Par Sandrine Demarthe  | s.demarthe@cursus.edu

De l’orientation précoce à la réorientation au quotidien

Créé le dimanche 13 décembre 2015  |  Mise à jour le lundi 11 janvier 2016

De l’orientation précoce à la réorientation au quotidien

L’injonction à l’orientation

Nos jeunes élèves sont pressés de plus en plus tôt de choisir une voie, de s’orienter. C’est la réflexion que je me faisais en assistant à une réunion de rentrée de classe de troisième à laquelle étaient conviés les parents d’élèves et durant laquelle on nous a vanté (et d’une certaine manière « vendu » aussi) la voie professionnelle. Bien évidemment les formations professionnelles sont tout à fait intéressantes, à condition d’accompagner l’élève dans la construction de son projet. Mais trop souvent, on y « dirige » des jeunes de peur qu’ils ne décrochent d’un parcours généraliste, cautionnant ainsi un système fondé sur une sélection d’une élite destinée à diriger le pays. Oui, je me suis entendu dire qu’on « ne laisserait pas passer en seconde un jeune si on pensait qu’il n’irait pas jusqu’au bac » ! Bien inspiré celui qui est capable d’affirmer qu’un élève de 14 ou 15 ans ne décrochera pas le fameux sésame 3 à 4 ans plus tard…

Une école trop élitiste

Dénonçant notre « école française trop élitiste », la sociologue Monique Dagnaud, dans son article du mois de juillet 2015 Comment rendre l’école plus inclusive ?, cite les constats et les recommandations de l’OCDE (parus dans la brochure publiée dans la série « Politiques meilleures » sous le titre vers un système d’éducation plus inclusif en France ?). Elle déplore ainsi « un système scolaire voué à sélectionner une élite restreinte » et notamment « une sélection précoce qui fige les destins sociaux à la fin de la scolarité première et donne peu d’opportunité de seconde chance » ainsi qu’un « enseignement professionnel largement dévalorisé au profit des filières généralistes », le tout dans un climat fortement anxiogène. Elle souligne également que l’organisation de l’enseignement professionnel serait à revoir puisque  « moins de 5% des élèves diplômés d’une filière professionnelle poursuivent des études supérieures, un des taux les plus bas de l’OCDE (il est de 17% en Allemagne et de 24% en Espagne)». Finalement, écrit-elle, « entre école de masse, qui s’attache à assurer un bon niveau d’éducation à tous les enfants d’une génération, et école d’élite, qui sélectionne tout au long de la scolarité première les futurs dirigeants du pays, l’Éducation nationale n’a jamais su ou voulu trancher. » Personne en fait n’osant « aller franchement dans le sens d’une école de masse très performante, ni n’envisageant de différer la sélection des élites au niveau des études supérieures, en élargissant le vivier et en organisant la diversité du recrutement. »

Alors quel choix fait-on dans notre système d’éducation ? Une école au service de la réussite de tous les élèves, comme on le prétend officiellement ou une mise en compétition des lycées, pour un classement au palmarès ? Un discours finalement double et difficilement intelligible, comme le souligne Monique Dagnaud.

D’autant que le monde professionnel évolue très vite et que l’on ne connaît pas aujourd’hui les métiers de demain. D’ailleurs, le Ministère du travail presse les organismes de formation de réfléchir et d’élaborer des programmes de formation pour des métiers émergents à peine encore identifiés. Quand on sait qu’un parcours de formation se construit entre 3 à 5 ans, on comprend la fébrilité du Ministère… Nouvelles technologies, nouveaux besoins, nouvelles fonctions, élargissement des compétences : les formations par modules trouvent ici toute leur pertinence, s’adaptant à chacun selon ses besoins, ses « manques » à combler. Il en est ainsi des CQP (certificats de qualification professionnelle) qui permettent à des professionnels de s’adapter à de nouvelles missions. 

