Par Denis Cristol  | 4cristol@free.fr

Les communs de la connaissance

Créé le lundi 2 octobre 2017  |  Mise à jour le vendredi 17 novembre 2017

Les communs de la connaissance

De quoi parle-t-on ?

Anne Lechene est une précurseure dans une vision des communs de la connaissance et de l'éducation. Son court article particulièrement éclairant - "L"histoire méconnue des communs" - ouvre la question dès le Moyen-Âge.

Le mouvement des communs s'intéresse au libre usage des biens des services et plus généralement de tout ce que l'humanité a en partage.

L'excellent dictionnaire des biens communs (Orsi et al ; 2017) s'efforce de les recenser. Pour les communs de la connaissance, la réflexion théorique est marquée par les travaux d'Eleonor Ostrom (Prix Nobel d’économie en 2009) et Charlotte Hess dans leur ouvrage « Understanding Knowledge as a Commons »[1], elles décrivent les communs (de l’anglais commons) et les tentatives « d’enclosure », c’est-à-dire d’appropriation par quelques-uns pour leur seul profit.

La définition simplifiée  proposée par Lionel Pujol (2014) est la suivante :

"Nous parlons de communs de la connaissance dès lors qu’il y a une activité collective pour créer, maintenir et offrir des savoirs en partage".

Un "commun de la connaissance" peut se décrire  comme une ressource partagée, un "écosystème complexe se heurtant à des dilemmes sociaux". Ces dilemmes sont par exemple  ceux :

  • de la protection de la propriété intellectuelle versus un irrépressible besoin de l'humanité pour améliorer sa condition,
  • de la privatisation des savoirs contre l'idée d'ouverture,
  • des équilibres entre hiérarchies sociales basées sur la maîtrise des signes de savoir versus l'émancipation de tous par la connaissance partagée,
  • des communautés rétributrices (récompense des meilleurs) versus des communautés restauratrices (inclusion de tous par le pouvoir et savoir agir dans la durée).
     

La question du savoir comme outil d'organisation de la société est ancienne. Les orateurs antiques jouissaient du prestige de la maîtrise de la parole et d'un savoir qui les distinguait des autres citoyens. On se souvient aussi des compagnons du devoir et du tour de France qui affirmaient "toute parole reçue qui n'est pas redonnée est une parole volée".

Le savoir est un organisateur de la société soit comme moyen de se distinguer et de tirer un avantage, soit par les cycles de dons et contre-dons qu’il induit et qui vivifie le collectif.

Quels sont les enjeux des communs de la connaissance ?

Le numérique par sa démocratisation, ses possibilités d’accès à des informations et des personnes, son pouvoir de calcul, et de travail collaboratif,  son pouvoir de diffusion rebat les cartes sociales et les positions acquises. Il oblige à réévaluer la question des savoirs, non seulement dans leur nature (les savoirs se transforment en flux plutôt que de demeurer des stocks), dans leur limite et porosité (savoir savant versus savoir amateur, savoir composite, hybride, transdisciplinaire, informel), mais encore dans les droits d’usage et de propriété qui leur est associé.

Un article d’Educsol reprend les constats de Dardot-Laval sur ce qui influence ce renouvellement de la façon de penser les connaissances et la tentation de les garder pour soi :

  1. Le coût de production de la connaissance chute et la diffusion des savoirs est possible à une échelle mondiale. C’est  une possibilité inégalée jusqu'ici.
  2. L’usage de certains moyens techniques conduit à des essais  de réapropriation par certains des connaissances libres et à de nouveaux droits d’accès payant.
  3. Les écoles, les bibliothèques, les universités jouent un rôle central et sont confrontées à la question à de nouvelles propriétés qui tendent à limiter la circulation et la créativité
  4. Les citoyens essayent de se mobiliser pour limiter les « enclosures », c’est  à dire « toute une série de stratégies par exemple de renforcement de la propriété intellectuelle ou d’installation de normes techniques (verrou numérique du type DRM)  visant à limiter la circulation et le partage de l’information et du savoir » 
     

L’enjeu principal est justement de trouver les équilibres entre libre-savoir et enclosure.

Essai de typologie des communs de la connaissance

Les communs  sont abordés selon plusieurs angles :

  • L’angle juridique

    La dématérialisation produit des droits de propriété potentiellement infinis, mais une gauche-d’auteur (Copyleft) ou des licences Creative Commons régulent les usages possibles des productions. Les licences Creative Commons  sont un ensemble de conventions qui confèrent des droits aux usagers en combinant différents attributs.

    Ces conventions traitent de l’attribution de l’œuvre dans son utilisation ou réutilisation, de l’autorisation ou de l’interdiction d’une utilisation commerciale, du partage dans les mêmes conditions et de l’acceptation ou du refus du partage dans les mêmes conditions ( Extrait de Creative Commons France)
     
  • Les processus de production

    Les processus de production des communs sont souvent marqués par des dynamiques collaboratives. La fréquentation de groupes variés d’individus dans des grappes d’innovation, des incubateurs, des associations inspirantes ou des tiers lieux par effet de croisement d’idées, d’émulation et de sérendipité, produit de nouveaux savoirs. Ainsi des nouveaux savoirs se mélangent à partir de perspectives diversifiées, dans des réseaux d’échange de savoir, des meet-ups, des associations éducatives, des cercles d’intervision de coachs. Le remix musical ou le mashup d’images ou de sons sont des bricolages qui fonctionnent par réemploi et utilisation dans d’autres contextes pour d’autres usages. Cette idée de remix est transposable dans nombre d’activités sociales.

