Par Virginie Guignard Legros  | belleme@sevjnet.ch

Le don et le contre don : mouvement de civilisation au Japon

Créé le dimanche 14 mai 2017  |  Mise à jour le jeudi 15 juin 2017

Le don et le contre don : mouvement de civilisation au Japon

Qu’est-ce que le Japon et sa complexité peut nous apprendre sur nous-même et notre avenir ?

La quête de cet article commence depuis le don et le contre don japonais, face à la culture occidentale en passant par les typologies d’apprentissages et pour finir en mouvement de civilisation.

L’observation du phénomène de “don et contre don” au Japon permet un décentrement de la réflexion sur le sujet du don dans nos sociétés et ouvre de nouveaux champs d’observation de notre monde actuel.

En 1925, déjà Marcel Mauss avait fait une démarche similaire en étudiant les sociétés traditionnelles de Polynésie et de Mélanésie, ce qui lui avait permis de trouver des outils pour repenser sa réalité contemporaine. A l’heure où nous sommes en train de changer de paradigme en passant d’une société compliquée à une société complexe dixit Edgar Morin, ce sont les signaux faibles que l’on retrouvent dans les mutations de nos valeurs qui formatent le monde de demain.

La définition du “don” est similaire que l’on soit au Japon ou en occident.

C’est à la fois un acte et un lien social par lequel le bonheur personnel passe par le bonheur des autres. Ainsi, donner, recevoir et rendre par le “potlatch” (amérindien) de Mauss, qui est “le contre don”, correspondent à un enchaînement d’affect qui sont l’empathie, la réciprocité et l’altérité. Le sort des générations futures dépendent de nos actes et le lien social est un facteur déterminant de nos qualité de vie, dixit Matthieu Ricard. Si les postures d’empathie, de réciprocité et d’altérité sont identifiées dans les deux univers géographiques, elles sont de nature symbolique ou comportementale en occident et de structure sociétale au Japon.

On remarquera aussi que l’on retrouve les deux dernières postures au cœur de cercles de penseurs, de communautés avant-gardistes à travers le monde, qui arrivent par vagues sur le continent européen. Le bonheur de donner, de recevoir, de redonner est au coeur des relations humaines avec plus loin une autre disposition d’esprit sous-jacente, l’altruisme.

Quels en sont les différences ?

Dans le cadre de la culture occidentale dans sa globalité, le don repose surtout sur des transactions portant sur des biens ordinaires, comme le “gimwali” (Mélanésie). L’objet est une formalisation physique ou un vecteur de l’amour spirituel. “Je donne car je crois en une force spirituelle. Et par le don de temps, le don d’objet ou d’argent, je perpétue les valeurs de ma communauté”.

Le don est basé sur l’objet transcendé.


Dans le cas d’une formation classique, le don repose sur la confiance en l’autre, “kula” (Nouvelle Guinée) qui est le pivot d’un apprentissage de qualité. C’est une
disposition de caractère qui conduit à donner du crédit à la bonne foi, à se consacrer et à vouloir faire le bien aux autres sur la base du comportement de l’autre. C’est la notion de réciprocité qui en est le moteur. Je te donne ma confiance, car tes actes me prouvent que je peux avoir confiance.

Le don est centré sur le comportement de l’autre.


Au Japon, le don de soi structure la communauté de façon hiérarchique, le “Giri” (Japon) proche du
“potlatch”. Le Japonais va développer le don communautaire dans sens de l'altérité de l’autre au coeur des échanges humains dans la communauté. Chaque acte social repose sur un enchevêtrement complexe de dons, de contre dons qui sont des signes de respect, mais aussi vue d’un autre sens, des dettes de gratitude et d’obligations morales.

Le don est centré sur l’autre en tant qu’être communautaire respectueux.

La quatrième variante du don est celle de l’altruisme. Celle-ci  se définit par “une générosité libre et gratuite, libérée des contraintes, des ordres et des hiérarchies sociales. C’est le don de l’effacement qui balaye les autres car il n’est ni spirituel, ni comportemental, ni communautaire. Il implique l’individu qui donne au monde sans aucune contrainte, ni distinction d’aucune sorte. c’est le don absolu. Selon Matthieu Ricard, “nous sommes en train de muter vers l’altruisme”.

L’altruiste est le don total et universel sans contre don.

On remarquera qu’il existe toutes les formes de dons associés à des typologies de personnalités, de communauté et plus loin à diverses philosophies de vie dans nos sociétés occidentales. Et, c’est le nombre de personnes qui y adhèrent qui en font un mouvement culturel, sociétal ou simplement un atypisme local. On peut considérer le don et son évolution comme un signal intéressant pour suivre les mouvements de sociétés.

