Par Virginie Guignard  | belleme@sevjnet.ch

Les compétences face aux savoirs théoriques dans notre société actuelle

Créé le dimanche 21 mai 2017  |  Mise à jour le jeudi 22 juin 2017

Les compétences face aux savoirs théoriques dans notre société actuelle

Aux diplômes préférés hier, on privilégie aujourd’hui les savoirs-faire pratiques.

Longtemps, les universités, les écoles ont formé des professionnels sur la base de théories, laissant le jeune diplômé démuni face au monde du travail. Il devait alors se former sur le tas au monde du travail par itérations ou par stages. Aujourd’hui, les places de travail se font parfois plus rares et seuls les meilleurs trouvent un premier emploi. Les autres se retrouvent au chômage ou font une course en avant des diplômes qui à terme les fera plonger plus loin car surdiplômés, ils seront en surcapacités théoriques par rapport à leur statut de jeunes professionnels.

Les écoles, les universités cherchent des alternatives à cette situation. La Sorbonne par exemple, pour solutionner cette problématique, essaie aujourd’hui de faire des associations de compétences entre les tâches réalisées par ses alumnis (anciens élèves) dans le cadre de leur travail, avec les enseignements théoriques qu’elle dispense afin de trouver des arguments de valorisation de ses étudiants sur le marché du travail.

En voici un exemple appliqué :

“Cette UE de dix-huit heures (six séances de trois heures) est obligatoire dans les cursus de licence LLD et LLCSE : ...identifier les compétences qu'ils pourront faire valoir sur le marché du travail, poser les bases d'une méthodologie du portefeuille de compétences qui pourra être réinvestie dans la suite de leur cursus pour trouver des stages ou préparer leur insertion professionnelle”. Démarche Métier Compétences - Construction du portefeuille de compétences - Université de la Sorbonne 

“Nommer les compétences que les étudiant-e-s développent au cours de leur parcours de formation universitaire, ce n’est donc plus s’intéresser uniquement à ce qu’ils ont pu emmagasiner comme savoirs ou savoir-faire (ce qui est décrit le plus souvent dans les objectifs) mais c’est aussi s’intéresser à ce qu’ils vont pouvoir en faire plus tard, une fois leurs études terminées, dans des situations professionnelles complexes et variées”. Texte d’Amaury Daele de 2009, extrait du site Pédagogie universitaire

Là où hier le diplôme était le sésame-roi, aujourd’hui il est remplacé par l‘éventail des compétences.

Qu’est-ce qu’une compétence ? Qu’est-ce qu’un savoir ?

Une compétence est une capacité appliquée à un savoir. On peut identifier 4 typologies de savoir :

  • Le savoir constructiviste connu comme un savoir strictement intellectuel, est une construction de la pensée qui demande d’avoir une capacité d’abstraction. C’est le savoir des philosophes, celui des théoriciens, des mathématiciens, des penseurs, des statisticiens,...celui aussi des diplômes, de la théorie, de la pensée.

    L’apprentissage du latin est considéré comme l’exemple type du savoir constructionniste. C’est une langue morte, apprise dans le but de structurer la pensées et de comprendre l'étymologie de mots latins complexes. Ce savoir est associé à la “Connaissance”.
     
  • Le savoir constructonniste qui implique de savoir faire, se focalise sur la capacité de formalisation. C’est un terme qui a été mis à l’honneur par le MIT dans les années 70. L’idée était de transmettre la connaissance par l’application plutôt que par la théorie. L’exercice d’alors se base sur l’apprentissage du code informatique pour mettre en mouvement des systèmes informatiques et de robotisation.

    Au lieu d’apprendre la théorie des savoirs, les étudiants apprennent par la mise en application de ces mêmes savoirs. Aujourd’hui, s’est développé le concept de classes inversées directement issues de ce mouvement de l’époque. On assimile ce savoir généralement à celui des compétences et de l’habileté.
     
  • Le savoir connectiviste qui lui repose sur les capacités sociales de chacun, sur le savoir vivre avec les autres en présentiel ou via les technologies de communication. On peut aussi associer ce savoir à celui du “savoir publier" apparu en 2012.

    “Dans cette compétence de savoir publier, il n’y a pas que la dimension technique d’écrire en ligne, mais aussi, surtout, savoir gérer son identité numérique, savoir discerner la crédibilité d’une source en ligne et savoir
    s’engager dans des conversations puissantes dans ses réseaux, sur des enjeux qui nous tiennent à cœur”. 
    Texte de Jacques Cool en 2012 dans son texte
    Le ‘savoir-publier’

    C’est le savoir des interactions avec les autres et de la gestion de son identité.
     
  • Le savoir cognitiviste, qui est le savoir-être, le savoir intérieur, émotionnel, passe par le vécu, l’intuition et est directement lié aux capacités de traiter l’information. C’est la capacité de faire des liens entre son monde intérieur, son corps, son cerveau et son environnement.

    Par exemple, certains enfants autistes peuvent souvent se sentir très mal, car, ils n’ont pas toujours la compréhension ce qui leur arrive et donc sur-réagir comme paniquer, s’enfuir, se rouler par terre… Avoir faim pour certain peut faire peur, car c’est juste une douleur ou un mal être non compris. L’absence ou le mauvais traitement de ces informations peut devenir un handicap pour vivre, voir même de la même façon pour révéler des compétences.

A chacun de ses savoirs sont inter-liées des compétences. Pourtant, aujourd’hui, il y a un biais dans la définition populaire du “Savoir intellectuel” des diplômes, des savoirs théoriques qui s’oppose aux “Compétences” pratique des métiers. 

