Par Élodie Lestonat  | e.lestonat@cursus.edu

Mes angoisses connectées : traqueur d’activité, mon tyrannique bienfaiteur

Créé le dimanche 25 septembre 2016  |  Mise à jour le mercredi 26 octobre 2016

Mes angoisses connectées : traqueur d’activité, mon tyrannique bienfaiteur

Virginie est une maman heureuse. Grâce à l’acquisition d’un traqueur d’activité spécialement conçu pour les enfants, elle a enfin pu renouer le dialogue avec son fils, Thomas.

Ce dernier est en léger surpoids. Le pédiatre a donc attiré son attention sur la nécessité d’une plus grande activité physique et d’un peu moins de temps passé devant la console de jeux vidéo. Malheureusement, Thomas a pris ce conseil, sans doute formulé de façon un peu trop péremptoire, comme une injonction. Traversant une période plutôt acquise à la remise en cause de l’autorité, qu’elle soit parentale ou professorale, il a analysé la suggestion du médecin comme une restriction à sa liberté. Il s’est donc appliqué à ne faire aucun effort physique et alimentaire supplémentaire.

Le problème de poids de son fils s’aggravant, régime et sport se sont imposés au programme. Afin de vaincre les réticences de Thomas, Virginie a eu l’excellente idée de transformer ces nouvelles obligations en un exercice ludique. Ainsi a-t-elle équipé le poignet de son enfant d’un bracelet connecté qui est rapidement devenu son compagnon de jeu.

Une complicité parfaite

Aujourd’hui, Thomas ne le quitte plus. Il lui confie tous ses secrets concernant ce qu’il aime manger, ce qu’il aime faire pendant la récréation, le chemin qu’il emprunte en rentrant du collège, etc… En échange de quoi, son bracelet lui lance quotidiennement des défis qu’il doit réaliser pour obtenir des points et, ce faisant, gagner des badges : marcher plus en suivant un trajet plus long pour rejoindre son domicile, limiter la quantité de féculents à la cantine et les accompagner de légumes, courir avec ses camarades au lieu de demeurer statique à discuter Pokémon.

Et comme Thomas n’est pas le seul à souffrir d’un léger problème de surpoids, il lui est même possible de comptabiliser ses résultats positifs sur Internet et de les échanger avec de nouveaux amis connectés, comme lui. Aussi pourront-ils se lancer d’autres challenges à relever et coopérer pour améliorer leurs conditions physiques.

Le jeu comme base de l’apprentissage

Alors que Thomas refusait en bloc de parcourir le douloureux trajet vers une nouvelle hygiène de vie et s’opposait de plus en plus fréquemment à sa maman à ce sujet, Virginie a su trouver le moyen de lui faire accepter une nouvelle discipline, grâce à l’acquisition d’un coach électronique et à la « gamification » de son quotidien. Thomas a donc appris à connaître son corps, ses besoins, et il est devenu l’acteur de la sauvegarde de sa santé.

Epatée par de si bons résultats, Virginie elle-même succombe aux promesses de bienfaits du traqueur d’activité. Au milieu de tous les outils disponibles sur le marché, elle en choisit un qui, en plus de tirer la quintessence de ses capacités physiques, analyse en permanence son état d’esprit, lui permettant d’optimiser ses performances intellectuelles. Comme plusieurs dizaines de millions d’utilisateurs, elle ne se sépare plus de son bracelet connecté. Elle marche avec, elle travaille avec, elle mange avec, elle fait du sport avec, elle respire avec, elle dort avec.

Effets collatéraux

Virginie, sur les conseils avisés de son traqueur, décide donc d’investir dans une nouvelle literie et, cette dernière ne convenant pas à son mari, de faire chambre à part. N’atteignant pas les objectifs décidés par son traqueur en nombre de pas journalier, elle rentre désormais à pied du travail, délaissant les transports en commun, même si cela l’empêche d’arriver à l’heure pour accompagner son fils à son entrainement de badminton. Egalement terminés les plateaux repas en famille devant la télé le samedi soir. Au lieu de cela, elle s’échappe du foyer pour une petite séance de sport supplémentaire. Ainsi est-elle félicitée par son traqueur, ce qui lui procure bonheur et satisfaction.