    Le marché de la connaissance académique ou de la recherche se voit bousculé par la force créative des amateurs qui se sentent moins contraints par une quête de vérité et de précision et plus par la qualité des usages. Au sein de communauté d’apprentissage, un social learning et des apprentissages informels opèrent, ce que certains captent.
     
  • La forme

    Lorsqu’on évoque les communs on imagine les encyclopédies libres telles que wikipédia et ses 1 914 000 articles et sa construction collective du savoir avec  22 000 contributeurs (pour la francophonie), on pense aussi aux bases de données tutoriels, aux livres blancs ou aux bases d’articles de recherche mise librement à la disposition de tous comme sur HAL Archives Ouvertes, une base de plus de 1 300 000 articles .

    Et, pourquoi ne pas ajouter les communautés d’apprentissage qui sont en soi des communs vivants et fragiles ? Par exemple les Réseaux d’Echange Réciproque des Savoirs (RERS) pourraient en faire partie ? Ou bien certains groupes de co-développement professionnels, anciens, patinés et sages comme de vieux arbres ?
     
  • La philosophie d’apprentissage  et d’ouverture
     
    La philosophie d’apprentissage des communs est portée par le mouvement Open education  que Matthieu Cisel trace depuis les années 60 aux États-Unis. Si cette philosophie était proche de l’école nouvelle à cette période; elle converge désormais avec les mouvements de conception de logiciels libres. Les initiatives de ressources éducatives ouvertes ou d’Open Science ou sciences participatives misent aussi sur le partage pour l’avancement de la connaissance de tous.
      
  • Les lieux de production

    Les lieux de production des communs de la connaissance font l’objet de partages localisés et en proximité par exemple dans le cadre du développement de légumes bio ou de la permaculture. Ils peuvent être soutenus par des Université d’éducation populaire ou des associations Université du Nous ou Mouvement  des Colibris. Ils se produisent parfois dans des tiers lieux, recyclerie, ou il s’agit de fabriquer des objets  et d’accéder à des banques de plans libres de droits avec les Fab-Labs.
     

Les communs de la connaissance font partis du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, à nous de les faire grandir et de les préserver. L’Unesco définit ce patrimoine ainsi

« Le patrimoine culturel ne s’arrête pas aux monuments et aux collections d’objets. Il comprend également les traditions ou les expressions vivantes héritées de nos ancêtres et transmises à nos descendants, comme les traditions orales, les arts du spectacle, les pratiques sociales, rituels et événements festifs, les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers ou les connaissances et le savoir-faire nécessaires à l’artisanat traditionnel. »

En nous souvenant de l’adage « L’amour c’est comme la connaissance plus on le partage plus il grandit ».

Illustration : jamoluk - Pixabay

Sources :

Creative commons France - http://creativecommons.fr/licences/

http://eduscol.education.fr/numerique/dossier/competences/communs-information-connaissance/actualites-communs/communs-numeriques

Eduscol  - Les communs de l’information, de la connaissance  et du numérique
http://eduscol.education.fr/numerique/dossier/competences/communs-information-connaissance/introduction-biens-communs/notions-essentielles/communs-de-la-connaissance-theorie-et-constats

Cornu, M., Orsi, F., & Rochfeld, J. (2017). Dictionnaire des biens communs. Paris PUF
https://www.puf.com/content/Dictionnaire_des_biens_communs

Unesco - L’éducation comme un bien commun mondial
http://unesdoc.unesco.org/images/0023/002326/232696f.pdf

Orsi, F., Rochfeld, J., & Cornu-Volatron, M. (2017). Dictionnaire des biens communs. Presses Universitaires de France.

Lionel Dujol, Bibliothèques et communs de la connaissance. Revue de l’ABF, n°76, oct.2014, p7
https://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2011-3-page-48.htm

Blog Educpro - L’open Education mais au fait qu’est-ce  que ça veut dire ?
http://blog.educpros.fr/matthieu-cisel/2016/04/24/lopen-education-au-fait-quest-ce-que-ca-veut-dire/

ENSSIB Bibliothéques et communs de la connaissances
http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/65410-76-bibliotheques-et-communs-de-la-connaissance.pdf

Numerama - Feu vert pour inclure les verrous numériques dans les standards
http://www.numerama.com/tech/275288-drm-feu-vert-pour-inclure-les-verrous-numeriques-dans-les-standards-du-web.html

Anne Lechene - L'histoire méconnu des communs
https://www.colibris-lemouvement.org/magazine/lhistoire-meconnue-communs


[1] Charlotte Hess, Elinor Ostrom (eds), Understanding knowledge as a commons, MIT Press, 2007

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