Par Nicolas Le Luherne  | n.leluherne@cursus.edu

Éduquer face au complotisme : interview de Thomas Huchon

Créé le vendredi 27 mai 2016  |  Mise à jour le lundi 6 juin 2016

Éduquer face au complotisme : interview de Thomas Huchon Logo Spicee, Spicee.com

Thomas qui êtes-vous ?

Je suis journaliste depuis 2002. J’ai commencé au départ par la presse. Au fur et à mesure de mes pérégrinations, je me suis retrouvé à faire de l’image à la fin des années 2000. J’ai toujours travaillé sur internet. Et finalement, pour moi, le média n’a pas beaucoup d’importance.

L’important ce sont les sujets que l’on arrive à porter et les histoires que l’on arrive à raconter. Internet permet tout ça : du son, de l’image, de la photo et de l’écrit. Sur internet, il n’y pas que des choses géniales et merveilleuses mais il y en a aussi.

Depuis un an et demi, je travaille pour Spicee.com.  C’est un nouveau média totalement digital qui ne fait que de la vidéo. Nous avons l'outrecuidance de penser que les gens sont intelligents et qu’ils veulent de l’intelligence. Ils veulent des reportages intéressants qui vont au bout du monde.  En plus, on est persuadé qu’ils sont d’accord de payer pour s’informer.  

C’est pour dire à quel point on remet en cause le discours dominant actuel mais aussi l’image d’Epinal des journalistes du XIX ème siècle. Dans cette petite bande de punks un peu utopiste, qui essaye de réinventer le métier de journaliste, surtout le métier de grand reporter, et chercher à lui rendre ses lettres de noblesse,  je m’occupe d’un projet un peu particulier. C’est, à la fois un documentaire, à la fois une série de documentaires et un projet pédagogique. Il s’appelle Conspi-hunter et on ambitionne de donner des outils afin de mieux se prémunir et potentiellement lutter contre les théories du complot qui se développent sur internet.

Un journal c’est une identité, une histoire et une personnalité. Est-ce que vous pourriez nous donner une définition de ce qu’est Spicee, nous expliquer comment le projet est né et à quels besoins il répondait ?

TH : Spicee répond à plusieurs demandes de la société française et du monde car on essaye d’exister en dehors de nos frontières. Premièrement, c’est du grand reportage international. Il y en a de moins en moins sur nos écrans télévisuels. C’est donner une vision du monde qui ressemble un peu plus aux valeurs républicaines et citoyennes de notre pays. On souhaite, surtout, apporter une petite «french-touch» sur le documentaire.

On n’a pas la même manière de faire de l’information que les anglo-saxons. Ils dominent très largement les médias et le marché international. Nous, on essaye de raconter le monde avec nos yeux de français.

Spicee, ce sont des vidéos épicées pour pimenter votre esprit.

En interne, nous avons la certitude que le public est intelligent et qu’il faut lui donner des choses en conséquence. Il faut travailler le fond des sujets, travailler très dur sur le terrain pour obtenir des infos.

Il faut raconter les choses avec beaucoup de liberté. Chez Spicee, tu as la liberté du ton, du sujet et surtout du temps. Tu peux produire un cinq minutes, un trente minutes ou un une heure trente. Pour les journalistes, c’est un immense espace de liberté et en même temps d’une d'extrême exigence.

“Chaque petit pas de liberté que nous faisons en plus, nous oblige à faire trois pas d’exigence de plus aussi.”

On nous enlève des contraintes souvent très désagréables quand on a un peu d’expérience dans ce métier. On arrive à trouver cet espace mais cela a un prix. Pour nous, c’est celui de la qualité et pour nos abonnés le fait de payer pour s’informer.

Quelle est la philosophie de Spicee ?

TH : Spicee c’est avant tout une communauté, nous, on travaille en interne pour produire du documentaire. On a beaucoup de collaborateurs à travers le monde. On est “marié” avec Babel press qui a 45 journalistes sur la planète avec 4 bureaux : Islamabab, New Dheli, Rio de Janeiro et Miami. Tous ces gens qui travaillent très, très dur sur le terrain, il faut les payer.

