Par Sylvie Jean  | syljean@gmail.com

Wikipédia : la neutralité encyclopédique est-elle possible ?

Créé le lundi 24 août 2015  |  Mise à jour le lundi 24 août 2015

Wikipédia : la neutralité encyclopédique est-elle possible ?

Difficile lorsque l’on est un usager d’internet de passer à côté de l’encyclopédie collaborative Wikipédia.  La plupart des requêtes sur un moteur de recherche placent en effet les liens Wikipédia en tête du classement des résultats.

Lorsque l’on est enseignant, on se trouve également confronté à l’utilisation qu’en font les élèves. Car s’il est indéniable que Wikipédia constitue une mine incroyable d’informations et de connaissances, la question de la neutralité de son contenu se pose tout de même.

On peut légitimement se demander, comment un rédacteur, nourri de ses expériences et de ses opinions propres, pourrait-il de manière absolument certaine, rédiger un article objectif sans jamais laisser transparaître son avis ? Le choix de ses sources, le recours à certains exemples plutôt qu’à d’autres, les formulations employées, tout est susceptible d’influencer la perception que se fera le lecteur du sujet présenté. Et il ne s’agit pas là de remettre en cause la bonne foi des rédacteurs, mais plutôt la possibilité même de l'idéal d’objectivité de contenu, un principe tout aussi difficile à réaliser dans des articles scientifiques, journalistiques qu’encyclopédique.

Consciente de l’importance de cette question, l’encyclopédie y consacre d’ailleurs une page. On peut notamment y lire :

Le point de vue neutre consiste à essayer de présenter les idées et les faits de façon à ce que les partisans et les détracteurs puissent s'accorder. Bien sûr, un accord à 100 % est impossible ; il y a des idéologues dans le monde qui ne donneront leur assentiment qu'à une présentation énergique de leur propre point de vue. Nous pouvons seulement rechercher un type d'écriture qui convienne à des personnes essentiellement rationnelles, qui peuvent avoir des désaccords sur des points particuliers. (La neutralité de point de vue selon Jimmy Wales - définition originelle-)


La communauté rédactionnelle

La question de la neutralité encyclopédique apparaît d’autant plus pertinente lorsque l’on regarde de plus près le fonctionnement interne de Wikipédia. En effet, sa gigantesque communauté de rédacteurs est constituée, d’une part, de contributeurs anonymes sans droit d’administrateur (pas de modification ou de suppression d’articles possibles) et d’autre part, de contributeurs connus, les « Sysop » (pour System operator - opérateur système), qui assument la fonction d’administrateur.

Si les premiers peuvent rédiger un article selon leurs envies, celui-ci ne sera pas obligatoirement accepté par les Sysop qui sont en droit de demander des corrections ou même de supprimer la page. En effet, plusieurs critères doivent être respectés pour produire une « bonne page Wikipédia » comme par exemple ceux de la notoriété et de la qualité des sources.

Mais quand on parcourt les débats internes à ce sujet, on comprend rapidement la difficulté de trouver un consensus à ce propos. Car c’est là toute la spécificité de Wikipédia, aucun n’administrateur n’est au-dessus des autres. Lors de litige, un accord doit être trouvé et si ce n’est le cas, un comité d’arbitrage se met en place (douze volontaires élus pour un mandat de un à deux ans).

 

Dérives et dysfonctionnements

Mais ces dernières années, plusieurs articles et témoignages ont mis en lumière quelques dysfonctionnements internes. Ainsi, un ancien contributeur s’est heurté à un groupe d’administrateurs très actifs dénommés « the unblockables » soit les « inbloquables », qui possèdent, selon ses dires, un véritable fan-club au sein de la communauté, ce qui rend toute critique ou toute divergence de point de vue avec eux impossible. Son expérience ne serait pas unique, si l’on en croit l’exemple de Carol Moore, bannie de la communauté en 2014 suite à un débat houleux sur la Gender Gap Task Force avec plusieurs contributeurs de longue date. Un fonctionnement horizontal qui semble quelque peu pris en otage.