Selon les besoins de chacun

Sans attendre l’étape de la professionnalisation, à quand un enseignement par modules au sein de notre système d’éducation en France ? Notre système est organisé depuis trop longtemps selon un regroupement des élèves par cohortes d’âge (chacune correspondant à une même année civile), sans tenir compte de leurs réels besoins, des compétences qu’ils ont acquises et de celles qu’ils doivent développer. Les classes se sont en effet imposées dès le début du XVIIe siècle pour faire face au nombre d’élèves. Déjà en 1974 le professeur Gilbert de Landsheere de l’université de Liège, spécialiste de la pédagogie expérimentale, « dénonce les carences d’un enseignement non différencié, donné dans des classes formées selon le critère de l’âge civil et qui réunissent des élèves très différents les uns des autres sans que l’on puisse exploiter leurs potentialités », écrivent Philippe Champy et Christiane Étévé à la page 181 de leur Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation.

« En allant [ainsi] vers une plus grande individualisation », comme le recommande encore le rapport de l’OCDE, on permettrait à chacun de progresser à son rythme, en confiance et dans un climat de bienveillance. Et chaque élève pourrait suivre alors un parcours serein, progressif et construit avec son implication : peut-être un moyen de lutter contre l’échec programmé, les orientations et réorientations malheureuses, précoces et non consenties.

Une formation (et par là-même une orientation) tout au long de la vie et dont le Ministère de l’éducation nous parle pourtant depuis de nombreuses années.

La réorientation tout au long de la vie professionnelle

Justement, peut-on dire que l’on s’oriente une fois pour toutes ? Suit-on forcément des chemins linéaires ? Comment s’opère une réorientation ?

Pour ce qui concerne les professionnels de l’éducation et de la formation, les exemples de réorientation prennent différentes formes. 

Changer en se formant

Certains enseignants décident de changer radicalement d’environnement professionnel, non sans efforts et difficultés, devant mener bien souvent un parcours du combattant. Il suffit de se rendre sur le site aprèsprof, pour lire une multitude de témoignages d’enseignants qui racontent leurs aspirations à la reconversion, leurs difficultés (refus des congés de formation et nécessité de prendre sur ses deniers et son temps pour se former, refus de mises en disponibilités…), mais qui y partagent également leurs expériences réussies.

Et les moyens pour parvenir à une réorientation sont divers : on peut déjà commencer par compléter sa formation (de sa propre initiative) en retournant sur les bancs de l’université ou même en distanciel par le biais d’organismes tels que le CNED ou le CNAM, à partir de supports papiers envoyés par la voie postale, de plateforme numérique ou d’espace numérique de travail. On peut aussi expérimenter les moocs aux propositions sans cesse renouvelées. Certes, cette démarche demande organisation et persévérance, quand il faut concilier tous les temps d’une vie trépidante.

Pour avoir testé ces différentes formules, je ne peux que reconnaître l’enrichissement qu’apportent ces expériences : remise à niveau, élargissement des compétences, mais aussi ouverture culturelle et intellectuelle, rencontres et partage.

La réorientation dans le renouvellement

Mais il n’y a pas besoin de grand bouleversement pour réorienter son parcours. Quand certains aspirent ou tentent une aventure hors Éducation nationale ou même hors du monde de l’éducation, d’autres se renouvellent au sein même de leur activité. Ils saisissent toutes les opportunités pour faire évoluer les outils dont ils disposent, leurs pratiques, en s’appuyant sur les transformations de la société, sans (rien) attendre de réformes successives. Recréant constamment le désir et le plaisir de transmettre et manifestant un enthousiasme indéfectible. Cette réorientation-là se construit chaque jour au sein d'une même fonction qui pourtant paraît identique, mais qui s'enrichit au fil des ans, de l'expérience, des rencontres et des réflexions.