On compte sur notre communauté, on compte sur les gens qui sont abonnés à Spicee : déjà pour regarder nos documentaires mais aussi pour nous soutenir.

Spicee est une expérience, une tentative de donner un coup de pied dans la fourmilière et de réinventer le journalisme. On est persuadé, même si on nous traite d’utopiste, qu’il y a de la place pour cela et donner réellement du contenu de très grande qualité au public. Il attend cela.

Le fait que le site soit sans pub reflète votre éthique de journaliste ?

TH : L’un des fondateurs de Spicee Jean Bernard Schmidt, ancien rédacteur en chef de complément d’enquête et des magazines de M6, a créé Spicee pour se libérer de la contrainte de l’audimat.

De l’autre côté Antoine Robin, l’autre fondateur de Spicee, a fondé Havast production qui était un outil de communication.  Ils ont décidé de faire leur truc avec leurs savoir-faire, leurs qualités, leurs défauts et retrouver une forme de liberté en tant que producteur et patron de média. C’est, aussi, donner la possibilité à tout un tas de gens qu’ils voyaient autour d’eux d’exister et de se révéler.

On va lancer très bientôt une nouveauté qui va s’appeller :  Spicers.

“Spicers : ce sera le premier réseau social de journaliste au monde.”

C’est une partie de Spicee sur lequel n’importe qui va pourvoir proposer ses sujets qui seront financés par la communauté via du crowdfunding mis en place sur la page. Les meilleurs sujets, tous les mois, seront poussés sur la plateforme, seront accompagnés éditorialement par le rédacteur en chef et notre équipe en interne, par nos monteurs comme techniciens ou comme moi le cas échéant. Cela risque de créer un petit bouleversement très prochainement.

Vous êtes en train de créer une nouvelle forme de journalisme  ?

TH : Oui, même si beaucoup de gens ont tenté de créer cette nouvelle forme de journalisme depuis quinze ans. Je pense à Acrimed et à tout un tas de sites indépendants d’informations ou d’informations citoyennes. La différence chez Spicee, derrière les manettes, il y a de très grands professionnels de l’information et surtout de la vidéo. On s’en est tous rendu compte.

C’est peut-être ce qu’internet a apporté de mieux à la presse audiovisuelle. Tous les collègues qui ont monté des sites internet pour leurs journaux papiers ou radio se sont aperçus que faire de l’image est un vrai métier. Ils n’arrivent pas à en faire. Produire de la vidéo sur internet, ce n’est pas aussi facile que ça. Cela demande de vraies compétences et à chaque fois qu’ils ont été là-dessus, ils ont échoué. C’est rassurant, cela nous rend nos lettres de noblesses et nous donne une forme de légitimité par rapport au reste de la profession.

L’avantage et l’inconvénient du journalisme digital c’est la multiplication des spécialistes et pas des journalistes. L’avantage de Spicers, ne serait ce pas de professionnaliser les spécialistes pour les rapprocher du journalisme?

TH : J’ai fait partie de la création de Rue89 en 2007. L’esprit du journal c’était :

“L’info à trois voies : journalistes, experts et internautes : parce qu’il faut plus qu’un bon journaliste pour faire un bon papier”.

J'adhère à cela. Je crois que Rue89 a essayé de le faire mais qu'ils n’a pas réellement réussi.

Nous aussi on considère qu’il faut plus qu’un bon journaliste pour faire une bonne enquête et un bon sujet. Quelque part Conspi-hunter s’inscrit dans cette démarche. C’est une équipe de journalistes derrière moi, c’est une équipe de rédacteurs en chef et de directeurs de publication au-dessus de moi pour cadrer tout cela.

Ce sont des techniciens de l'audiovisuel comme dans n’importe quel “doc”. Mais c’est aussi une “dream team” de spécialistes : Rudy Reichstadt, Gérald Bronner, Sophie Mazet, Donia Bouzar et Flamefy notre spécialiste de l’audience sur le web avec qui on a beaucoup travaillé en data journalisme.

“Ce sont les intérêts qui font les communautés et qui rapprochent les gens et non pas le hasard ou la force du destin.”

