Par Denis Cristol  | 4cristol@free.fr

Foules numériques en mouvement

Créé le mercredi 26 octobre 2016  |  Mise à jour le lundi 21 novembre 2016

Foules numériques en mouvement

On se souvient du flâneur parisien ou plus surement de la chanson d’Alain Souchon « foule sentimentale » qui dépeint des individus en groupes errant  à la recherche de leur propre désir et se perdent parfois dans des lieux commerciaux.

Les time-lapses nous permettent aujourd’hui de comprendre les flux comme dans cet exemple de foule dans la ville d’Osaka. Les foules sont souvent inquiétantes.  On évoque les mouvements de foules pour mieux les gérer, on évoque aussi les meneurs qui soulèvent et orientent, de même que les folies ou l’hystérie collective. Ce sont les effets de groupe particulièrement craints.

Même si la foule en liesse lors de la libération d’une ville, les  bacchanales, le carnaval, le festival, ou l’assemblée politique sont des temps forts de la vie humaine, la foule reste une configuration sociale qui fascine et inquiète. La puissance des réseaux accélérant les possibilités de se trouver, de se regrouper, de se lier, d’agir ensemble augmente encore. Que se passe t-il quand la foule rencontre le numérique ?

Les phénomènes d’urbanisation recouvrent des individus de moins en moins isolés

Les phénomènes de foules progressent car la masse humaine augmente et se regroupe : 60% des habitants de la planète vivent en ville, déjà 80% dans les pays les plus développés. Les 7 milliards  d'humains vivants pour 100 milliards qui ont existé dans toute l'histoire de l'humanité se côtoient dans des villes et parallèlement la foule se fait aussi numérique avec un accès croissant à internet.

Les foules nomades (tsiganes, hordes de pasteurs, peuples migrateurs) sont rattrapées par les villes, presque recouverts. Toutes éprises de liberté qu’elles sont, elles se dotent de téléphones portables pour rester en lien. Ce faisant, la façon de penser la foule change.

On se souvient des formules allégoriques des vaisseaux sans nombre des textes homériques, de la garde des immortels du roi Darius. Dans cette image dès qu’un soldat tombait sous les coups de l’adversaire un autre prenait sa place. Les foules seraient indénombrables. Les manifestations s’accompagnent des mêmes rengaines ils étaient 24 000 selon la police mais 200 000 selon les organisateurs (écart de 1 à 10 relevés dans la Manif pour tous). Mais cet anonymat de la foule est-il toujours vrai quand chacun doté d’une adresse IP participe d’un forum en ligne, pétition ou discussion, d’un mouvement en ligne, n’est-il plus identifiable ? Et même perdu dans un cortège, la reconnaissance d'un visage parmi 36 000 000 en un seconde mais aussi des émotions dans la foule est désormais possible de même que le suivi et l'anticipation de mouvements suspects.

La surveillance généralisée de tous par tous est possible et le syndrome « Big brother » s’accentue avec le potentiel de la géolocalisation.

Les foules numériques disposent de nouveaux attributs

La foule physique possède ses attributs caractéristiques. L'inconscient collectif inventé par Jung, se forgeait dans des appartenances adoptées ou contestées dans lesquelles les liens au  travail, à la famille à la patrie, à la religion avaient un rôle essentiel. Que se passe-t-il quand ces liens s’émiettent que chacun fait son marché de qui il a envie d’être, que la trame commune est moins faite de de proximité imposée que de choix et que l’offre identitaire portée par internet grossit ? Quel est l’inconscient collectif numérique ? Victor Hugo évoquait l’egregore pour désigner l'âme d’une foule. Les foules numériques ont-elles une âme ?

Les foules antiques et plus récentes étaient marquées par la proximité des peuples avec lesquels elles commerçaient. Les pèlerinages, les routes de la soie ou des Indes faisaient transiter les idées et les gens. La logique de l’offre et de la demande ou une foule d’acheteurs et de vendeurs se faisait face, mute sans retour. Des micros-offres rencontrent des micros-demandes et s’invitent sur la place du marché. Des foules émiettés trouvent de nouveaux débouchés à leur besoin.

Quels effets des foules numériques ?

Lorsque l’on a vécu le sentiment d’étouffement ou d’écrasement dans un concert, une manifestation ou une grande assemblée, on a expérimenté l’effet physique de la foule : échauffement, agacement mutuel sentiment d’être minuscule. La marge de manœuvre de chacun empiète sur celle des autres et produit parfois des désastres (2 236 morts dans une bousculade à la Mecque en 2015, piétinement du stade du Heizel).

Qu’en est-il en ligne ? De la même façon que le mouvement physique est ralenti, la masse d’information est telle, que trouver son chemin en ligne ou être audible est difficile. Le volume de bifurcation rend compliqué de se frayer un chemin en ligne droite.

Les nuées d'étourneaux ne laissent aucun individu singulier visible isolé pour un prédateur. L’oiseau de proie ne sait où attaquer face à une masse indistincte. Il en serait de même en ligne, ou des hackers malveillants peuvent se cacher, emprunter des identités et utiliser de nombreuses techniques pour dissimuler leurs agissements dans la masse des données qui défilent. Les algorithmes intelligents cherchent alors à traquer les comportements et mouvements suspects, mais les déguisements et les faux nez sont  nombreux.

