Par Frédéric Duriez  | f.duriez@cursus.edu

Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : ce qu'elle peut encore nous apprendre !

Créé le lundi 13 juillet 2015  |  Mise à jour le lundi 24 août 2015

Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : ce qu'elle peut encore nous apprendre !

L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert a 250 ans. Un âge préhistorique qui sent la poussière et le parchemin. Pourtant, alors que nous ne jurons plus que par Wikipedia, elle peut nous rappeler certains principes et nous faire redécouvrir des pratiques pédagogiques.

L'auteur doit-il être objectif et s'effacer, lorsqu'il écrit pour une encyclopédie ? Quelle place doivent avoir les images ? Les réponses de Diderot, Harris ou Chambers ne sont pas les nôtres, et c'est pour cela qu'il est utile de les découvrir.

Nos encyclopédies en ligne comptent plus de pages qu'il n'y en a jamais eu dans une encyclopédie papier. Pourtant, les techniques, les savoir faire industriels ou informels en sont souvent les grands absents. L'encyclopédie des Lumières leur accordait au contraire une large place.

Enfin, elles nous invitent à nous balader et à découvrir au hasard des pages, éventuellement numériser.

Un peu d'histoire

L'origine : pas juste définir, mais aider à comprendre

John Harris, né en 1666, publie le Lexicon Technicum en 1704 en Grande Bretagne. Il ne compte certes qu'un volume, mais annonce déjà un projet proche de ce que développeront Diderot et ses co-auteurs. Il ne s'agit pas juste de définir des termes, mais d'aider à comprendre.

En 1728, Ephraïm Chambers publie une encyclopédie en deux volumes. C'est un succès. L'Université du Wiscontin l'a numérisée, ce qui permet de la feuilleter. Saisir un nombre au hasard vous renvoie à une page, et vous plonge instantanément trois cents ans en arrière. Ainsi l'article consacré aux cheveux nous apprend qu'ils saignent parfois par leur extrémité, et qu'au XIème siècle, l'Eglise condamnait sévèrement les cheveux longs. Cliquez ici, et choisissez un numéro de page, tout en haut de l'écran, dans la zone "go to page", et voyagez en Sérendipité !

André-François Le Breton souhaite la faire traduire et lance une souscription à cet effet en 1745... Une première tentative échoue, et il confie la tâche à Jean Paul de Gua de Malves, religieux érudit, qui va s'entourer de collaborateurs comme Diderot et d'Alembert.

Plutôt qu'une traduction accompagnée d'une mise à jour, le projet prend vite la forme d'une nouvelle encyclopédie, plus ambitieuse.

Un projet colossal

Jean Paul de Gua de Malves quitte l'aventure. Diderot et d'Alembert se partagent l'organisation. Diderot est un philosophe peu connu, puisque la plupart de ses écrits seront publiés après sa mort. D'Alembert, en revanche, est un mathématicien et scientifique célèbre en Europe alors qu'il n'a pas 25 ans !

 Le projet s'étendra de 1751 à 1772 et comptera 150 auteurs parmi lesquels Voltaire ou Rousseau. Au total 28 volumes seront publiés, dont 17 de textes et 11 de planches. Les péripéties et aventures qui jalonnent son histoire sont nombreuses. Plusieurs fois condamnée au buchet, elle est miraculeusement sauvée par des personnages courageux comme Malesherbes, qui a caché les manuscrits chez lui.

Un projet toujours innovant !

ce que peut encore apporter l'encyclopédie

Les connaissances techniques et industrielles 

Michel Serres, très en vogue actuellement, nous dit que chaque homme devrait faire trois voyages dans sa vie. Le premier serait un voyage à travers les pays et les cultures, le second à travers les sciences, et le troisième dans la philosophie. L'encyclopédie des Lumières y ajouterait les techniques. Diderot et d'Alembert montrent une attention particulière aux activités manuelles, artisanales et industrielles.

