Par Nicolas Le Luherne  | n.leluherne@cursus.edu

Le numérique un facilitateur du vivre ensemble ?

Créé le lundi 19 janvier 2015  |  Mise à jour le mercredi 18 février 2015

Le numérique un facilitateur du vivre ensemble ?

Ce titre peut sembler bien étrange quand on observe ce qui s'est passé sur les réseaux sociaux après les attentats de Charlie Hebdo en France. Inutile de rappeler les faits tant ils ont été médiatisés. La minute de silence a fait polémique pour de nombreux usagers de l’Education nationale.

On ne pense pas tous la même chose

Dans ce contexte émotionnel fort, des élèves ont refusé de la faire. Les raisons annoncées sont multiples : blasphèmes envers le prophète Mahomet, sanction méritée des «charlies», des questions se posent du type "Pourquoi pas une minute de silence pour la Palestine ?" .

Ces réactions n’ont pas manqué de choquer les enseignants et une grande partie de la société française. L’arrestation du polémiste Dieudonnée pour apologie du terrorisme après avoir tweeté «je me sens Charlie Coulibaly» ou la politique de recrutement des extrémistes de Daesh sur Facebook à coup de vidéos dignes de la Warner n’ont pas manqué de mettre en exergue les dérives du numérique en général et des réseaux sociaux en particulier.

Cette défiance est symbolisée par l’article paru dans rue 89 d’Antonio Casalli : peut-on encore aimer internet ? Finalement cette concurrence des souffrances serait exacerbée par ces nouveaux médias. C’est comme si on rendait l’outil responsable de la pratique des usagers.

Pourtant, il n’a ni raison, ni âme.  La réflexion de Jacques Toubon dans une nouvelle brève du Figaro du 23 octobre 2014 est éclairante «Il y a une sorte de terreau qu'on ne veut pas voir dans les réseaux sociaux» a expliqué le défenseur des droits, ajoutant «un Dieudionné est condamné mais il y a des milliers de petits Dieudonné qui pensent des choses, qui disent des choses».

Il est indéniable que ce n’est pas le réseau social qui transmet un message. Le responsable, c’est celui qui émet le message même si il y a une obligation de modération des sites. Finalement, c’est la question de l’usager et de sa pratique qui se pose pour nous.

S'exprimer, mais oui !

Ces quelques jours ont montré chez les élèves une aspiration à s’exprimer quel que soit le point de vue de chacun. Je crois que la première chose peut-être à faire est de définir ce qu’est la liberté d’expression.

Dans ma classe, elle a été définie comme la liberté d’exprimer son accord et surtout son désaccord dans le cadre de la lois et du respect de l'autre. Pourtant, beaucoup se sentaient en incapacité. C’est dire l’importance de restaurer la représentation qu’a le jeune citoyen de lui-même, de le faire se sentir légitime. Il faut donc apprendre à devenir citoyen et pour cela il y a à mon sens deux pistes de travail.

La première est explicite, c’est ce que l’on appelle en France l’éducation civique, la seconde est implicite : c’est la pédagogie. Comment faire pour que les apprenants interagissent entre-eux et qu’ils soient aussi respectés dans ce qu’ils sont ?

Je pense qu’il faut envisager ce qu’est internet comme une situation de communication avec un cadre qu’est la netétiquette. Il faut donc faire œuvre de pédagogie pour ouvrir les champs des possibles offerts par le numérique et pour en responsabiliser les acteurs.

Cette démarche est bien résumée dans cet extrait de l’article de I. Rodder Enseigner l’histoire, c’est combattre l’antisémitisme. Conte de l’ignorance ordinaire.  « En revanche, les élèves qui tiennent ces propos ne sont pas tous, loin de là, des idéologues, des Merah en puissance et, avec ceux-ci, il faut faire un travail de fond ».

Il faut donc mettre en place des stratégies pédagogiques pour effectuer ce travail de fond. Les flipped-classroom, l’auto socio construction des savoirs sont des voies à explorer parce qu’elles rendent l’apprenant acteur et non plus consommateur de leur apprentissage. Agir plutôt que subir c’est bien ça la philosophie pédagogique qui nous anime. C’est là où le numérique peut devenir l’outil privilégié du vivre ensemble dans une situation d’apprentissage.