Y-a-t-il d’autre domaines dans lesquels ont retrouve cette quadrature philosophique ?

La réponse est oui car, à ces 4 façons de donner, de vivre, d’évoluer, on peut y associer des correspondances avec l’enseignement. Les 4 façons de transmettre le savoir décrites par Richard Elmore de l’Université d’Harvard sont un bel exemple à mettre en parallèle avec ses 4 typologies du don. Dans son MOOC «Leaders of Learning», il enseigne 4 typologies de managements pédagogiques auxquelles on peut facilement associer les façons de donner définies précédemment.

Le premier type de management pédagogique est le modèle hiérarchique individuel qui a une structure chronologique.

On y apprend de la base vers le compliqué selon une structure par tranche d’âge. Il y a des attentes de niveaux d’acquisition des savoirs selon les âges, selon les sujets dans lesquelles chaque apprenant est responsable de ses résultats scolaires. C’est un système compétitif individuel qui tend vers l’idée d’un sommet à atteindre. Ce modèle correspond à la façon classique de transmettre les savoirs. Le professeur est le vecteur qui va transmettre “la connaissance”, comme on l’observe dans le processus de “gimwali” et ses élèves sont des disciples engagés dans une course au premier de la classe.

Le second modèle est le cadran collectif hiérarchique de la connaissance.

Les élèves y démontrent leurs capacités en avançant séquentiellement à travers différents niveaux de contenu. Ils sont différenciés en fonction de leur rendement scolaire. La différence avec le modèle individuel compétitif est qu’il est une activité centrée sur le collectif. L’apprentissage y est communautaire, et a pour but de développer la conscience civique et le dévouement. L’objet d’attention n’est plus là de nature compétitive mais basée sur la relation à l’autre. Tout comme le “Kula” est centré sur le comportement de l’autre.

L’autre quadrant collectif est dit en anglais “distributed”, traduit par le terme décentralisé.

Il suppose que les gens peuvent apprendre en dehors des hiérarchies, en créant des réseaux d'intérêt commun. C'est un type d'apprentissage auto-organisé. Ces réseaux sont composés de personnes qui ont divers degrés d'expertise et de connaissance. Selon les intérêts des participants, ils se nourrissent mutuellement de la compréhension et des différences générés par la communauté coopérante. C’est un enchevêtrement complexe de relations basées sur le respect mutuel que l’on peut rapprocher du “giri” japonais ou de l’intelligence collective.

La dernière typologie est de nature individuelle décentralisée selon des choix personnels.

C'est la poursuite de la connaissance pour son propre bien ou pour sa valeur pour l‘apprenant qui choisi et exerce un contrôle sur son apprentissage. Il est fortement basé sur les dispositions et qualités de l’apprenant individuel. Ce n'est souvent pas médiatisé par un enseignant. Il nécessite de créer des supports de cours créatifs, alternatifs, nouveaux et innovants. C’est la liberté qui est le leitmotiv de ce cadran, l’absence de contrainte, de hiérarchie. Le soi dans la connaissance universelle que l’on peut associer à l’altruisme transmis par Matthieu Ricard et ses pairs.

Ainsi il y a un lien entre la philosophie du don et le management de la formation. Au delà, on peut l’associer aux managements des entreprises qui sont inter-liés à la culture du savoir transmise par leur dirigeants et par extension à nos sociétés. Les 4 typologies co-existent ensembles plus ou moins bien. Et, lorsqu’une typologie prend le contrôle d’une société, d’un pays il peut y avoir des décalages importants avec d’autres typologies de communautés.

La société nippone et les sociétés occidentales, un choc de cultures ?

Au premier abord, les façons de faire des uns et des autres semblent très différentes, voir antagonistes.

Prenons un exemple tangible :

Un coach a du mal à se vendre au Japon, car le Japon a une longue tradition de la gratuité du conseil”
       
Frédérik De Cock, Coach, Mentor and Project facilitator.

Cette situation repose sur le fait que la relation humaine est immatérielle pour le Japonais et qu’il ne met pas de valeur économique dans la relation qu’il entretient avec ses semblables. Alors que l’Occidental échange volontiers de son temps, de ses conseils au bien être de l’autre contre de l’argent. En sachant que le conseil est au Japon de la nature de la relation, en conséquence, le don n’est donc pas culturellement monnayable pour le Japonais, contrairement à l’Occidental.

Voici un autre exemple au sujet des occidentaux qui ont vécu au Japon et qui rentrent au pays :

“Le «choc culturel», il est souvent vécu à l’envers, de retour en France. Quelle brutalité à l’échelle sociologique !...Ce choc, il est d’ailleurs connu des Japonais sous le nom de «syndrome de Paris» (Pari nokoshô).” Philippe Le pelletier, journal Libération

Après avoir vécu au Japon ou venant du Japon, le monde occidental avec son anarchie collective, son absence de protocole du respect, d’immanence qui peuvent mener certains jusqu’à la dépression.