C’est l’alliance de tout cela qui est très propre au web et qui est très propre à l’univers du digital.  Comme le dit Dominique Wolton au début du XXI siècle, ce sont les intérêts qui font les communautés, pas le web. Ce sont eux qui rapprochent les gens et non pas le hasard ou la force du destin. Si on n’a pas ce quelque chose en commun, c’est quasiment impossible que l’on se croise sur internet.

C’est notre intérêt commun qui nous a rapproché. C’est un peu vrai sur tous les sujets. Dans notre manière de fonctionner, y compris dans notre communication, on essaye de cibler une communauté plutôt que de parler à la totalité des internets. L’enjeu est de donner plus d’outils professionnels aux experts pour qu’ils puissent s’exprimer. L'horizontalité totale crée des déformations dans le monde de l’information et l’une de celles-ci est le conspirationnisme.

Je suis en train de lire le livre de Boris Cyrulnik : Ivres au Paradis, bonheurs héroïques. Un passage me fait penser à ce que vous me dites sur la création de communautés et des déformations que peut provoquer l’horizontalité “L’autre n’est pas donné quand on arrive, il faut cheminer vers lui”.

TH : Il y a quelque chose de cet ordre là, d’une nouvelle forme de lien social qui est pourtant dématérialisé. C’est très bizarre mais cela existe vraiment et l’on peut le voir ressurgir. Le web est très étrange. On n’a pas fini de l’analyser et surtout on n’a pas terminé de le comprendre.

On parle souvent de crise de la presse ou est-ce plutôt une mutation des médias ?

TH : Qu’est ce que cela veut dire crise du journalisme et crise des médias ? On parle de crise économique ou culturelle ?

Je parle de crise économique car on dit que la presse papier va disparaître et d’une crise culturelle car il y a beaucoup de journalistes qui sont en difficulté.

TH : Il y a plusieurs éléments. Il y a un ralentissement économique dans tous les secteurs d’activités. Depuis le début des années 2000, les chiffres de la presse ne sont pas considérés comme de bon augure, les journaux se vendent de moins en moins. L’audience télé baisse. Je pense qu’il y a un élément qu’on ne prend jamais en considération quand on fait cette analyse-là. La presse est malgré tout un produit culturel.

Dans les années 90, dans le panier d’achat il y avait un pourcentage pour le culturel. De temps en temps, on achetait un disque, un bouquin, une BD. A la fin des années 90, on a vu arriver des DVD et de nouveaux produits culturels : les consoles de jeux vidéos, la consommation de produits en ligne et le téléphone portable. L’enveloppe dont disposait, pour acheter des biens culturels, les citoyens français ainsi que ceux du monde entier, n’a pas augmenté depuis quinze ans. Le problème est qu’il y a une multiplication des produits à consommer. Ce n’est pas totalement anormal qu’au moment où toutes les autres industries culturelles tirent la langue que la presse le fasse aussi.

La presse n’a pas mieux géré le virage du numérique que l’industrie du disque ou du cinéma. Pour continuer ce parallèle, est-ce que les théoriciens du complot qui font des “sites d’informations” sur internet ne sont pas l’équivalent, pour la presse, de Napster pour l’industrie de la musique ou Kasa pour l’industrie du cinéma ? Je pense que tous ces gens sont des pirates de la presse quelque part ! Il faut ajouter une dimension supplémentaire d’influence politique. Il y a une motivation politique à écrire des mensonges sur internet.

La presse est un enjeu stratégique ?

Bien sûr, il faut s’interroger sur les motivations de chacun et être conscient du monde dans lequel on vit.

Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur le complotisme spécifiquement ?

TH : J’ai toujours travaillé sur internet, je m’occupais du 18 heures qui était le quotidien de l’économie en ligne du mensuel l'Expansion. Internet a toujours été un champ d’investigation pour moi.

Les conspis vient de ma rencontre avec Rudy Reichstadt. Tout cela, c’est né d’une prise de conscience politique : comment les idées d'extrême droite se répandent aujourd’hui et comment elles prennent autant de place dans notre société.

Est-ce que vous pourriez nous dresser un portrait robot du complotiste ?