Je les ai rencontrées et même longuement côtoyées ces personnalités investies dans leur mission. J’ai pu les voir œuvrer au quotidien, ces Dominique, Nicolas, Catherine, Caroline, Martine L et Martine C, et bien d’autres encore, dont je n’ai pu hélas, recueillir les paroles. Bien loin d'un immobilisme que l'on pourrait regretter chez certains qui s'enferment dans un ronron professionnel, quel qu'en soit le domaine. Au contraire, l'énergie et l'enthousiasme qui émanent de leur pratique quotidienne témoignent de leur curiosité, de leur mouvement, de leur "révolution" permanente... Tous partagent le même engagement auprès de leurs élèves, petits ou grands, auxquels ils enseignent des disciplines variées. Tous sont animés par le souhait, l’envie, la volonté de porter ceux qu’ils suivent et épaulent pendant un temps, dans l’espoir de leur apporter une chance pour se créer un avenir riche et coloré, leur donnant le goût et l’envie d’apprendre en s’épanouissant. Ils exercent aujourd’hui, sans bruit, loin des projecteurs et des mises en lumière cinématographiques ou littéraires. Ils travaillent chaque jour à défendre leurs valeurs de partage et de transmission, se protégeant de la morosité ambiante par un optimisme militant et porteur d’élan, utilisant leur marge de liberté pédagogique et créatrice pour se lancer constamment dans de nouveaux projets, favorisant toujours le travail en équipe, les échanges, les rencontres et les partages, mûs par la curiosité de leurs élèves, s’appuyant sur de multiples compétences acquises au fil de l’expérience et de leurs recherches, les intégrant, les élargissant, se remettant en cause pour mieux redémarrer. Et malgré la lourdeur administrative trop souvent déplorée.

C’est avec passion qu’ils parlent de leur métier. Bien sûr, parfois le doute s’installe, mais jamais longtemps parce qu’ils avancent, avec leur temps…

J’ai voulu connaître les clefs de leur motivation, le moteur de leur belle énergie. En quelques phrases, voici des extraits de leurs réponses :

«  Réfléchir sur de nouveaux projets, conserver ce qui a marché, faire évoluer ce qui n'a pas fonctionné : ce sont les défis qu'il faut se donner pour ne pas tomber dans la routine. » Dominique

« J’ai toujours voulu faire mieux, expérimenter de nouveau. L’autre moteur était politique, j’avais une mission: la justice sociale à l’école, trouver une place à tous. » Martine C

« Ce qui m'a motivée dans le fond, c'est de tirer les enfants par le haut en leur donnant envie de lire et de s'enrichir, pour faire obstacle aux dérives plus tard nationalistes ! Mon crédo : être intelligent, courageux et avoir un ami sur lequel on peut compter.» Martine L.

 « L’amour de l’art, (le désir de) partager cette passion avec un public réceptif, le bonheur de travailler avec des enfants, (la liberté) d'aborder des techniques différentes chaque année, des projets aussi divers que nous offrent les disciplines artistiques, (voilà mes moteurs.) » Caroline

« J’ai eu la chance de rencontrer des personnes passionnées par leur métier et qui avaient la même envie de partager, d'échanger. Je me suis aussi retrouvée face à des élèves en difficulté qui avaient besoin de l'école. Nous avions donc un défi à relever, mes collègues et moi : permettre à des élèves de s'épanouir à l'école et, plus difficile, de s'en sortir grâce à l'école. » Catherine

« Cette aventure est la suite de rencontres successives. J’ai réinvesti beaucoup de compétences développées dans le contexte extra-pro dans mon boulot et ça c’est un sacré plus ! (Il y a aussi) une question de caractère qui fait que tu avances et que tu gardes un certain optimisme même si c’est parfois difficile, par les temps qui courent… » Nicolas


Illustration : Shawn Harquail, licence CC, Flickr

 

Références :

Monique Dagnaud, dans son article du mois de juillet 2015, Comment rendre l’école plus inclusive ?,

http://www.slate.fr/story/104487/ecole-inclusive

Vers un système d’éducation plus inclusif en France ?, brochure de l’OCDE publiée en juillet 2015, dans la série « Politiques meilleures »,

http://www.oecd.org/fr/france/vers-un-systeme-d-education-plus-inclusif-en-france.pdf

Philippe Champy et Christiane Étévé, Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation, paru dans sa troisième version en 2011,

http://www.cemea.asso.fr/spip.php?article551


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