Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Les MOOCs, au-delà de l'effet de mode

Créé le mardi 22 octobre 2013  |  Mise à jour le vendredi 16 mai 2014

Les MOOCs, au-delà de l'effet de mode

Le 26 septembre 2013 a été mise en ligne sur YouTube la captation vidéo d'une conférence sur les MOOCs donnée par Thierry Karsenti. Ce dernier a également publié, le même jour, un article intitulé "MOOC - Révolution ou simple effet de mode ?" qui développe et formalise les propos tenus pendant la conférence. Nous vous conseillons vivement de prendre connaissance de la réflexion de Karsenti via la vidéo de la conférence, car vous découvrirez un orateur brillant, drôle, qui manie l'image et la métaphore comme personne. Bref, vous serez sans doute emballé, et aurez alors envie d'approfondir le sujet avec la lecture de l'article.

 

Karsenti : un vieux de la vieille en formation à distance

Karsenti n'est pas un débutant dans la formation à distance, c'est le moins que l'on puisse dire. Il rappelle qu'il fut le premier à l'université McGill en 1990 à utiliser un vidéo projecteur : "ça coûtait 75 000 dollars, ça ressemblait à une auto et il fallait que tout soit noir dans la salle". C'est en 1990 également qu'il crée les premiers cours en ligne pour la formation des enseignants du grand Nord. En 1998, il crée les premiers cours en ligne obligatoire à l'université, et les premiers cours en ligne destinés à l'Afrique. Et aujourd'hui, le voilà engagé dans la préparation d'un MOOC avec l'Université de Montréal, où il est titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les technologies en éducation. 

Cette longue expérience de l'usage des technologies et de la formation en ligne a rendu Karsenti méfiant face aux techno-enthousiastes au discours un peu trop simple : "on s'assied sur un iPad et on attend". Et ces derniers n'ont pas manqué d'investir les MOOCs : "c'est la ruée vers l'or", dit Karsenti, le monde universitaire se partage désormais entre ceux qui veulent y aller à tout prix et ceux qui n'y croient pas du tout, ce sont les technophobes eux aussi bien connus. Alors, avant d'adopter le côté rose ou le côté noir du MOOC, il est utile de savoir de quoi on parle exactement, ce que fait Karsenti dans son intervention après avoir avec son équipe procédé à une importante revue de littérature sur le sujet. 

 

Massifs, oui. Innovants, certainement pas.

Il reconnaît volontiers le caractère "massif" des MOOCs, tout en signalant que la formation à distance et même la délivrance de diplômes via des cours à distance ne datent pas d'hier : voici 130 ans dit-il, que l'état de New York a autorisé des universités à délivrer des diplômes partiellement à distance. Et au début du XXe siècle, 4 millions d'Américains suivaient des cours par correspondance. Si le MOOC est incontestablement massif, il n'est donc pas nouveau. Et la pédagogie qu'il promeut ne l'est pas non plus. 90 % des MOOCs actuellement disponibles diffusent les contenus sous forme de viséo-lectures : "T'as un PowerPoint et t'as le prof qu dit son cours par dessus". Evidemment, dit comme ça, cela paraît assez trivial, non ? À ces vidéos s'ajoutent des quiz, des liens vers des ressources en ligne, des notes de cours, un glossaire... autant d'éléments bien connus de tous ceux qui pratiquent la FAD depuis des années. 

 

La valeur du MOOC, liée à celle de son évaluation

Karsenti examine ensuite les questions liées à l'évaluation des connaissances. Il s'agit en majorité de répondre à des quiz. Ce qui n'a pas manqué de développer certaines pratiques de triche. Par exemple, deux personnes s'inscrivent au même cours. La première, qui ne cherche pas la certification, réalise le quiz et le montre à la seconde qui, elle, veut atteindre la certification. Celle-ci n'a plus qu'à se présenter au quiz à son tour, alors qu'elle connaît déjà les questions et les réponses. 

Pour lutter contre ces risques de fraudes, les universités proposant des MOOCs font signer un code d'honneur aux participants et leur proposent le "signature track" (dispositif technique attestant que c'est bien vous qui participez aux évaluations, voir ici par exemple celui qui a été mis en place sur Coursera) ou autres dispositifs censés garantir l'identité et l'honnêteté de ceux qui prétendent à la certification (bien que de nombreux forums en ligne expliquent désormais comment contourner tous ces dispositifs). Ce qui permet à Karsenti d'épngler la pseudo-gratuité de certains MOOCs, puisque ces dispositifs sont payants :

"T'es gratuit, t'es assis dans la soute à bagages ou presque; tu paies 69 $ pour mettre ton nom sur le siège et pour 263 $ tu peux même avoir des crédits. Wow ! Et si je paie plus, qu'est-ce que j'ai ? On peut devenir super or, super gold, platine, etc.". 