 Ces éléments ont quasiment disparu de nos encyclopédies. Une recherche avec les mots "bétonnière", "scie circulaire" ou "fer à repasser" sur wikipedia nous montre qu'il ne s'agit pas des articles les mieux renseignés. Ils ne répondent que très vaguement à la question "comment ça marche". Les articles de l'encyclopédie des Lumières nous disent comment les objets fonctionnent, mais aussi comment les faire fonctionner. Ils sont parfois proches des "modes d'emploi".

L'apprentissage par l'objet nait de l'encyclopédie

Et pourtant, ce sont ces articles qui vaudront à l'encyclopédie une part de son succès. Ainsi, en 1783, Madame de Genlis fait construire des maquettes d'ateliers d'artisans à partir des planches de l'encyclopédie. Elle est la gouvernante du jeune Louis-Philippe qui deviendra "roi des Français" en 1830. "Je suis menuisier, palefrenier, maçon, forgeron..." disait-il, en souvenir de cette formation technique.

Atelier de menuiserie, de porcelaine, de fabrication d'eau forte, laboratoire de chimie, clouterie ou encore serrurerie. Il s'agit pour Madame de Genlis de créer une encyclopédie des techniques en modèles réduits, pour permettre de visualiser et de manipuler, tout en bougeant autour de ces maquettes.

Les illustrations nécessaires

Les illustrations représentent près de un tiers des pages. Elles ont une visée didactique, sont précises, et légendées. Quel contraste avec nos images.

Jamais les images n'ont été aussi présentes dans les publications. Mais avec Internet, les rédacteurs ont pris l'habitude de multiplier les images inutiles. L'objectif de ces images ? Reposer le regard, rythmer la lecture et rassurer le lecteur. Les encyclopédies en ligne ne font pas exception. Alors que l'encyclopédie s'offre une série de planches spécialement conçues, et cohérentes avec le sujet, les encyclopédies contemporaines rassemblent des illustrations issues de banques d'images.

L'encyclopédie nous rappelle une exigence : les images n'ont pas pour fonction de décorer du texte.

C'est d'ailleurs l'utilisation des illustrations qui séduit dans le travail fait par des élèves entre 8 et 11 ans à Langres en 2013.

Une encyclopédie doit-elle être objective ? Assurément non !

Les défenseurs des encyclopédies papier sont encore nombreux à se méfier du manque d'objectivité des rédacteurs de Wikipedia. Et ils ont raison. Quelle que soit la source, il faut de toute façon la confronter à d'autres...

Car ce que l'on apprécie encore dans l'Encyclopédie de Diderot, c'est aussi son manque de neutralité. Les articles renvoient régulièrement aux combats des auteurs contre les religieux. Pour contourner la censure, les attaques les plus virulentes se cachent dans les articles aux intitulés les plus anodins. De même, les articles consacrés à la pédagogie et à l'éducation se moquent des "discours bouffis" que l'on fait produire aux élèves au sujet d'Hector et d'Andromaque. L'encyclopédie tourne au pamphlet. De ce point de vue, la collection des "Dictionnaires amoureux" aux éditions Plon, qui assument une grande subjectivité, sont un véritable succès commercial.

  Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Gabriel Compayré Encyclopédie, encyclopédistes, consulté le 13 juillet
http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=2654

La Bibliothèque nationale de France - La fabrique de l'encyclopédie - consulté le 20 août 2015
http://classes.bnf.fr/dossitsm/fabrency.htm

Musée des arts et métiers - L'atelier de menuiserie - http://www.arts-et-metiers.net/musee/latelier-de-menuisier

L'encyclopédie des petits Diderot, consultée le 20 août 2015
http://www.lumieres-encyclopedie.fr/lencyclopedie-des-petits-diderot/

Le livret pédagogique
http://www.lumieres-encyclopedie.fr/le-livret-pedagogique/

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