Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Données contre discours : où est le sens ?

Créé le lundi 30 mai 2011  |  Mise à jour le mercredi 29 juin 2011

Vous serez peut-être étonnés de savoir que Gad Elmaleh, célèbre comique français, et Pierre Mounier, directeur adjoint du centre pour l'édition électronique ouverte, traitent tous deux du même sujet, à savoir la concurrence que se livrent auourd'hui deux mouvements inverses qui viennent attaquer la rhétorique des discours : le Storytelling d'une part, la vogue de l'open data (ou données ouvertes) d'autre part.

Dans son spectacle "Papa est en haut", Gad Elmaleh raconte l'histoire d'un conducteur automobile (lui-même) qui a loué un GPS au Maroc. Lorsqu'il met l'appareil en marche, il entand la voix de synthèse lui demander des nouvelles de toute sa famille. Quelques kilomètres plus tard, le GPS lui intime l'ordre d'ouvrir la fenêtre du véhicule et de demander sa route au premier passant venu. La voix du GPS se situe ici clairement du côté du discours et de la fonction sociale de ce dernier, plutôt que des données factuelles et objectives.

Dans un article publié sur Homo-numericus et repris sur Internet Actu le 13 mai 2011, Pierre Mounier explique brillamment que l'ordre du discours habituel, c'est à dire la maîtrise de rhétoriques propres à chaque type de discours (amoureux, économique, philosophique, religieux...) est attaqué par le Storytelling qui permet de faire groupe dans une interpétation commune d'une part, le mouvement des données ouvertes qui privilégient les faits à l'interprétation d'autre part. 

Le Storytelling est aujourd'hui soupçonné d'être l'arme favorite de tous ceux qui souhaitent hypnotiser les consommateurs et les crédules en tous genres, anesthésier leur sens critique. Venue du monde entrepreneurial, cette technique de communication a envahi l'espace commercial (raconter une histoire pour nous faire acheter un produit, transformer le créateur d'une marque en héros épique...) et politique (raconter une histoire plutôt qu'exposer les faits et y faire adhérer les citoyens électeurs). 

Le mouvement de l'open data se concrétise au travers de multiples manifestations : mise à disposition de tous des données nationales ou municipales dans le domaine de la gouvernance, de données issuees d'enqupetes ou d'expériences dans le monde sicntifique; triomphe de l'infographie qui substitue la représentation visuelle des données à la narration; rejet relatif des narrations historiques au profit des données factuelles... 

L'émergence d'une nouvelle rhétorique

Mais Pierre Mounier ne croit pas pour autant à la défaite de la narration. Selon lui, nous sommes à une période de transition, qui voit plutôt émerger de nouvelles formes de rhétorique, les plus anciennes étant devenues obsolètes. La visualisation des données est en elle-même une façon de présentter et d'interpréter des données chiffrées. Des sites tels que Storify (mentionné par Alexandre Roberge dans son article sur les nouvelles formes du récit) autorisent à recréer un fil narratif entre des éléments disjoints traitant d'un même sujet. Et la formidable vogue de la "curation", prenant la place des médiations traditionnelles qui ont perdu une bonne part de leur crédit, montre que la création du sens constitue une demande importante de la part des utilisateurs du web, qui ne disposent pas nécessairement du temps et des outils conceptuels nécessaires pour le faire émerger eux-mêmes. 

Selon Pierre Mounier, le changement majeur tient moins à la chute supposée de la narration qu'à l'identité de ceux qui sont autorisés à la créer. La crise de confiance qui touche toutes les institutions et notamment les gouvernements, dont la crédibilité a été mise à mal par des initiatives telles que Wikileaks, conduit les individus à tourner leurs regards vers de nouveaux médiateurs : des genscomme eux , des gens dont la réputation, dépendante de leurs activités bien plus que de leur statut, est irréprochable, des gens qui font la preuve en permanence de leur expertise. L'autorisation à créer du discours et donc à produire du sens à partir de données n'est jamais acquise une fois pour toute. En outre, elle est de plus en plus souvent accordée à un collectif : c'est le groupe qui produit le sens, bien plus que l'individu. 

Refonder le discours légitime de l'enseignant

Ce déplacement de la légitimité discursive touche de plein fouet le monde éducatif. Nombre d'enseignants se plaignent de voir leur parole récusée par les élèves, qui refusent ici la voix de l'institution personnifiée dans le prof. Mais si l'enseignant demande aux élèves de constuire eux-même le discours à partir des informations qu'ils collecteront dans les ouvrages de référence et sur la toile d'une part, par le biais de la confrontation de leurs représentations et interprétations d'autre part, il devra malgré tout les accompagner et faire oeuvre de médiation pour aider notamment les plus jeunes à assembler les pièces. 

Cours magistral contre travail coopératif, le choix ne porte pas seulement sur le choix de la technique pédagogique la mieux adaptée aux caractéristiques des jeunes générations, mais aussi sur la technique qui favorisera la meilleure construction des savoirs par ceux qui sont censés les assimiler.  Et le cours magistral n'est sans doute pas à jeter aux oubliettes. Sans doute faut-il l'adapter et y intégrer des données, beaucoup de données vérifiables, plutôt que ce qui pourrait passer pour de l'opinion personnelles. L'exemple de Hans Rosling est à ce niveau édifiant : dans les exploitations pédagogiques de Gapminder, il concilie tout à la fois une quantité astronomique de données publiques et un discours interprétatif puissant. Une voie à suivre, très certainement.

Du discours aux données : vers la fin de la rhétorique ? Pierre Mounier, Internet Actu, 13 mai 2011.

Faire parler les statistiques mondiales avec Gapminder. Thot Cursus, 25 janvier 2011.

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