain, qui s'adressera aux entrepreneurs des pays anglophones du continent. Ce MOOC sera élaboré par l'African Management Initiative (AMI), une organisation sud-africaine qui a l'intention de délivrer de la formation massive à l'entrepreneuriat à un million d'Africains d'ici 2025.

On ne s'étonnera pas de voir le premier MOOC produit sur le continent s'intéresser à la formation professionnelle plutôt qu'à la formation initiale académique; le terrain est en effet beaucoup moins occupé par les poids lourds du Nord, alors que les besoins sont immenses : "10 à 15 millions de personnes en Afrique occupent des postes de gestion. Moins de 10 % d'entre eux ont reçu une formation formelle en gestion. (...) Beaucoup de business school sont trop chères pour la majorité des managers africains et souvent trop théoriques. Et seules les grandes entreprises offrent de la formation interne".  

La formation s'adressera à tous ceux qui ont besoin d'aide pour gérer une affaire en croissance : "Nous procurerons des cours sur les fondamentaux des affaires : la gestion de l'argent, des gens, de soi-même et des projets".

Un cours pilote de deux semaines sur les même thèmes avait été offert par l'AMI en juin dernier pour montrer à quoi ressemblerait le MOOC. Toutes les vidéos du cours "Sucess@work in 21st century in Africa" sont accessibles sur YouTube.  

Une chose semble désormais assez claire : les fournisseurs occidentaux de MOOCs ne seront pas les seuls à s'intéresser aux pays en développement et à leur fabuleux marché de formation. En formation professionnelle surtout, on doit sans doute s'attendre à ce que des opérateurs locaux relèvent le défi des MOOCs. Espérons qu'ils connaîtront au moins un aussi grand succès que les produits importés qui font miroiter un hypothétique accès aux études supérieures pour tous. 

Références :

Mitchell, Alicia. "MOOCs : les inégalités sous-jacentes | eLearning Africa News Portal." eLearning Africa 2013. 30 août 2013. http://www.elearning-africa.com/eLA_Newsportal/moocs-les-inegalites-sous-jacentes/.

Butcher, Neil. "Africa: OERs and MOOCs - Old Wine in New Skins?" allAfrica.com. 18 juillet 2013. http://allafrica.com/stories/201307190990.html.

Mc Gregor, Karen. "Will MOOCs help to democratise higher education? " University World News. 23 juin 2013. http://www.universityworldnews.com/article.php?story=20130622164019140.

African Management Initiative (AMI). "Free online courses for African entrepreneurs - AMI interview with StarAfrica.com." 20 septembre 2013. http://www.africanmanagers.org/free-online-courses-african-entrepreneurs-ami-interview-starafricacom.

"Launchpad: Success at Work in 21st Century Africa - Course." Consulté le 24 septembre 2013. http://launchpad.africanmanagers.org/preview

photo : mark.taber via photopin cc

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