Par Denys Lamontagne  | direction@cursus.edu

L’art d’enseigner aux grands groupes

Créé le lundi 19 octobre 2015  |  Mise à jour le mercredi 18 novembre 2015

L’art d’enseigner aux grands groupes

Le défi d’enseigner à des milliers de personnes a toujours été relevé en fragmentant la population en groupes, selon le niveau, les affinités, les sujets d’étude, etc. Ce que font les «ministères de l’éducation» de tous les pays.

Quant à la taille de ce qui est gérable, elle varie selon l’organisation, le contenu, la technologie; on trouve des groupe de 12 à 60 personnes pour un professeur dans une classe, de 100 à 600 dans un amphithéâtre, de 1 000 à 100 000 dans un Mooc…

Cependant, passé une certaine taille de groupe, l’efficacité pédagogique décroît. On reconnaît que l’enseignement dans un amphi est moins propice aux interactions; on imagine mal l’intérêt que pourrait avoir par exemple le rassemblement de 10 000 personnes dans un stade à suivre le même cours; on préfère plutôt donner 300 fois le cours à 30 personnes.

Le nombre d’interactions de Dunbar

Le principal défi des Moocs est justement de réussir à susciter et à gérer les interactions entre les participants.

Deux personnes peuvent avoir une seule interaction, 3 peuvent en avoir 3 différentes (Pierre avec Paul, Pierre avec Thérèse et Thérèse avec Paul), 5 peuvent en avoir 10, 10 auront 45 possibilités, 30 en auront 435, 100 en auront 4 950 ! L’accroissement est arithmétique.

Le nombre de Dunbar, le nombre de relations que nous pouvons entretenir décemment, se situe autour de 150. Par extension, en remplaçant «relations» par «interactions», on déterminerait le nombre optimal de personnes dans un groupe à autour de 18 (18 personnes = 153 possibilités de relations), chacun peut reconnaître ce que les autres font.  Au delà de ce nombre, des sous-groupes se formeront spontanément.  

On demande au professeur de retenir l’attention de tout le monde; plus le groupe est grand, plus la concurrence est forte. Passé une certaine taille, seules les relations avec le professeur sont permises.  Y a t’il d’autres possibilités ?

Une question d’accord et de communication

Dans son article «Les « Éducations à » : problématisation et prudence», Michel Fabre démontre bien comment la formation autour d’un même sujet «sensible» pour un grand nombre de personnes représente un exercice délicat.  En effet, face à un groupe, on a pas affaire à un canevas vierge chez les participants mais bien à plusieurs spectres d’attitudes et de niveaux de connaissance.  

Comment amener le sujet sans provoquer d’opposition ou de désaffectation constitue le défi.  M. Fabre identifie trois rôles du professeur dans ce contexte :

  • la vigilance épistémologique, pour éviter les dérapages idéologiques (faire identifier les différences entre les discours. Ex.: scientifique, éthique, politique, rationnel, raisonnable… ),
     
  • l’éducation au politique, pour aider à comprendre les enjeux et les intérêts (faire situer les acteurs, leurs relations, leurs intérêts) et
     
  • formation à la prudence, pour déterminer un cadre ou un objectif commun ouvert à différentes valeurs (faire déterminer ce qu’est le jugement éthique, conséquences)…


Reconnaître aux acteurs leur capacité d’initiative

Dans un grand groupe, comme les possibilités de communication et d’interaction sont débridées par les technologies, il s’agit de travailler à la co-construction de la définition du problème à résoudre et à l’élucidation des enjeux. L’expertise n’est plus celle du prof ni même d’un expert, mais bien celle de tous : celles des experts, du prof et aussi des élèves ou de tout autre personne pertinente.

À partir de là, la taille des groupes ou des sous-groupes se précise naturellement et le rôle du prof comme centre d’attention s’amenuise et se limite au cadre du cours et à la formation initiale aux procédures, à l’esprit du cours.

Illustration : Rawpixel - ShutterStock

Référence

Les « Éducations à » : problématisation et prudence - Michel Fabre - Éducation et socialisation - CREN - Centre de recherche en éducation de Nantes - 2014
http://edso.revues.org/875

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