TH : On va le faire de deux manières. Il est impossible de dire : il est de gauche, il est de droite ou autre chose. On peut dire que ce sont plutôt des hommes, de classe moyenne. Ils partagent trois choses : une vision totalement paranoïaque du monde, le sentiment de ne pas être ce qu’ils devraient devenir et enfin une forme de radicalité quelle que soit l’obédience politique. Ils peuvent être de gauche, de droite, d’extrême gauche ou d’extrême droite. C’est certain que dans les courants de radicalité politique, il y a une sur-représentation des personnes croyant aux théories du complot.

En y réfléchissant, il n’y a pas un mais des complotismes ?

TH : On ne peut pas dire voilà un conspi. Il y a énormément de théories du complot qui sont très différentes et parfois même contradictoires. Elles sont crues et digérées un peu de la même manière par ces personnes.

La théorie du complot : c’est la croyance permanente qu’un petit groupe de gens prend des décisions dans le secret et nous impose un monde dans lequel nous ne voulons pas être et où ne nous ne sommes pas heureux. Quelque part, ce petit groupe qui nous enlève la part du lion, il nous fait vivre un monde “pourri”. De plus il m’empêche, moi, de devenir ce que je dois devenir.

Le conspirationnisme devient une posture d’excuse sociale, c’est une manière de dire : “Voilà pourquoi j’ai raté ! Ce n’est pas parce que je n’ai pas bossé ou parce que je n’ai pas fait d’efforts. J’ai raté à cause de ce groupe. Ce n’est pas juste, il faut lutter contre cela”. Toute cette rhétorique peut parler à tout le monde. Ça nous est tous arrivé à un moment de notre vie, dans une situation que l’on ressent comme injuste. C’est une vision complètement paranoïaque qui correspond à notre époque.

Le conspirationnisme ne pourrait pas proliférer, prospérer et exister de cette manière si il n’était pas venu remplacer d’autres idéologies. Je crois très fort que celui-ci est, quelque part, le remplaçant dans une époque tordue et bizarre, du marxisme. L’avènement des théories du complot correspond à la fin des idéologies positives de transformation  de la société.

Et il y a une dimension de foi et de prosélytisme ?

TH : Il y a effectivement une dimension de croyance. Les conspirationnistes sont des croyants, ce phénomène se nourrit de la fin des religions. Ce n’est pas anodin de voir, depuis cinq ans, le complotisme prendre de l’ampleur alors que, dans le même temps, on assiste à un retour du fait religieux et à une augmentation des populismes dans les sociétés occidentales.

Il me semble qu’il existe un business modèle du complot, des cibles. Sur quels processus et outils s’appuie-t-il ?

TH : Il y a un bon article sur conspiracy watch sur le business des complots faciles. Cela concerne des personnes comme Rihanna, qui sont déclarées comme illuminati. Ceux qui diffusent ce genre d’information se “gavent” grâce aux clics et gagnent beaucoup d’argents en faisant ces vidéos.

Les “conspis” se déclarent comme “truthers” et inversent les rôles en quelques sortes et nous déclarent comme complotistes.

TH : Le conspirationnisme est le rêve américain du journalisme. Le coup du document déclassifié par Bush en 2003, qui révélerait des scoops et que personne n’aurait vu depuis 13 ans… c’est fou.  N’importe qui pourrait devenir le meilleur journaliste de la planète. C’est un peu comme l’histoire de la personne qui sort d’un casino et qui va devenir millionnaire. Il va gagner l’Amérique. Il y a le rêve américain et il y a le rêve du conspi : une personne seule chez elle peut trouver la vérité et prouver ce que nombre de journalistes n’ont pas été capables de trouver depuis 15 ans. Je trouve ça aberrant d’un point de vue intellectuel : les sauts de raisonnement, les trous dans l’enquête pour certains ce n’est pas grave. On va tous devenir fous car on pourrait ne plus faire confiance à personne.

C’est un vrai problème dont on n’a pas totalement saisi l’ampleur en terme de société. Pour les élections de 2017 en France, il va y avoir un truc très fort pour tous ceux qui n’ont pas les yeux ouverts là-dessus. Ils vont prendre une grosse claque !

