Par Om El Khir Missaoui  | ok.missaoui@cursus.edu

Décrochage scolaire en Tunisie

Créé le mardi 11 mars 2014  |  Mise à jour le lundi 5 janvier 2015

Décrochage scolaire en Tunisie

Il y a longtemps que j'entends ce cri de ralliement des jeunes en Tunisie chaque fois qu'ils protestent contre un souci en milieu éducatif ou social : “Que tu étudies ou pas, il n’y a point d’avenir pour toi”. Or, cela contraste avec l'acharnement des parents à pousser vers le succès et l'excellence leur progéniture et ce, au prix de sacrifices énormes dont la multiplication des cours particuliers et la foi en la toute puissance des diplômes pour une considération sociale, peu corrélée d'ailleurs avec l'obtention d'un emploi.

Amorcé sous les années Ben Ali, l'abandon scolaire s'est brusquement amplifié dans la Tunisie d'après la révolution. Plus de 100 000 élèves de primaire et secondaire ont quitté l'école avant d'avoir terminé un cycle pour la seule année 2012-2013, selon le ministère de l'éducation. Le double de l'année précédente et la tendance n'est pas près de s'inverser puisqu'elle touche parfois même des élèves à priori sans problèmes majeurs d'insertion scolaire. 

Ces cohortes  de décrocheurs  représentent un vivier pour la délinquance, la toxicomanie, le travail au noir et la contrebande, l'immigration clandestine, la colère de masse qui emporte tout sur son passage et pire encore le fanatisme religieux qui recrute là des proies faciles et malléables à merci pour servir des agendas terroristes. Les solutions, on en a essayé beaucoup mais sans résultat aucun.

L'ancien régime de Zine El-Abidine Ben Ali avait créé des centres de formation professionnelle fourre-tout, sans pouvoir endiguer le phénomène. D'autres, tout au contraire, se sont vus propulsés vers les études supérieures, avec le gonflement, voulu par le régime, du taux de réussite au bac. Résultat : une explosion de jeunes diplômés chômeurs qui a agi comme un puissant facteur de démobilisation, entraînant le délitement, année après année, du système scolaire. Si les aînés sont au chômage avec des diplômes, à quoi bon continuer ? écrit Isabelle Mandraud dans un article du Monde.fr que vous pouvez lire ici.

Facteurs favorisant la recrudescence de la déscolarisation

Des éducateurs tunisiens en activité dans tous les niveaux scolaires recensent les causes du mal qui sont multidimensionnelles. Certaines sont structurelles et sont générées par la pauvreté et les inégalités sociales : la sous-alimentation d’une assez importante frange de la population scolaire, notamment dans les zones rurales ou les banlieues défavorisées, le mauvais état des routes et des moyens de transport qu’empruntent certains élèves pour se rendre à l’école, des parents en situation de précarité matérielle et psychologique empêchant et limitant le contrôle et l'encadrement des enfants, etc.

Les causes stratégiques et pédagogiques prédominent : Les troubles d’apprentissage (dys et TADH) sont inconnus et/ou mal gérés par les enseignants. La langue, support et véhicule principal de l’apprentissage, est négligée et très mal entretenue par les méthodologies d’apprentissage actuelles. Les programmes et méthodes d’apprentissage sont axés plutôt sur le savoir que la méthodologie et l’analyse.

M. Noureddine Amayed, inspecteur général de l'éducation, dénonce quant à lui la désuétude des procédés et méthodes d’enseignement mis en œuvre dans la plupart des établissements scolaires ainsi que le manque d’intérêt pour les études lié au sens même du travail scolaire et à l’utilité des diplômes que décerne l’école, la réussite à l’école ne garantissant plus la réussite sociale depuis belle lurette. De nombreux programmes scolaires sont carrément inadaptés aux centres d'intérêt des élèves, à leur niveau réel, aux moyens mis à la disposition des enseignants et aux horaires impartis. Par ailleurs, il pense que la démobilisation est due aux dysfonctionnements caractérisant certaines institutions scolaires (absentéisme des enseignants, nonchalance des surveillants et du personnel administratif) et favorisée par l’environnement immédiat de certains établissements (attroupements d’élèves indisciplinés devant les établissements scolaires, racket, vente de produits illicites, etc.). L’absence de structures d’écoute et de soutien dans la quasi-totalité des établissements scolaires n'arrange en rien les choses. Il souligne enfin le manque de formation des enseignants débutants, lesquels sont, dans la plupart des cas, affectés dans les zones reculées du pays.

Lutter contre ce fléau : quelles pistes ?

Mme Sameh Messaoudi, inspectrice de français à Kairouan, pense que, malgré les aléas de la situation transitoire que vit le pays et qui remet à des jours meilleurs les réformes systémiques, il s'agit de renforcer la relation que l’élève établit avec l’école et ce qu’il y apprend. Cela passe d'abord par la nécessité de revoir la politique du pilotage par les résultats : la systématisation de l’évaluation quantitative. Ce que Philippe Meirieu appelle « le supermarché scolaire » où il s’agit de conserver les "bons éléments" et où les élèves se trouvent assignés « à vivre leur scolarité comme un parcours du combattant, sautant d’évaluation en évaluation, devant exhiber leur mérite pour échapper aux ghettos… ». Ces résultats sont la préoccupation obsédante des parents, disons légitime, mais qui pourrait faire sentir aux enfants que l’activité scolaire revient seulement à bien faire son métier d’élève. Mais même un bon élève peut s’enliser inexorablement dans la spirale de l’abandon.