La démarche, élément critique

La question centrale est donc bien la démarche. Quel est mon objectif pédagogique ? Quel est mon message ? Quelles valeurs je souhaite transmettre. Ces questions ne sont pas nouvelles bien sûr mais elles peuvent être traitées de manières différentes.

Ces derniers jours ont fait finalement ressortir un formidable besoin d’expression et de liberté. Une valeur ne peut être partagée que si elle est transmise et, pour pasticher Simone de Beauvoir,  «on  ne nait pas citoyen, on le devient». Il faut toujours garder à l’esprit que nous avons été formés à l’Université et que nous y avons acquis des clefs de lecture du monde, de réflexes intellectuels.

Nos élèves sont en cours d’apprentissage et ils ont besoin que nous leurs donnions les «bonnes lunettes» pour regarder le monde. L’une des premières choses que j’ai apprise grâce au MOOC elearn², c’est le principe d’apprendre à apprendre. C’est coconstruire avec l’élève une boussole qui pourra l’aider à se repérer dans cette bibliothèque globale qu’est le World Wild Web.  

Il s’agit d’éviter que les jeunes tombent dans le piège de la théorie du complot comme l’évoque Guillaume Brossard Cofondateur - HoaxBuster.com dans son article intitulé : Attentat de "Charlie Hebdo" et théories du complot : de faux experts qui se font plaisir de l’Obs le Plus du 14 janvier 2015.  

Quand on veut transmettre des clefs de lecture du monde l’outil numérique devient donc central et fondamental. L’usage d’un CMS (Content Management System), la constitution d’un EAP (Environnement d'apprentissage personnel) permettent de mettre en place une autre manière d’apprendre, d’exercer son expression, d’offrir un cadre rassurant pour créer de l’insécurité pédagogique.

C’est, aussi, valoriser le savoir de l’élève, ses connaissances et le rendre donc acteur légitime de son apprentissage. Si l’on parle d’objectif un tweet de Marcel Lebrun du 15 janvier résume bien la démarche : communiquer, créer, esprit critique et citoyenneté.

Une société fonctionnelle

Il faut donc faire en sorte que le monde ne soit plus un code restreint pour nos jeunes. Qu’ils comprennent que notre société ne fonctionne que si l’on partage des valeurs, des règles donc des droits et des devoirs.

Il faut, aussi, qu’ils se sentent en droit de s’exprimer et donc rassurer de leur place dans le monde. Être citoyen, c’est donc se sentir comme pleinement membre de la communauté et donc responsable. Le rôle des enseignants et des formateurs est fondamental.

Par des méthodes pédagogiques efficientes et facilitées par le numérique, nous pouvons aider les jeunes à devenir des citoyens responsables et émancipés. Finalement, le numérique n’est pas un facilitateur du vivre ensemble, c’est simplement un des outils de son apprentissage.

Références

Antonio Casilli : peut-on encore aimer Internet ?
Xavier de La Porte - Rue 89
http://rue89.nouvelobs.com/2015/01/03/antonio-casilli-peut-encore-aimer-internet-256885

Réseaux sociaux: Toubon inquiet du racisme
Le Figaro - http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/10/23/97001-20141023FILWWW00344-gare-au-racisme-sur-les-reseaux-sociaux.php

Enseigner l’histoire, c’est combattre l’antisémitisme
Conte de l’ignorance ordinaire - I. Rodder - Causeur.fr
http://www.causeur.fr/histoire-liberation-ecole-antisemitisme-31060.html

Attentat de "Charlie Hebdo" et théories du complot : de faux experts qui se font plaisir - Guillaume Brossard
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1306035-attentat-de-charlie-hebdo-et-theories-du-complot-de-faux-experts-qui-se-font-plaisir.html

L'environnement personnel d'apprentissage : les relations avant les outils - Christine Vaufrey - Thot Cursur

http://cursus.edu/article/19396/environnement-personnel-apprentissage-les-relations-avant/#.VL4NW2doAxU

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