Il est relevé, dans ces exemples, des chocs culturels entre l’Occident et l’Orient. Est-ce une généralité ou un cas particulier ? En fait, plus ni l’un, ni l’autre, c’est juste un contraste entre des contextes extrêmes. Ceci s’explique par des niveaux de conscience à soi et à l’autre différents.

D’un côté des citoyens conscients de faire partie d’une globalité régulée par des protocoles complexes face à d’autres citoyens qui voient en l’autre un adversaire dans la course à l’emploi, aux richesses avec l’objectif d’être le meilleur.

Il faut considérer que ces 2 modèles correspondent à 2 typologies des 4 modèles pré-existants à travers le monde. Ce 4 typologies semblent s’articuler selon la temporalité suivante : on peut imaginer une gradation allant de la société compétitive, à la société collective pour l’Occident et de la société communautaire à la société altruiste, immanente dans le cadre du Japon.

Mais comme chaque mutation est discontinue dans la grille de progression des mutations, ils semblent différents alors que c'est possible qu’ils ne soient que la continuité l’un de l’autre. Mais, rester sur cette conclusion ne donnera qu’une vision partielle du phénomène.

Est-ce que ces chocs culturels sont encore d’actualité dans le cadre de la rupture de paradigme de ce début du XXème siècle ?

On observe un glissement des valeurs de nos sociétés d’un univers du don vers l’autre. Les valeurs occidentales changent, le monde change, le management évolue, les nouvelles générations y et z sont déjà toutes autres que leurs parents, que leurs ancêtres. Si il y a des chocs à venir, ils seront sans doute différents, car les sociétés sont déjà différentes ou sur le point de l’être même si elles ne le savent pas encore.

Si on regarde ces communautés occidentales avant-gardistes à travers le monde, elles se structurent selon des modèles communautaires libérés. Elles sont toutes issues d’éducation et donc de management de type hiérarchique compétitif individuel dont elles souhaitent se libérer en faisant acte de résilience ou d’opposition. Ainsi la plupart se sont emparées des concepts de l’intelligence collective pour se construire selon le principe de la réciprocité. elles sont passées à un niveau 2.0.

L’Occident est en train de muter vers un monde empreint de réciprocité, comme on peut le voir fleurir dans des communautés innovantes à travers le monde, dont les espaces d’échanges peu structurés et non monétaires sont le premier symbole.

Aujourd’hui, les Japonais qui ont fondé leur valeur sur la communauté semblent vouloir glisser vers un modèle de dépouillement au delà du dépouillement en dehors de toutes possessions matérielles. Ce phénomène de société arrive aujourd’hui jusque dans les foyers nippons ce qui est sans doute une nouvelle étape vers l’altruisme.

On peut projeter le monde de demain à travers les systémiques du don, selon une ligne temporelle d’évolution de nos sociétés vers l’altruisme. Avec chacun un point de départ différent, les sociétés japonaise et occidentale vont toutes vers le même sens, vers une même direction qui est celle de l’altruisme.


Illustrations compilées sur le Mooc Leaders of Learning
implémentées dans une infographie de Virginie Guignard Legros

Si la formalisation de nos transmissions tel le don et la formation étaient l’expression de ce que nous sommes et que nous progressions tous vers l’âge de l’altruisme ?

Les Japonais ont toujours semblé être des extra-terrestres au regard du reste du monde. Si on se base sur les différents types de dons, et des typologies de formations peut-être sont-ils simplement des précurseurs avec 2 niveaux d’avance sur les autres ? Sont-ils en train de passer du niveau 3.0 vers le 4.0 alors que l’Occident passe du niveau 1.0 au niveau 2.0 ? L’avenir nous dira s'il y a un niveau 4 ou simplement des chemins de progression différents.

En tout cas, de quels points que l’on parte, le monde d'aujourd'hui mute vers un monde différent. Cela correspond à une mutation de civilisation dont le don et contre-don nippon en sont des signes précurseurs.

Illustrations : HRURUK et  UNSPLASH - Pixabay

Sources

Essai sur le don de Marcel Mauss par Wikipedia 

La dette de gratitude/l'obligation morale du site www.kichigai.com

Semaine 1 Apprendre à apprendre ensemble

«Rien»: la philosophie des minimalistes japonais par Jonas Pulver, Journal Le Temps

Vidéo A plea for altruism | Matthieu Ricard | TEDxParis

Le dépouillement par le Japon par Philippe Le pelletier, journal Libération 

Mooc Leaders of Learning sur EDX par Richard Elmore, université de Harvard

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