Un conspi-hunter ne serait-ce pas l’apprentissage de la rigueur ?

TH : Oui et ça a d’abord été l’apprentissage de la rigueur pour moi ! Cette histoire m’a changé. Je pense qu’il faudrait demander à ceux qui m’ont connu dans le courant de l’année dernière et qui me voient maintenant. Moi, j’ai changé, je suis beaucoup plus humble par rapport à mon travail et mesuré dans mes prises de position.

“J’ai appris à penser contre moi-même en permanence et du coup cela me rend un peu moins idiot.”

D’un autre coté, je suis devenu beaucoup plus exigeant. Effectivement chez Spicee, c’est Jean-Bernard Schmitt et Matthieu Firmin qui m’ont apporté cela. Dans nos métiers, on a parfois la chance de trouver des personnes qui vont être un peu ton mentor. Moi, il m’aura fallu 13 ans pour les trouver et ils s’appellent : Antoine Robin, Jean-Bernard Schmitt et Matthieu Firmin. Ces trois personnes qui ont fait le travail l’année dernière, il n’aurait pas existé sans eux. La qualité du travail, c’est leur talent qui l’a apportée.

Conspi-hunter, c’est une aventure humaine ?

TH : Exactement, c’est mon idée d’aller “chasser” les conspis et je la propose à Antoine et Jean-Bernard. On est à peu près en novembre 2014. Je le date précisément car c’est important de comprendre que tout cela naît avant “Charlie”. Beaucoup de gens se sont intéressés aux conspis à ce moment là, alors que je travaillais sur la complosphère depuis un an et demi. Je sais à peu près ce qui se passe au moment de l’attentat. Je suis capable de mesurer l’ampleur du phénomène.

Nombre de personnes voient sortir des théories du complot à ce moment-là et paniquent. Antoine et Jean-Bernard prennent la décision de “coincer” les conspirationnistes et de produire une série de documentaires afin de déconstruire les théories du complot; cette décision est prise le jour de Charlie. On était déjà en train d’y penser mais les évènements précipitent la décision. On soulève le capot et ce que l’on découvre est pire que ce que l’on pouvait imaginer. L’idée du faux film ce n’est pas moi, c’est Antoine Robin.

Moi, je n’aurais jamais osé faire une truc pareil. C’est marrant car même si je suis plus jeune, j’étais beaucoup trop coincé dans des modes de narration du passé et des modes d’enquêtes très rigoureuses mais sans me permettre cela. Antoine avait raison, cela a marché du point de vue de l’enquête et du travail. Cela a eu un retentissement médiatique qui dépassait toutes nos espérances. C’était assez culotté de tenter ce coup là. Il a fallu me convaincre qu’éthiquement on pouvait le faire sans que cela nous explose à la figure.

Un article intitulé “Bye-Bye Belgium, radiographie d'un canular”, écrit par Sylvie Kerviel et Jean-Pierre Stroobants en 2006 pour le Monde, présentait les critiques face au docufiction du même nom. On pouvait y lire : “ Insupportable canular pour les uns, indispensable tentative en vue d'impliquer des citoyens dans un débat crucial aux yeux des autres, le faux journal télévisé de la RTBF diffusé le mercredi 13 décembre n'a, en tout cas, pas fini de diviser les politiques, les journalistes et l'opinion belge. " Est-ce que l’on vous a fait ce même reproche éthique sur l’enquête ?

TH : Bien sûr et il est légitime ce reproche. On a menti et on ne va pas se cacher !  La critique, on l’accepte totalement. On n’a jamais été des censeurs de qui que ce soit. On ne veut même pas censurer les propos conspis, à aucun moment, on l’a demandé. Effectivement, on a décidé d’utiliser une méthode de dissimulation qui n’est pas prévue dans la Charte des journalistes de Munich. D’ailleurs, les conspis nous le reprochent beaucoup sur internet.

Quelle barrière éthique vous vous êtes imposée ?