Karsenti aborde ensuite la question de l'ouverture des MOOCs. Depuis longtemps note t-il, l'expression "cours ouvert" réfère à bien autre chose qu'à la possibilité de s'y inscrire librement. Elle désigne plutôt le fait que les contenus sont placés sous licences libres. Or à ce niveau, les producteurs de MOOCs adoptent des positions fort diverses. Si EdX est bien une initiative sans but lucratif, ce n'est absolument pas le cas de Coursera ni de Udacity : "C'est pas parce qu'on met le mot "éducation" que c'est tous des bénévoles" !

 

La boîte noire des apprentissages

Apprend-on et comment, dans un MOOC ? On connaît le faible taux de certification dans la majorité des MOOCs, ce qui devrait inciter les universités à réfléchir avant d'investir des sommes parfois importantes pour de si faibles résultats, dit Karsenti. Par aileurs, il semble communément admis que l'interaction entre participants sur le sujet du cours est un facteur facilitant la réussite. Or, certaines études indiquent que moins de 5 % des participants interagissent... De plus, il existe encore de nombreux MOOCs dans lesquels les quiz n'intègrent pas de rétroaction : on n'apprend donc pas de ses erreurs. Enfin, si l'on souhaite des éclaircissements en posant des questions à son enseignant, on risque là aussi d'être déçu : une étude menée auprès de 83 enseignants engagés dans des MOOCs montre qu'en moyenne, ces derniers postent un message par semaine dans les forums. Ce qui paraît évidemment faible, comparé aux standards de la formation en ligne. 

Karsenti pointe enfin ce qu'il appelle magnifiquement la "littérature scientifique ostentatoire" sur les MOOCs : une littérature partiale, qui sur-valorise les avantages de ce mode de distribution de la formation, quand les articles qui pointent ses limites demeure beaucoup plus discrète.

 

Piller les resosurces intellectuelles des pays en voie de développement, est-ce les aider ?

Il termine sa conférence par l'énoncé des 12 fonctions des MOOCs, que nous vous laisserons découvrir. Arrêtons-nous pourtant sur l'une d'entre elles, qui est le recrutement des étudiants les plus brillants par les universités prestigieuses :

"On en parle come si c'était le bonheur. Vous savez, ceux qui sont de Montréal, c'est une ville de hockey quand même. Imaginez : on a les Pingouins de Pittsburgh [équipe de hockey] qui prennent notre meilleur joueur, ils s'en vont avec et ils disent 'on vous a aidés'. Attendez 5 minutes, wow wow wow ! C'est pas comme ça que ça marche ! Là, ils ont pris le meilleur peut-être [K. évoque le MIT qui a offert une bourse d'étude à un jeune d'Oulan Bator qu avait obtenu des résultats exceptionnels à un MOOC], ils l'emmènent chez eux et ils disent qu'ils ont aidé le monde. Lui, il est content, c'est certain. mais il y a quand même des questions à se poser parce que peut-être que dans leur université là-bas, ils auraient été contents de l'avoir...". 

Ni rose ni noir, donc. Mais a t-on le choix ? Peut-on rester à l'écart du mouvement des MOOCs ? Karsenti ne le pense pas. Il prépare d'ailleurs un MOOC interuniversitaire francophone d'introduction à la recherche en sciences de l'éducation. Ce cours sera distribué sur la nouvellle plateforme mooc.org, créée par le MIT, Harvard et Google, accessible à des organismes moins fortunés que ceux qui vont sur EdX ou Coursera. Parions que ce MOOC entre rose et noir tirera profit de toute l'expérience accumulée par Karsenti et ses pairs en matière de formation en ligne.

RÉFÉRENCES :

La conférence de Thierry Karsenti sur YouTube :  

L'article :

Karsenti, Thierry. "MOOC - Révolution ou simple effet de mode ?". Revue internationale des technologies en pédagogie universitaire 10 (2), 2013. Consulté le 22 octobre, 2013. http://karsenti.ca/archives/RITPU_VOL10_NO2_MOOCvf.pdf.

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