De plus, soyons réalistes, la masse d’informations sur Wikipédia est telle qu’il est illusoire de croire en une fiabilité de contenu à 100%. Plusieurs exemples abondent dans ce sens.  Selon une étude de l'université Campbell aux États-Unis, publiée dans Journal of the American Osteopathic Association, neuf articles médicaux sur dix, rédigés sur des pages en anglais, seraient inexacts. En 2007, un étudiant de l’institut de Sante Fe à New Mexico, met au point un outil permettant de tracer les utilisateurs qui ont modifié des articles sur Wikipedia. C'est ainsi qu'ont été repérées des éditions provenant des bureaux de la CIA et du FBI et qui bien sûr, tendaient à modifier des données qui pouvaient leur être défavorables.

Le problème aujourd’hui est que la rapidité de la transmission de l’information est si grande que si une erreur dans un contenu ou une modification discrète a échappé à la vigilance d’un Sysop, celle-ci peut être  très largement relayée sur internet avant d’être constatée et modifiée. Et quand on sait que la notion d’achèvement est totalement absente de Wikipédia, la question est loin d’être maîtrisée.

 

Quelle posture pour l’enseignant ?

Mais comment alors, en tant qu’enseignants, se positionner face à  cette problématique ? Car même si le nombre de contributeurs baisse ces dernières années, le nombre de fréquentations du site, lui, est en hausse. Plusieurs postures sont possibles.

La première, laxiste, est de laisser les élèves faire leur recherche, en leur demandant, au minimum, de varier les sources d’informations. La seconde, autoritaire, est de bannir purement et simplement le recours à l’encyclopédie en ligne. La troisième, plus éducative, est de sensibiliser les élèves à la problématique de la vérification des sources et de leur objectivité.

Dans des sociétés hyper connectées, où l’information se crée et se diffuse de manière rapide et exponentielle, il est devenu indispensable de mener un véritable travail de réflexion et d’analyse des contenus médiatiques. Ce travail ne peut être fait que par l’élève / lecteur mais qui a besoin d’être informé et sensibilisé à cette question pour y arriver.

 

Références :

Article de TV5 Monde info : « Wikipédia, wikipédistes, les coulisses de l’encyclopédie collaborative », publié le 28 juillet 2015 et mise à jour le 30 juillet 2015 à 13:20 par Pascal Hérard : http://information.tv5monde.com/info/wikepedia-wikipedistes-les-coulisses-de-l-encyclopedie-collaborative-44492

Article du journal Le monde : « Wikpédia compte ses fans et s’interroge sur son modèle », publié le 8 septembre 2014 : http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2014/08/09/wikipedia-compte-ses-fans-et-s-interroge-sur-son-modele_4469500_3236.html

Article de Slate magazine, « Bureaucratie, sexisme, élitisme. Wikipédia contribue à sa perte », publié le 20 janvier 2015 par David Auerbach : http://www.slate.fr/story/96963/wikipedia

Article du journal Numérama : « Quand  la neutralité de Wikipédia prend un coup dans l’aile », publié le 17 août 2007 par Cédric L. : http://www.numerama.com/magazine/5117-quand-la-neutralite-de-wikipedia-prend-un-coup-dans-l-aile.html

Page Wikipédia consacrée à la neutralité de point de vue : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Neutralit%C3%A9_de_point_de_vue

Article du journal BBC (en anglais) : « Wikipédia ‘shows CIA page edits’ », publié le 15 août 2007 par Jonathan Fildes : http://news.bbc.co.uk/2/hi/technology/6947532.stm

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Commentaires

1 commentaire

Icône - Visage inconnu
  • G. Chagnon
  • 27 août 2015 à 18 h 06

Rôle des "sysop" et utilisation de Wikipédia

Les "sysops" ne forment pas un comité éditorial. Ils disposent d'outils, leur permettant entre autres effectivement de protéger une page en écriture, ou de la supprimer; mais ils n'ont le droit de le faire qu'en appliquant les règles édictées par la communauté.