Les foules sont aussi caractérisées par leur puissance collective, la démonstration de force d’un rassemblement, d’un cortège ou d’une assemblée ne sont pas sans rappeler les tribus celtes et leurs chants d’intimidation face aux armées romaines. Les chants des supporters actuels renvoient à cette métaphore. L’effet de masse n’est-ce pas l’une des tactiques préférées des hackers, l’attaque massive par saturation de serveurs, les requêtes multiples qui finissent par obérer toute capacité de réponse par un bruit constant ?

La foule impressionne car elle est une force brute sans relais avec qui parler. On pense aux romans de Victor Hugo qui dépeint une révolution au cours de laquelle les personnages vont de barricades en barricades sans réel organisateur ou porte-parole. L’action semble l’emporter sur toute forme de raison. Le groupe Anonymous est le symbole d’une sédition qui agit sans se démasquer. A qui s’adresser ?

La foule physique est le lieu de rencontre et de hasard. La foule en ligne exacerbe le pouvoir de la sérendipité les rencontres improbables du potentiel et  de la créativité. Mais le hasard peut aussi être organisé dans la logique des flash-mobs, ou des foules des suiveurs sur twitter. Sans parler de nouveaux service en ligne de type « crowds on demand », permettant à celui qui paye de réunir une masse d’individus pour donner l’impression d’un volume de supporters ou d’admirateurs, par exemple dans une campagne politique.

Une foule en ligne est-il une foule augmentée ?

L’idée de la foule augmentée renvoie à la rencontre du numérique et des caractéristiques des foules.

L’hyper connexion permet de se retrouver dans une masse humaine. Mais, une foule en ligne hyper-connectée n’est pas forcément augmentée. De la même façon qu'une foule limite ses mouvements par son propre encombrement, la foule de portable ne trouvera que quelques relais téléphoniques rapidement saturés lorsqu’une panne de transport en commun concentre par force la demande de service dans un même point.

L’hyper coordination c’est la possibilité de rendez-vous rapide au sein d'une masse ou de répartition optimale de tâches à l’aide de collecticiels de distribution ou d’organisation de projets. C’est aussi la possibilité de fluidité dans les déplacements grâce à des applications d'aide à la mobilité des voitures prises dans des embouteillages (Waze) ou des handicapés (repérage des accès).

La connexion continue c’est aussi la possibilité d’établir un lien de l'intérieur de la foule vers l'extérieur. Cette possibilité ouvre à la dénonciation de crime en train de se produire. La foule devient un objet observable de l'intérieur avec des applications de type Periscope ou Twitter.

La « violence légitime de l’état » le devient un peu moins face à la crudité et l’immédiateté des images.  Les rumeurs se propageaient dans une foule physique par proximité et déformations de faits. La propagation sous forme d’onde pouvait prendre plusieurs minutes. La connexion accélère la transmission d’informations et la propagation émotionnelle.

En synthèse

La foule hors-ligne est indénombrable. Elle laisse des traces individuelles et limitées de son passage. Elle est contrainte dans ses regroupements par les espaces disponibles. Elle agit sur le motif théâtral. Le décor, la mise en scène joue un rôle essentiel sur le déclenchement des actions et des passions. Le rôle du corps est premier par échauffement, coaction, effet visuel  et théâtralisation.

Le leader qui monte sur une tribune au décorum imposant ou sur un arbre pour haranguer la foule (ex Marcelin Albert dans une révolte vigneronne début du XXeme siècle) marque les esprits. La communication reste majoritairement non verbale gestuelle (ex Nuit debout). La propagation d’une rumeur se produit  sous la forme d'ondes corporelles. L’essentiel est la proximité. L’agression physique est possible.

La foule en ligne peut être dénombrable par la traçabilité des adresses IP. La foule est limitée par la puissance des serveurs (exemple saturation rapide du service). La multiplicité des lieux physiques et en plus la labilité (propriété d'une chose à être mobile) et variété des types de regroupement rendent la foule plus fluide, plus dispersée. Le rôle de la parole est premier, de même que celui de la maitrise des protocoles. Il y a possibilité d'invectives et de trolls, le visuel est un support important. La communication est rapide elle se produit par hyper-connexion et hyper-coordination. Les rumeurs et les hoax se propagent en ligne selon les informations et leur circuit de diffusion. Ce qui est important est moins la proximité physique que le capital de réputation. L’agression en ligne est  possible, elle se traduit par une  atteinte à la réputation, des  dénonciations calomnieuses.

Les foules commencent à peine à prendre possession de leurs moyens numériques en leur pouvoir et à les saisir à leur pleine efficience, dans le même temps les pouvoirs publics se saisissent de la question avec les questions sécuritaires.

C’est une transformation radicale qui se met en place. Il s’agit de réécrire entièrement l’ouvrage classique de Gustave le Bon « Psychologie des foules ». en intégrant l’idée que désormais la foule s’observe elle-même et est observée et son action se trouve démultipliée par la puissance numérique.

Illustration : Geralt - Pixabay

Poster un commentaire

Commentaires

0 commentaire