TH : Nous, on n’a déjà pas fait tout seul. On a réuni un comité scientifique de haut vol : Gérald Bronner sociologue spécialiste de la crédulité. Rudy Reichstadt est le fondateur de l’observatoire du conspirationnisme en France en 2007. C’est le plus grand spécialiste francophone des conspis et peut-être même anglophone. Je ne suis pas sûr qu’il ait un équivalent dans le monde. Sophie Mazet est une enseignante qui depuis 6 ans fait des cours d’autodéfense intellectuelle dans son lycée, bénévolement, afin de développer l’esprit critique chez les jeunes.  Donia Bouzar est la seule qui est capable de nous expliquer, dans le processus de radicalisation et de déradicalisation, à quel moment et comment le conspirationnisme entre en ligne de compte.

On s’est entouré de personnes très précises qui ont mis en place avec nous des outils de surveillance. En plus Flamefy, spécialiste du Big Data, a suivi à la trace notre vidéo sur internet. J’ai passé 3 semaines collé à mon ordinateur à surveiller cela comme du lait sur le feu. Si jamais cela nous avait échappé un tout petit peu des mains, on aurait arrêté tout de suite.

Je comprends la critique légitime sur notre méthode de travail, j’ai envie de mettre en avant les gardes fous que l’on s’était mis.

De toute façon, tous les reproches faits par les conspis sur nos méthodes, ils auraient pu les éviter de manière très simple. Il leur suffisait d’envoyer un mail à Lionel Perrotin en demandant “Qui êtes vous et comment avez-vous eu vos infos sur Cuba et le SIDA ?” On n’aurait pas menti et dit : “Nous sommes une fausse identité, vous n’êtes pas tombé dans le panneau. Bravo Monsieur !” Personne ne nous l’a demandé.

Qui est Lionel Perottin ?

TH : C’est moi en conspi. Lionel a eu 6 mois d’existence avant la publication de la vidéo. Durant cette période, on a travaillé un réseau de conspi en leur faisant croire que l’on partageait leurs idées. Sans jamais leur mentir, encore une fois, on n’a fait que dire des choses. A chaque fois qu’ils nous ont posé une question, on y a répondu. Ils n’ont jamais posé la bonne question. Ça aurait été très facile d’envoyer un mail pour ces 10 000 personnes et demander “Où est ce que vous avez eu vos infos ?”

Le problème c’est l’esprit critique ?

TH : Le problème c’est ça, il faut se méfier de ce que l’on a envie de croire. Ils ne l’ont pas fait. Du coup, nous, on se méfie beaucoup de ce que l’on a envie de croire.

Que se passe-t-il au moment où vous dévoilez votre stratagème ?

TH : Cela a entraîné une réaction de haine très violente, des attaques sur mon nom de famille. Là où, nous, on s’attendait à voir poindre la critique sur la méthode utilisée, encore une fois elle est légitime, on a vu apparaître des attaques antisémites sur ma personne. J’étais un sioniste vendu au système et je profitais de l’argent de l’Etat, de la CIA, du Mossad ou du Bilderberg.  Cela n’a, à aucun moment, créé une forme de réaction critique. Ils ne se sont pas dit que la prochaine fois ils feraient plus attention et qu’ils vérifieraient l’information. D’ailleurs, même après plus de 40 interviews, certains n’arrivent toujours pas à admettre que “Cuba, SIDA la vérité sous le blocus” est un faux.

Le complot se nourrit du complot ?

TH : C’est ça et c’est ce que l’on craignait.

Qu’est-ce que vous dites à quelqu’un qui dit que le complotisme ce n’est pas bien grave et que cela ne va pas bien loin ?

TH : Je ne leur dis rien, je leur envoie une vidéo qui dure quatre minutes et qui s’appelle : comment sombrer dans le complot en trois clics. Elle raconte l’histoire vraie de deux lycéennes qui vont faire un exposé en sciences naturelles en classe de seconde sur la “mal bouffe”. Ces deux jeunes filles sont de la classe moyenne, de culture catholique et n’ont aucun lien avec l’Islam. Notre doc montre le processus qui conduit, de vidéo en vidéo, à ce qu’elles soient à la frontière syrienne trois mois plus tard pour faire la guerre avec DAESH.

