Par Frédéric Duriez  | f.duriez@cursus.edu

Vivre avec intensité

Créé le samedi 16 décembre 2017  |  Mise à jour le lundi 15 janvier 2018

Vivre avec intensité

Faire de nos vies une succession de moments intenses, vivre chaque jour comme le premier... ou le dernier, aller plus loin, plus haut, plus fort.

Nous sommes régulièrement invités à rechercher l'intensité pour apporter un surcroît de qualité à nos existences. Tristan Garcia, philosophe et écrivain a étudié ce concept et l'origine de son succès...

Une origine électrique

Tristan Garcia commence son livre, comme beaucoup de ses interviews par un développement sur l'électricité. Grand sujet de curiosité du XVIIIème siècle, l'électricité est à l'époque l'image de l'intensité, c'est-à-dire d'une variation qualitative et donc non mesurable. On imagine qu'elle est au principe de toute vie, et elle inspire les libertins, puis les romantiques.

Mais bien vite, elle devient objet de sciences, de mesure et de calculs. Le mystère et les promesses qu'elle portait disparaissent. L'intensité, qui traduit une variation qualitative non mesurable s'efface dès qu'on la définit ou qu'on l'exprime en nombres.

Mais les figures de l'intensité continuent d'exister.

Garcia et l'électricité

Vivre avec intensité, quels modèles

Tristan Garcia évoque le libertin. Il vit dans la variation, le changement, le mouvement. L'intensité de ce qu'il éprouve lui importe plus que le plaisir ou la douleur. Qu'il s'agisse de souffrance ou de volupté, il recherche surtout l'intensité de la sensation. Le risque, la souffrance, les émotions nous donnent le sentiment d'exister.

L'auteur nous présente aussi la figure du romantique, qui recherche dans les tempêtes, les paysages déchainés une image d'un moi intérieur tiraillé, déchiré et submergé par les émotions. Même lorsqu'il s'ennuie, le romantique s'ennuie intensément !

Enfin, Tristan Garcia nous propose le personnage du rocker, qui maîtrise l'électricité grâce à la technique, mais qui semble lui-même être devenu un être électrique !

les trois figures de l'intensité - Garcia

On pourrait y ajouter le voyageur, comme Sylvain Tesson, auteur de "En avant, calme et fou, une esthétique de la bécane". La traversée de lacs gelés sur des motos aux mécaniques incertaines fait oublier la vacuité de la vie. Le risque, le froid, les conditions extrêmes donnent le sentiment d'exister. "Quand on va mettre en danger son existence, on en retire une intensité, une intensification de la vie", explique-t-il en décembre 2017 dans l'émission littéraire "La Grande Librairie". "Comme je ne demande rien à l'idée d'un au-delà, je veux avec appétit me nourrir de ce que peut m'offrir le voyage. Donc il faut que je l'intensifie. C'est pour cela que je vais aller chercher des pratiques de mouvement".

Maintenir l'intensité

Comme l'intensité est une variation qualitative, il paraît impossible de la maintenir. Tristan Garcia nous démontre que seule la course en avant permet de préserver provisoirement une intensité forte.

Plusieurs solutions s'offrent à nous. Nous pouvons jouer sur le mouvement, le changement, la variété. "Tout ce qui bouge, tout ce qui fait mouvement, tout ce qui fait route m'intéresse" nous dit Sylvain Tesson.

Autre moyen, l'accélération. Aller toujours plus vite, changer plus rapidement... mais nos limites physiques rendent impossible de poursuivre dans cette voie très longtemps.

Enfin, Tristan Garcia note que l'intensité vécue d'un événement est d'autant plus forte qu'il s'agit d'une "première fois". Première rencontre, premier baiser, premier contact avec un pays ou une culture. Et pourquoi ne pas tout vivre comme s'il s'agissait d'une première fois. Là encore, le stratagème s'émousse. "L'homme intense se lasse vite". Un être vivant ne peut garder longtemps l'intensité.

 En poursuivant avec Sylvain Tesson, on pourrait ajouter que faire vivre à un ami une expérience que l'on a déjà vécue soi-même permet de retrouver l'intensité d'une première fois. Amener son ami Ludovic Escande au sommet du Mont-Blanc, alors que ce dernier souffre de vertige et n'a aucun entraînement renouvelle le sentiment d'aventure. En formation, dans les jeux ou les échanges en réseau, l'aspect collaboratif renouvelle lui aussi l'intensité de ce qui est vécu. Le sentiment de répétition tarde à s'installer quand les surprises peuvent survenir à tout moment des interactions avec d'autres personnes. 

 

comment maintenir l'intensité - Tristan Garcia

Dans le monde du numérique et de la formation, ces remarques valent sans doute pour toutes les expériences 3D ou immersives qui fleurissent, attirent l'attention, provoquent un effet "wow !" puis se banalisent. Les effets spéciaux qui accentuent l'émotion de certaines séquences dans les films paraissent rapidement tièdes, et d'autres doivent les remplacer, mais sans qu'on ne retrouve jamais l'intensité vécue par les premiers spectateurs de Georges Méliès ou des frères Lumière.

Un difficile équilibre

Notre recherche de l'intensité est donc condamnée à se heurter au plafond de nos limites. A tel point que l'étape ultime, celle qui apporterait une nouveauté, serait justement l'expérience de l'absence d'intensité. Nous oscillons entre une aspiration à une intensité qui ne s'éteindrait pas, et un désir de vie sans intensité, sans variation, sans haut ni bas...

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