Virginie se sent proche de son bracelet connecté. Grâce à lui, elle quantifie chacune de ses activités quotidiennes et établie des tableaux de bord qu’elle vérifie compulsivement. Lorsqu’elle oublie, malencontreusement, son petit compagnon en charge à la maison, elle se sent nue, seule et angoissée. Il n’est plus là pour l’aider à choisir quoi manger à la cantine de son entreprise. Ni pour lui indiquer quand elle doit prendre une pause pour aller faire quelques pas et se détendre. En fait, elle ne sait même plus si elle a faim ou pas. Si elle a besoin de se délasser ou pas. Sans lui, elle est perdue : elle n’arrive plus à interpréter les signaux que lui envoie son propre corps. Elle se sent incapable de prendre une décision. Ce qui la déprime terriblement et la démotive.

Quand l’objet devient dépendance

Heureusement, Virginie retrouve ses repères le soir en rejoignant son domicile et son outil connecté. Mais ce dernier interprète mal l’absence de résultats de la journée et exige des efforts plus importants pour le lendemain. Surtout que Virginie s’est laissé aller ce midi en succombant à la proposition du chef et de ses spaghettis bolognaises. Résultat : une pesée peu enthousiasmante et fortement critiquée par son traqueur. Virginie culpabilise. Elle n’a pas droit aux « waou » d’encouragements et se démoralise.

Le jour suivant, elle ne peut obéir à son bracelet qui lui ordonne de bouger au lieu de demeurer assise à travailler devant son ordinateur. Virginie a un dossier à rendre en urgence et entendre son traqueur biper sans arrêt l’agace et la frustre. Elle n’arrive pas à satisfaire les demandes insistantes de son traqueur. Elle est fatiguée de l’entendre lui dire comment se comporter en toutes circonstances. Elle se sent oppressée. Ne trouvant pas le moyen de le faire taire, elle finit par l’éteindre.

Virginie s’interroge. N’a-t-elle pas développé une sorte d’addiction à son outil connecté. Elle ne souhaite pas qu’une technologie régente sa vie, ou celle de sa famille. Aussi se demande-t-elle comment réagira Thomas lorsqu’elle insistera pour qu’il se déconnecte de son propre bracelet. Car elle le sait : il est pour lui, comme pour elle, devenu son meilleur ami… mais peut être aussi son pire ennemi.

Illustration via Visualhunt.com

Références

Ciolfi, Marie. "Spire, Un Capteur Pour Mesurer La Respiration." Les Numériques -  10 juillet 2016.
http://www.lesnumeriques.com/objet-connecte/spire-spire-p33827/spire-capteur-pour-mesurer-respiration-n53899.html
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Comolet, Louis. "Objets Connectés, Liberté Ou Aliénation Du Consommateur ?" Marketing Professionnel E-magazine. Date de publication 29 septembre 2014.
http://www.marketing-professionnel.fr/tribune-libre/consommateur-consommation-objets-connectes-liberte-alienation-consommateur-201409.html.

Cuny, Delphine - Des bips et un peu d’effort : ma semaine avec le nouveau bracelet Fitbit - Rue89. Date de publication 14 mai 2016. http://rue89.nouvelobs.com/2016/05/14/bips-waouhs-peu-deffort-semaine-nouveau-bracelet-fitbit-263924.

Duus, Rikke. - Le côté obscur des objets de fitness connectés - Rue89. Date de publication 15 septembre 2016. http://rue89.nouvelobs.com/2016/09/14/avons-decouvert-cote-sombre-objets-fitness-connectes-265151.

"KidFit : Le Bracelet Tracker D'activité Pour Enfant." LA MONTRE BLEUE. Date de consultation 22 septembre 2016.
http://www.lamontrebleue.fr/montre-sante/303-kidfit-6950941427241.html.

Stora, Michaël. "La Gamification De Nos Vies Est En Route." Newstoprotect.axa : Le Monde Change Notre Protection Aussi. Date de publication 10 août 2015. http://www.newstoprotect.axa/societe/interview-michael-stora-objets-connectes.

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