Ce sont à la base des contributeurs comme les autres, ni plus ni moins anonymes, ni plus ni moins connus. Ils sont élus, sur la base du volontariat, par la communauté dont ils émanent -et cette communauté peut fort bien décider de retirer leur statut s'ils dérogent aux règles qu'elle a établies.

Il s'ensuit qu'en cas de litige éditorial, l'avis d'un administrateur ne vaut ni plus ni moins que celui de n'importe quel autre contributeur. Les débats sur l'admissibilité d'un article peuvent être lancés par tout un chacun, administrateur ou non, contributeur identifié par un pseudonyme, son nom réel ou bien son adresse IP de connexion. ces débats peuvent être conclus par tout un chacun. La suppression finale éventuelle de la page est effectivement du ressort d'un administrateur, mais il ne doit suivre que les recommandations formulées par le contributeur qui prend la décision de clore le débat, dans un sens ou un autre.

Le Comité d'Arbitrage n'est pas constitué de 12 volontaires élus pour un ou deux ans. Il n'y a pas de limite supérieure au nombre d'arbitres, mais il faut au moins 3 arbitres pour un arbitrage. Et ils sont élus, encore une fois par la communauté, pour des mandats de 6 mois renouvelables. Ce « CAr » n'a pas vocation à traiter les différends entre administrateurs, mais entre n'importe quels contributeurs. Il ne se prononce par sur des questions éditoriales, mais il est saisi quand, sur une durée assez longue, des contributeurs sont en conflit. Il ne se prononce alors pas sur les questions éditoriales (qualité des sources, notoriété...), mais sur le respect des règles de fonctionnement du projet, celles qui gèrent les relations que doivent avoir les contributeurs entre eux.

De plus, fort heureusement, il n'y a pas que les sysops qui surveillent avec vigilance ce qui se passe dans les articles ! Tout un chacun, avec un compte enregistré ou non (le fait d'avoir un compte facilite le processus), peut intervenir pour corriger une erreur, ou bien demander à un sysop la suppression d'une page.

La baisse du nombre de contributeurs, réelle si on ne considère que la Wikipédia anglophone, est grandement à nuancer. En effet, l'anglais est de facto une sorte de lingua franca de l'internet. On constate plutôt une redistribution des contributeurs: ceux qui, en raison du faible développement de la wikipédia dans leur(s) langue(s) natale(s), contribuaient sur la wikipédia anglophone, se redéploient maintenant sur des wikipédias moins développées, traduisant d'ailleurs souvent les articles en anglais dans leur langue natale, ou bien sur d'autres projets comme Wikimedia Commons ou Wikisource.

Cependant, à part ces quelques remarques sur le fonctionnement du projet, je souscris à la conclusion de l'article. Actuellement, Wikipédia est devenue incontournable. Même si on l'interdit, c'est inefficace car de toute manières, les élèves et étudiants vont s'en servir. Autant s'en servir aussi en tant qu'enseignant: c'est un outil très riche pour sensibiliser à la lecture critique, notamment via l'exigence du recours systématique aux sources (ce qui amène à s'interroger sur leur pertinence, leur point de vue...), mais aussi grâce à la comparaison, souvent possible, avec les articles sur le même sujet dans les autres versions linguistiques.

Wikipédia n'est pas une source -je ne connais aucun Wikipédien un tant soit peu chevronné qui le prétende. Tout comme une encyclopédie plus traditionnelle n'en est pas une, du reste. Ce sont des points d'entrée, pour se faire une idée générale d'un sujet. Si on veut vraiment creuser un sujet, il faut s'adresser directement aux sources, aux auteurs de référence. Du point de vue de l'enseignant, Wikipédia, en explicitant ce mécanisme de rédaction d'après les sources, qui découle directement de cette fameuse « neutralité de point de vue » annoncée comme un des principes fondateurs du projet, est un très bon outil pour sensibiliser les élèves à la lecture critique non seulement de Wikipédia, mais aussi, par ricochet, des media auxquels sont confrontés les jeunes (et moins jeunes!) et ainsi en faire des citoyens avertis.

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