De nombreuses enquêtes montrent, assure-t-elle, qu’un grand nombre d’élèves ne saisit pas vraiment le sens ni l’enjeu des exercices qui sont proposés. Il y a un hiatus entre les intentions de l’enseignant et ce qu’en comprend réellement l’élève.

L’institution scolaire a sa part de responsabilité en faisant  sienne la règle qui dit que, dans toute classe, 30% d’élèves sont en échec potentiel. Une règle à mettre en défaut en donnant du sens aux apprentissages car tous les enfants ne possèdent pas d’emblée les clés du fonctionnement scolaire. La vraie question est donc : comment aider l’enfant à apprendre à apprendre ?

Inciter l’enfant à s’exprimer sur ses apprentissages, à reformuler ses leçons dans ses propres mots. «Apprendre, c’est s’approprier des savoirs» et ce mode d’appropriation peut être très différent d’un enfant à l’autre. Chacun a un profil dominant d’où l’importance de permettre à tout élève d’utiliser ses propres affinités, ses propres techniques d’apprentissage pour s’approprier le savoir proposé par l’école.

Il est essentiel d’apprendre à l’enfant à faire des ponts entre ses diverses connaissances et acquisitions, à établir des liens entre ce qu’il apprend dans différentes matières, mais aussi ce qu’il peut apprendre par d’autres sources : radio, télévision, internet. Autonomiser l’élève. Eviter qu’il ne soit que l’enregistreur/le réceptacle passif d’une somme de connaissances qu’il empile sans en comprendre le sens ou l’intérêt. L'approche par projets avec investissement dans les TIC et Internet constitue ici une voie de salut.

En matière de sélection et d'orientation scolaire : quand la mettre en œuvre ? Comment l’organiser ? Mais surtout laisser le jeune mûrir son projet d’avenir afin d’éviter les relégations, les frustrations, le mal-être et l’abandon. Porter attention à l’utilisation du temps scolaire, donner de l’importance au jeu, au sport, à l’art et à la culture. Les établissements scolaires doivent aussi privilégier une participation plus fréquente des parents et des élèves aux activités scolaires et sociales.

Et si on passait par les MOOCs et les jeux sérieux ?

Au CNTE (Centre National des Technologies Educatives), on mise sur l'intégration des TIC en classe pour induire de nouvelles pratiques rapprochant les élèves du monde numérique vécu à l’extérieur. Vu que les équipements des établissements sont en constante évolution et que le débit Internet s'améliore (connexion ADSL, clés 3G+ pour les écoles rurales, une centaine d'tablissements déjà touchés par le projet Edunet3 pour la fibre optique), les apprentissages enrichis et l'approche par projets améliorent les compétences disciplinaires et transversales et favorise la confiance en soi d'une génération en mal de repères.

Assurer l'égalité des chances à tous serait un vain mot si on ne luttait pas contre la pléthore des cours particuliers. Après l'école virtuelle, quasi abandonnée faute de stratégies de production et d'exploitation pérennes, un projet fait lentement mais sûrement son chemin : la création d’un MOOC adapté à l’enseignement secondaire.

Des séquences de cours en vidéo, à la façon de la télé scolaire, accompagnées d’activités de production, de discussion et d’évaluation. De tels cours gratuits et ouverts à tous les élèves peuvent être tutorés en asynchrone ou en synchrone selon les besoins. Les niveaux de transition les plus vulnérables et où la déscolarisation se manifeste en force (passage du primaire au collège, du collège au lycée, les classes terminales) seront prioritaires.

Les serious games attirent également l'attention et la promotion des ressources gratuites dans ce domaine est fortement recommandée pendant les formations et sur le portail éducatif. L'insertion même de ce volet dans la conception des ressources par le centre est sur la sellette en ce moment.

Pour réussir dans ces créneaux porteurs, on espère que reprennent de plus belle les formations généralisées des enseignants (Villages des TIC et autres) et que la mobilisation se fasse à tous les niveaux. Voir le site Formation TIC.

Références

Le Monde.fr. "L'école tunisienne : les raisons d'une désertion." Consulté le 10 mars 2014. http://www.lemonde.fr/tunisie/article/2014/01/29/tunisie-l-ecole-abandonnee_4356579_1466522.html.

Les blogs Educpros.fr. Le blog de Christine Vaufrey : "MOOCs, la nouvelle télé éducative." Consulté le 11 mars 2014. http://blog.educpros.fr/christine-vaufrey/2014/02/04/moocs-la-nouvelle-tele-educative/.

Formation CNTE. Consulté le 11 mars 2014. http://www.formation.cnte.tn/

Crédit photo : Lightspring/shutterstock.com

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