Rien que pour les 1 000 enfants, sauvés par Donia Bouzar, qui sont tous entrés dans la radicalisation djihadiste par les théories du complot, il faut faire face à elles.

C’est un phénomène qui a une ampleur colossale sur la société. Il permet la propagation de la haine en ligne. Au-delà de la haine, il crée un phénomène de paranoïa généralisée chez les gens. Du coup, cela nous empêche de vivre ensemble. Ceux qui veulent penser que c’est un phénomène qui n’a pas de portée sociale, sociétale ou qui reste un phénomène marginal, je les invite à venir avec moi dans une classe pour voir comment les élèves réagissent. Quand 60 % des jeunes dans une classe d’un lycée lambda, disent que c’est la CIA qui a inventé le SIDA car ils l’ont vu sur internet. On comprend le danger d’autant plus que ce sont leurs enfants !

Comment procédez-vous pour déconstruire le complot en classe ?

TH : Je me rends seul dans les classes. J’essaye de transmettre à la classe ce que j’ai appris avec l’équipe d’expert du Conspi-hunter. J’essaye de faire une séance pédagogique Stand-up qui permet de casser la barrière générationnelle afin qu’ils nous écoutent. On essaye de les aider à trouver des outils qui leur permettent de développer un esprit critique. C’est eux qui doivent le développer. On essaye de faire de la pédagogie des médias, de l’image et de l’information.

Pourquoi les adolescents sont-ils des cibles aujourd’hui ?

TH : En fait, ils ne sont pas des cibles. Ce n’est pas lié, à mon avis, a une volonté délibérée des producteurs conspis et des gens qui diffusent de “coincer” les jeunes. Cela ne se passe pas comme cela. La réalité est liée à la manière que l’on a de s’informer. Elle joue énormément à l’adhésion ou pas aux théories du complot. Aujourd’hui pour les moins de vingt cinq ans, leur moteur de recherche principal n’est pas google mais Youtube.

40 % des moins de 25 ans croient totalement ce qu’ils lisent sur les réseaux sociaux.  Ce n’est pas lié à une question sociale ou géographique mais à une classe d’âge. La clé de compréhension est la manière dont cette génération s’informe.

Le numérique, c’est le problème et la solution ?

TH : Exactement, c’est le problème et c’est la solution. Cela restera le problème tant que l’on ne voudra pas mettre les mains dans le cambouis et tant que tous ceux qui ont les moyens d’agir ne chercheront pas une solution.

On ne peut pas séparer cette question de comment les industries culturelles ont géré l’avènement d’internet. L’industrie du disque n’a jamais réussi à faire son retard après l’avènement d’internet, l’industrie du cinéma non plus. L’industrie de l’information, ce sera la même chose. C’est inquiétant, mais il y a des choses rassurantes. Quand on va dans les classes, le travail pédagogique fonctionne. Quand on cherche des sources d’informations, on peut en trouver de très grandes qualités sur internet. Je ne vais pas prêcher pour ma paroisse : il y a aussi Spicee. Sans internet, nous n’aurions pas pu créer notre média. On va essayer de s’occuper du problème et d’être une part de la solution.

Le problème quand on fait face au complotisme, n’est-il pas qu’il y ait eu de vrai complot. Le plus dur pour les élèves comme pour les adultes est de différencier complot et complotisme, savoir discerner le vrai du faux ?

TH : Dire que des vrais complots, il y a en a eu, il y en a et il y en aura, c’est la première chose que l’on dit dans les classes. Nous sommes là pour les dénoncer aussi. Si je m’estime légitime à aller dans les classes et à faire ce travail sur les conspis, c’est parce que j’ai passé 10 ans de ma carrière à travailler sur le complot de la CIA visant à déstabiliser Allende en 1973. Je ne suis pas si vieux, j’ai 34 ans.  Étrangement, il n’a jamais intéressé les milieux conspirationnistes alors que c’est un vrai complot avec de vraies preuves.

Pour finir cet entretien, est ce que le complotisme, n’est pas lié à une confusion entre savoir disponible et capacité à comprendre le monde dans toute sa complexité ?