Quelques repères dans l’histoire occidentale

Au Moyen-Âge, il n’existait que 2 typologies de savoirs, les savoirs rustres et les savoirs nobles. Ils correspondaient parfaitement à la structure sociale de l’époque. Le “Savoir” était détenu par la noblesse et l’église qui se reposaient pour leurs besoins matériels sur “le savoir faire” des serfs, des paysans, des petites gens et des corporations. C’est d’ailleurs pour cette raison que peu de choses ont été transcrites à travers les écrits sur les activités du peuple qui étaient considérées comme sans valeur puisque transmises par les générations par l’oral et le modèle.

Le peu de livres de cuisine médiévale qui ont été transmis au travers des âges sont symptomatiques des us et coutumes de l’époque. On n’y parle jamais des recettes de base, comme la recette commune du brouet par exemple. Simplement y sont retranscrits, les compléments de recettes qui vont transformer ce même brouet aux goûts des gens de la maison pour qui ce livre a été écrit. On y trouve seulement ce qui fait de la recette populaire un plat extraordinaire ou goûteux pour le Maistre de la Maison.

Les savoirs dits nobles enseignés dans les premières écoles religieuses à l’origine des universités médiévales furent la théologie, le droit canon, la musique, puis les sciences. Les élèves étaient principalement la noblesse, les religieux. Les enseignements prodigués étaient une prolongation des croyances de l’église médiévale avec censures et validations des savoirs dispensés.

En fait, il y a plus de 1 000 ans que les compétences métiers étaient déjà considérées comme rustres, alors que les savoirs de l’esprit étaient magnifiés comme l’accomplissement d’une vie brillante. Être brillant fut un objectif de vie de la noblesse et de la haute bourgeoisie pendant des siècles. Des salons s’ouvrirent pendant des siècles sur des sujets comme la poésie, la musique, l’écriture, la peinture, les arts, alors que le peuple lui se servait de ses compétences pour faire vivre sa famille ou simplement souvent pour survivre.

Ce schéma a perduré, au delà des révolutions, à travers le temps jusqu’à ces toutes dernières années. Pourtant, il y en a eu des révolutions, ainsi qu’une très grande rupture de paradigme au 16ème siècle avec la Renaissance.

Mais, celle-ci, n’a pas remis en question les savoirs, elle les a enrichis, elle les a révolutionné avec l’arrivée de l’imprimerie, l’arrivée du rouet. Elle a semé les graines de l’industrialisation, de la communication, mais aussi de l’homme physiquement attaché à la machine et plus tard par extension à son métier.

L’exemple du rouet en est le plus parlant. Avant le 16ème siècle, chacun filait sa laine avec son fuseau de façon individuelle partout, dans les champs, au coin du feu. Arrive le Rouet ! Là, s’opère un changement radical de société. Le rouet ne se transporte pas facilement, l’homme ou la femme sont ainsi liés à l’objet et à sa localisation. Ils produisent plus qu’il n’est nécessaire pour leurs familles. Ils commencent à produire pour les autres. Et arrivent alors les premiers grands métiers à tisser qui seront plus tard l'âme des filatures.

On est à cette époque toujours dans des métiers, de transmissions visuelles et orales, exercés par les petites gens. On a encore affaire à un monde séparé entre le peuple et les gens dits de bonnes conditions qui ont été rejoints par la bourgeoisie.

Jusqu’au 20ème siècle, il n’y a donc jamais eu d’interactions entre le savoir universitaire et les compétences populaires. C'est à partir du siècle dernier que tout change, avec comme point d'orgue, l'exemple en France de l'arrivée de l’école obligatoire de Jules Ferry. Chacun peut commencer à accéder selon ses mérites scolaires aux écoles et universités. Ce mouvement s'amplifie avec les décennies. A la fin du 20ème siècle et au début du 21ème siècle, on constate une situation inversée par rapport aux siècles précédents avec des états occidentaux qui ont pour objectif de mener le maximum d’enfants vers études universitaires.

Mais, on constate aussi en même temps un durcissement du contexte économique. L’emploi se fait plus rare, les diplômés sont plus nombreux et face au chômage poussent leurs études encore plus loin. Aujourd'hui, le résultat est qu'il y a beaucoup trop de diplômés et en face des métiers, des emplois qui pour certains n’ont pas besoin de pléthore de diplômes. Des services de ressources humaines qui croulent sous des CV qui ne correspondent pas aux emplois proposés. Et, un nouveau changement de paradigme qui frappe à la porte. Il n’a pas encore de nom, mais il est puissant. Il remet la pratique humaine au coeur des sociétés, au coeur des managements, des enseignements. Il valorise l’intelligence collective et les apprentissages métiers.

Les compétences, vers une ère de l’unité ?

On déploie des compétences partout, dans tous les savoirs. Aujourd’hui, on vit une aire de rejet du savoir théorique au profit du savoir appliqué. Phase intermédiaire, pour s’extraire d’une situation, on s’arrache en allant vers l’autre extrême. Aujourd’hui, nous semblons aller plus vers un recentrement des objectifs dont le coeur est l’individu. Un individu est fait d'un mélange unique de pourcentages des savoirs évoqués précédemment. On peut imaginer dans l’avenir une réconciliation de ces 4 savoirs permettant d’évaluer chaque candidat au travail selon une pré-équation idéale du poste proposé. C'est une piste à suivre.

Images Pixabay : Amphi vide par Johnyksslr
Albert Einstein par ParentRap
Femme au rouet par WikiImages

Sources

Les compétences à l’université - pedagogieuniverstaire.wordpress.com par Amaury Daele

Les Types de savoirs - pedagotic.ca par Patrick Giroux

Le savoir Publier - zecool.com de Jacques Cool 

Les livres de cuisine au Moyen-âge par Wikipédia

La naissance de l’université par Wikipédia

Jules Ferry par Wikipédia

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