Par Alexandre Roberge  | a.roberge@cursus.edu

L’ère de la société post-factuelle

Créé le dimanche 8 janvier 2017  |  Mise à jour le lundi 16 janvier 2017

L’ère de la société post-factuelle

« Post-vérité » est le nouveau mot attribué à 2016 par le très prestigieux Oxford English Dictionary. Un choix qui a beaucoup fait jaser par son aspect plus politique que les années précédentes quand le vapotage ou les émojis entraient dans le célèbre dictionnaire.

Étymologiquement, le terme est d’autant plus fascinant qu’il n’a pas le sens normal. « Post » veut d'habitude dire après mais ici il a perdu ce sens pour dire que cela ne s’applique pas. Ainsi, nous sommes donc dans une société « post-vérité » ou « post-factuelle » où les faits bruts sont supplantés par les émotions, l’opinion personnelle et même les mensonges.

Clairement, le dictionnaire anglais a voulu rappeler par son choix deux événements qui ont le plus marqué politiquement l’année 2016 : la sortie de l’Angleterre de l’Union européenne (le Brexit) et l’élection présidentielle américaine de Donald Trump. Dans les deux cas, les campagnes électorales ont fait surtout appel aux sentiments et aux aspects plus irrationnels des électeurs, quitte à devoir pour y arriver, mentir sciemment.

Dans le cas du Brexit, il n’aura fallu que quelques semaines après le scrutin pour admettre sans honte que, oui, il y avait eu de nombreux mensonges propagés durant la campagne. Une admission qui n'a eu aucune influence sur les politiciens qui, en temps normal, aurait été sanctionnés par la population pour ces faussetés.

À chacun sa vérité sur Internet

Forcément, la presse se pose de grandes questions. Comment en est-on venu à cette société « post-factuelle »? Et qu’est-ce que cela veut dire pour la suite? Le sujet a monopolisé les médias suivant le choc de l’élection du 45e président des États-Unis. En fait, il semble pour bien des médias que le problème semble insoluble puisqu'à l’ère des réseaux sociaux, tous croient posséder leur propre vérité. Certains parleront de bulle dans laquelle tous se confortent et ne voient le monde qu’à travers ce filtre.

Ainsi, pour certains, la raison n’a plus valeur ni ne mérite foi. Désormais, chacun se conforte dans sa vision du monde qu’elle soit xénophobe, libérale, environnementaliste, néo-libérale, etc. Les faits bruts ne comptent pas autant que l'interprétation qui seule possède une valeur effective. Pour d’autres, comme l’économiste iconoclaste Frédéric Lordon, les médias sont complices de ce populisme puisqu’ils ont, pendant des années, répété ce que disait le milieu politique et celui des affaires sans jamais le remettre en question. Même en se munissant de vérificateurs de faits, le public ne les croirait plus, considèrerait qu’ils sont de mèche avec l'élite qui aurait, selon eux, pourri la société.

Ce débat amène toute la question de vérité avec un « V » majuscule. Comme le demande le professeur de philosophie Michel Dupuis, est-ce que cette discussion s’est faite sur des bases saines? Parce qu’elle a semblé dire qu’il y avait d’un côté les faits purs et durs (la vérité) et l’émotivité complète (le mensonge). Or, qui serait garant de la Vérité? Une institution toute-puissante comme l’a été l’Église en son temps avec toutes les dérives que cela peut amener? Et si, justement, les politiciens, les médias et autres possesseurs de faits arrêtaient de s'en dire les gardiens et présentaient plutôt leurs idées au meilleur de leurs connaissances actuelles et qu’elles sont en progression.

Et au-delà de la question hautement philosophique de la réalité, beaucoup comptent sur des changements sur Internet pour que la désinformation soit écartée. Toutefois, les algorithmes de sites fonctionnent en général sur la popularité des articles. Des mouvements comme l’extrême-droite l’ont compris et Google s’est retrouvé à diffuser plus de sites négationnistes en tête de ses recherches quand les internautes tapaient « Holocauste ». Certes, ils ont changé des éléments pour revenir à une situation plus neutre, mais il s’agit d’un diachylon sur une plaie ouverte. Comment, en effet, une intelligence artificielle peut-elle reconnaître la vérité si même l’être humain n’arrive pas à être d’accord?

La solution éducative

Évidemment, ce constat a de quoi laisser amer et pourtant, il y a espoir. Certains pensent qu’un travail de pédagogie massif pourrait avoir un effet bénéfique pour freiner le mouvement. Certains s’attaquent à l’idéologie individualiste extrême derrière ces mouvements et croient qu’un rappel des luttes collectives pour mener à ces droits individuels serait une bonne chose.

De son côté, le journaliste Samuel Laurent, de la section des Décodeurs du journal Le Monde, a affirmé dans cette émission qu'il travaillait sur une application pour navigateur Web qui signalerait à l’internaute que le site qu’il visite a lancé plus ou pas de fausses images, articles, faits, etc. Évidemment, le risque est que chacun dise qu’il est partial contre son camp, mais il s’agit déjà d’une solution.

Éduquer la jeunesse est une façon de freiner le mouvement post-factuel. Une étude sortie dans les semaines après l’élection de Donald Trump a montré que les plus jeunes, qui pourtant connaissent Internet depuis leur naissance, se font généralement abuser par les fausses nouvelles, les éditoriaux trompeurs, etc.

Pour une enseignante américaine, cela est un rappel qu’il faut, à l’intérieur d’un curriculum qui apprend déjà aux enfants à se servir des technologies de l’information, les éduquer sur la littératie médiatique. Il est promordial d'enseigner aux enfants du primaire à discerner la publicité du contenu sur un site et les exposer à de faux sites délibérés pour leur montrer comment il est facile sur Internet de dire n’importe quoi.

Par exemple, cette création américaine sur le poulpe arboricole est une bonne source de discussion et de travail. Avec les adolescents, il faut travailler sur des sites comme Legorafi et d’autres et comparer avec de vrais sites. Il faut aussi leur faire analyser les titres dans les médias : qu’est-ce qui semble un article d’information et un autre une chronique d’opinion?

Il y a donc un travail immense à faire d’éducation autant auprès des adultes que des enfants. Une tâche importante puisqu’il y a une méfiance des institutions de tout acabit. Or, baisser les bras voudrait dire balayer de la main les faits au profit uniquement de décisions basées sur l'émotion qui peuvent être désastreuses pour le tissu social, environnemental, économique, etc.

Illustration: wwwuppertal via Foter.com / CC BY-NC

Références

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