Par Élodie Lestonat  | e.lestonat@cursus.edu

Mes angoisses connectées : I.A., épisode 1

Créé le mardi 8 novembre 2016  |  Mise à jour le lundi 14 novembre 2016

Mes angoisses connectées : I.A., épisode 1

Vous êtes assis à la terrasse d’un café en compagnie de quelques copains. La discussion, joyeuse et dynamique, s’est un peu éternisée. Il est maintenant 21 heures et vous avez faim. Après consultation de votre entourage, vous vous décidez pour une pizza. Vous sortez votre smartphone de votre poche et contactez votre ami Jam pour savoir où se situe le restaurant italien le plus proche.

Jam s’empresse de vous proposer un choix de trois lieux à seulement quelques rues de l’endroit où vous vous trouvez actuellement. Mais Jam insiste et vous conseille plus particulièrement l’un d’entre eux, très bien côté par les internautes et possédant l’immense avantage d’être d’un excellent rapport qualité prix.

Comme à votre habitude, vous faites entièrement confiance à Jam. Vous informez le groupe de la destination et demandez à Jam de vous y emmener. Une fois arrivés, vous remerciez Jam, mettez en veille votre téléphone et le replacez dans votre poche.

Mais… qui est Jam ?

Jam est votre interlocuteur privilégié lorsque vous êtes étudiant et que souhaitez de l’aide pour organiser votre quotidien. Il est plutôt d’un naturel cool et utilise un langage branché. Jam est à votre écoute et fera tout son possible, gratuitement bien entendu, pour vous trouver un resto sympa et pas cher, un traiteur qui embauche des extras pour le week-end, vous indiquer les démarches à suivre pour s’inscrire à telle ou telle école de commerce, ou les formulaires à remplir pour monter votre business d’autoentrepreneur. Et comme Jam répond à vos questions avec autant de naturel et de spontanéité que le ferait votre meilleur ami, vous choisirez peut être de lui confier vos humeurs, vos moments de doutes existentiels ou de lui demander quelques conseils pratiques pour séduire votre nouvelle voisine de palier. Ainsi oublierez-vous que lorsque vous conversez avec Jam, vous avez 80% de chances de converser avec une intelligence artificielle.

Jam est en réalité un service d’assistance par messagerie. Développé par une start-up parisienne, comptant plus de 70 000 utilisateurs, Jam est destiné à aider les étudiants dans les galères de la vie. Pour ce faire, la société fondée par Marjolaine Grondin, jeune diplômée de Sciences Po et d’HEC de 26 ans qui vient récemment d’effectuer une levée de fonds d’un million d’Euros, emploie 12 salariés dont le rôle est de donner une personnalité à un robot, lui apprendre à parler et, ce faisant, à interagir avec les humains.

Ceux-là même qui l’interrogent sans cesse (une requête envoyée toutes les 15 secondes) au sujet de problèmes d’une immense diversité.

Aussi artificiel qu’humain

Seules 20% des réponses apportées sont à 100% humaines. Le reste des messages étant entièrement ou partiellement automatisé, il y a donc bien plus de possibilités que vous soyez en train de raconter votre vie à un robot. Et pourtant, les centaines de petits messages types écrits par les employés de la start-up, puis appris par l’intelligence artificielle, feront de cette dernière un être si familier que vous vous y tromperez. Car tous ces petits bouts de phrases habillent votre correspondant numérique des traits de caractère habituellement spécifiques des humains, et vous laissent imaginer, à travers ses réponses successives à vos interrogations, et à la façon dont il les formule, qu’il est capable de faire preuve de sensibilité, d’émotion, d’empathie et, pourquoi pas, d’intelligence.

Bien entendu, vous n’êtes pas naïf. Vous n’êtes pas le seul, parmi les membres de votre communauté étudiante, à utiliser les services de Jam. Vous savez bien que si Jam était unique et humain, il n’aurait pas la capacité physique et intellectuelle d’envoyer, au même instant, des milliers de textos pour alimenter des centaines de conversations simultanées. Même si vous vous laissez parfois aller à vous épancher sur des sujets plus personnels que pratiques, vous savez que Jam n’est qu’une I.A.