TH : C’est certainement plus rassurant d’imaginer que l’on comprend le monde dans lequel on vit plutôt que de réaliser que l’on a du mal à le comprendre. Pourtant, c’est la vie ça. C’est l’humilité de comprendre que l’on ne peut pas tout comprendre et pas tout savoir.

 

Illustration : Logo Spicee, Spicee.com

Sources :

Babel Press - http://babelpresstv.com

Conspi-hunter, Spicee, 2015
https://www.spicee.com/fr/serie/conspi-hunter-32

Conspi-hunters ou les traqueurs du complot, Les légendes du web, Anne Burel, podcast, France inter, 5 févriers 2016.
http://www.franceinter.fr/emission-les-legendes-du-web-conspi-hunter-ou-les-traqueurs-de-complot

Flamefly - http://www.flamefy.com/?locale=fr

Bye-Bye Belgium, radiographie d'un canular, Le Monde, 16 décembre 2006
http://www.lemonde.fr/actualite-medias/artic/2006/12/16/bye-bye-belgium-radiographie-d-un-canular_846469_3236.html

Les chartes du journaliste, Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, Munich, 1971
http://www.snj.fr/content/déclaration-des-devoirs-et-des-droits-des-journalistes

Conspiracy watch, l’observatoire du conspirationnisme et des théories du complot
http://www.conspiracywatch.info

Le Blog de Dounia Bouzar - http://www.bouzar-expertises.fr

La démocratie des crédules, Gérald Bronner, PUF, 2015
http://www.decitre.fr/ebooks/la-democratie-des-credules-9782130625131_9782130625131_2.html

Complosphère, l’esprit conspirationniste à l’ère des réseaux, Raphael Josset, Lemieux Editeur 2015.
http://www.decitre.fr/livres/complosphere-9782373440058.html

Court traité de complotologie, Pierre André Targuieff, Mille et une nuits, 2013.
http://www.decitre.fr/livres/court-traite-de-complotologie-9782842057503.html

A quoi rêvent les algorithmes, nos vies à l’heure des big data, Dominique Cardon, Le seuil, 2015
http://www.decitre.fr/livres/a-quoi-revent-les-algorithmes-9782021279962.html

Manuel d’autodéfense intellectuelle, Sophie Mazet, 2015, Robert Lafond
http://www.decitre.fr/livres/manuel-d-autodefense-intellectuelle-9782221156803.html

Comment sombrer dans le complot en trois clics, Spicee
https://www.spicee.com/fr/program/comment-sombrer-dans-le-complot-en-trois-clics-658

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Commentaires

2 commentaires

Icône - Visage inconnu
  • Laurent
  • 31 mai 2016 à 14 h 02

Complotisme VS doute rationnel

Heureusement, il y a encore des journalistes qui enquêtent sérieusement sur des sujets sensibles : http://www.dailymotion.com/video/xaj5ek C'est le meilleur moyen de montrer qu'il n'y a pas de sujet tabou, et donc de lutter contre le complotisme.

Répondre
Icône - Visage inconnu
  • Zorg
  • 2 juin 2016 à 19 h 07

la \"dream team\"

Je ne voudrais pas casser l'ambiance mais la “dream team” de spécialistes de Spicee (Rudy Reichstadt, Gérald Bronner, Sophie Mazet, Donia Bouzar et Flamefy) a comme du plomb dans l'aile... La prof d'anglais Sophie Mazet s'est faite épinglée par ReOpen911 dans la 3ème partie (Acte III : Sophie Mazet et le « vrai esprit critique ») de l'article "Une équation mathématique peut-elle remplacer le journalisme d'investigation ?" : http://www.reopen911.info/11-septembre/2360/ L'article "11-Septembre : Gérald Bronner ou le côté obscur de la sociologie" est consacré, comme son nom l'indique, au manque de rigueur, préjugés et croyances du sociologue Gérald Bronner : http://www.reopen911.info/11-septembre/11-septembre-gerald-bronner-ou-le-cote-obscur-de-la-sociologie/ Quant à Thomas Huchon, il n'a malheureusement eu droit qu'à la petite note 30 du 1er article cité...

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