Néanmoins, vous appréciez ses réponses constructives, son ton aimable et enjoué, son humeur égale. Tout comme vous appréciez la courtoisie et l’efficacité de personnes comme Julie. Bien différente de l’ignoble secrétaire médicale incapable et mal polie à qui vous avez eu affaire la semaine dernière lorsque vous avez dû organiser une visite urgente chez votre dentiste.

Mais, au fait, qui est Julie ?

Julie est la merveilleuse assistante du créateur d’une entreprise high-tech de la Silicon Valley dans laquelle vous avez eu le privilège d’effectuer votre stage de fin d’étude. Comme ce dernier supervise la rédaction de votre thèse, il vous arrive fréquemment de contacter Julie par email afin qu’elle trouve une petite place dans l’agenda surbooké de son patron pour organiser un rendez-vous téléphonique.

Julie est d’une grande fiabilité. Le calcul des fuseaux horaires ne lui pose jamais aucun problème, elle s’exprime tout aussi parfaitement en français qu’en anglais et semble toujours disponible. Sans compter que ses délais de réponse sont exceptionnellement faibles, comme si elle travaillait 24h/24. Normal, puisqu’elle travaille effectivement 24h/24 ! Et sans jamais paraître fatiguée. C’est l’avantage quand on est une intelligence artificielle.

Julie est en réalité une assistante virtuelle. Mais ça, vous ne le savez pas. De son vrai nom Julie Desk, elle est le fruit d’une jeune Start-Up française que Julien Hobeika, 25 ans, a fondé avec deux de ses camarades de l’Ecole Polytechnique, après un passage par le programme d’Entreprenariat de HEC et une levée de fond de 600 000 Euros. Julie traite 10 000 emails par mois pour le compte d’un bon millier de clients dont 30% aux Etats-Unis. Pour un  peu moins de 100 Euros par mois, une misère comparée au coût d’une assistante en chair et en os, votre interlocuteur de la Silicon Valley a configuré Julie à ses habitudes et à son rythme de travail.

La meilleure des collaboratrices

Julie est capable d’apprécier les temps de déplacements qui seront nécessaires à son employeur pour se rendre sur le lieu d’une réunion. Etant compatible avec n’importe quel type d’agenda électronique, elle sait à tous moments gérer tous type de rendez-vous, les reporter si besoin, ou même les annuler. Toujours à son poste, elle ferait passer la présence des 8 employés de la Start-Up française pour inutile tellement elle s’avère infaillible. Et c’est sans compter la qualité de sa correspondance qui vous a fait hésiter un jour à lui proposer un rendez-vous plus… personnel que professionnel.

Mais en cette fin de soirée, alors que vous êtes attablé avec vos amis dans ce sympathique restaurant italien, vos pensées sont loin d’imaginer la virtualité de Jam ou de Julie. Et pendant que vous laissez la petite musique des conversations alentours bercer vos oreilles, vous tapotez sur le clavier de votre smartphone des réponses aux messages d’autres amis lointains mais bien réels eux. Enfin, bien réels… c’est ce que vous croyez.

Illustration : Dallas1200am via Foter.com / CC BY-NC-ND

Références

Brouze, Emilie. Rue89. Date de publication 4 juillet 2016 http://rue89.nouvelobs.com/2016/07/04/raphael-24-ans-plume-dune-intelligence-artificielle-264487.

Laurent, Annabelle. "Comment Définir L'âme D'un Robot Est Devenu Un Métier." 20minutes.fr. Date de publication 13 mai 2016. http://www.20minutes.fr/culture/1844175-20160512-comment-definir-ame-robot-devenu-metier.

Nora, Dominique. "Intelligence Artificielle : "Je Suis Julie Desk, Votre Assistante Personnelle. Et Virtuelle" - 20 Octobre 2015." L'Obs. Date de publication 20 octobre 2015. http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20151020.OBS7972/intelligence-artificielle-je-suis-julie-desk-votre-assistante-personnelle-et-virtuelle.html.

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