Par Francine Clément  | f.clement@cursus.edu

Entendre et voir les musiques du monde en réalité virtuelle : bientôt sur vos écrans

Créé le mardi 14 juin 2016  |  Mise à jour le lundi 11 juillet 2016

Entendre et voir les musiques du monde en réalité virtuelle : bientôt sur vos écrans Music Legacy Project, La Hacienda Creative

Créer une bibliothèque virtuelle de la musique du monde, où l’utilisateur est immergé dans la performance avec les instruments et les sons de la musique ancestrale, voilà l’objectif du Music Legacy Project, une initiative de l’ethnomusicologue Ons Barnat, en collaboration avec le studio La Hacienda Creative.

Maîtres musiciens du monde

Les premiers essais ont été faits pour documenter le patrimoine des maîtres musiciens du monde avec les nouvelles technologies d’enregistrement des images et des sons en 360 degrés. Le projet en est encore au stade expérimental mais on peut déjà consulter deux exemples de tels documents ethnomusicologiques sur Youtube, qui donnent un aperçu de ce que représente l’expérience avec un masque de réalité virtuelle : l’utilisateur, placé au centre de la scène et des musiciens, choisit où porter son regard et son attention durant le visionnement et l’écoute de la musique.  

Pour Ons Barnat, cette nouvelle façon d’entendre et de voir la musique en immersion visuelle et sonore devient davantage qu’une expérience simplement contemplative. L’utilisateur placé virtuellement au centre du groupe d'artistes ressent plus fortement leur présence et peut éprouver de l’empathie et de la compassion pour eux, avoir envie de les connaître. Pour l’ethnomusicologue, le lien avec le contenu devient plus personnel grâce à cette technologie 3D : la façon d’étudier, de montrer et de raconter les musiques du monde se transforme.

Bien que le point de vue du réalisateur-ethnographe soit toujours présent par le choix des sujets, de l’emplacement des caméras et des enregistreuses sonores, par le scénario et le montage, la nouveauté réside dans le fait que l’utilisateur a le choix de regarder où il veut, d’être attiré par tel ou tel son qui l’appelle ailleurs ; c’est lui, dans une certaine mesure, qui détermine le cadrage, qui détermine ce qu’il voit et entend et le moment où il le voit.

Pour Ons Barnat, ces nouvelles technologies d’immersion virtuelle modifient en partie l’ethnomusicologie. L’utilisateur ou le chercheur se retrouve au coeur de la musique. Il s’agit d’une ethnologie immersive qui renouvelle l’accès à la culture et à la culture musicale.

Comment un musicien devient ethnomusicologue et se retrouve dans les réalités virtuelles

Ethnomusicologue, musicien, producteur et professeur de musique, Ons Barnat, aux origines danoises et tunisiennes, a passé sa jeunesse en France mais vit entre Montréal et Québec aussi bien qu’ailleurs dans le monde où ses projets le mènent. Habitué aux voyages dès son jeune âge, il a d’abord appris le cor français et fait des tournées musicales en Europe avec des orchestres et harmonies, puis a développé un intérêt pour les musiques métissées. Après une licence en musique, il a poursuivi ses études de master en musicologie après avoir découvert avec bonheur qu’on pouvait y étudier des musiques autres que classiques, comme le reggae, et qu’on pouvait aborder l’étude de la musique autrement que comme une expérience de contemplation immobile, en analysant son rapport avec le corps.  

Ses premiers travaux de terrain ont eu lieu au Burkina Faso où il a séjourné un mois, en 2002. Les rencontres avec les musiciens et les fêtes musicales auxquelles il a pu assister, qui lui ont permis de faire des comparaisons entre sa propre culture musicale et celle du pays visité, ont été une révélation : ce qui était souhaitable et encouragé musicalement dans une culture ne l’était pas dans l’autre, et vice versa.

Cultures métissées

Il a poursuivi ses études de terrain lors d’un séjour de plusieurs mois à l’Ile de la Réunion, territoire métissé s’il en est, un laboratoire humain idéal pour ses entrevues et ses recherches, où la musique est riche d’influences chinoises, indiennes, malaisiennes, européennes, africaines, malgaches. La recherche d’Ons Barnat a porté plus précisément sur le malogué (amalgame du maloya et du reggae, dont Philippe Lapotaire et son groupe Naéssayé ont été des représentants populaires), un style musical qui a connu un succès fulgurant dans la première moitié des années 1990, soutenu par des subventions de formation et d’insertion sociale (les Contrats Emploi Solidarité) versées par l’État français aux jeunes, afin de contrer le chômage très important durant ces années marquées par des soulèvements et des émeutes. Le malogué a été une mode passagère, ne s’étant pas renouvelé et les techniques musicales utilisées étant devenues rapidement démodées et obsolètes, mais Ons Barnat s’est intéressé aux liens entre ce style musical rapidement abandonné et le climat et les politiques sociales de l’époque.

À 24 ans, l’ethnomusicologue s’est posé au Québec pour y faire son doctorat à l’Université de Montréal. Sa thèse porte sur la musique des Black Caribs, les Caraïbes noirs ou Garifunas, un peuple établi sur la côte est de l’Amérique centrale, issu du métissage des cultures autochtones caribéennes et africaines. La langue, les chants et la musique garifunas ont survécu aux persécutions et à la déportation et sont inscrites à la liste des éléments du patrimoine immatériel mondial de l’UNESCO. Ons Barnat s’est intéressé à cette culture garifuna et à la musique de ce peuple résistant, opposé à l'esclavage et déporté, plus particulièrement aux paranderos, des musiciens (à l’origine guitare, voix, tambours et maracas) qui portaient les nouvelles de village en village et qui représentent, explique Barnat, un liant social pour les Garifunas aux 19e et 20e siècles.

Cette tradition musicale transmise oralement a été enregistrée pour la première fois à la fin des années 1990 et au début des années 2000 par le producteur Ivan Duran (Stonetree Records), basé au Belize, qui captait la musique des derniers paraderos dans une hutte-studio sur la plage, en en faisant un CD qui a remporté un grand succès, qui a suscité un intérêt chez les jeunes et qui a donné un nouveau souffle à cette tradition. Ons Barnat trouve dans ces enregistrements et cette façon de faire l’inspiration pour ses recherches subséquentes en ethnomusicologie, dans lesquelles les outils numériques et notamment les outils de réalité virtuelle et de réalité augmentée, deviennent des outils créatifs, à utiliser en collaboration avec les musiciens, qui peuvent servir à soutenir la transmission des savoirs musicaux et à ce que ces traditions demeurent vivantes.

Dans son premier projet de recherche postdoctorale qui s’intitule « Studio d’enregistrement nomade et recherche création participative : vers une ethnomusicologie appliquée », le studio est simplement constitué d’un ordinateur portable et d’une enregistreuse numérique stéréo branchée directement dans la prise USB de l’ordinateur, facilement transportable. Les enregistrements conservent aussi des sons d’ambiance qu’on ne coupe pas nécessairement au montage car la qualité pure du son n’est pas recherchée. On veut plutôt faire entendre une musique dans son cadre habituel d’expression, dans un espace vivant. À cet effet, Ons Barnat, cette fois-ci producteur et directeur artistique, a fondé le Palanka Nomadic Recording Studio, dont on peut suivre les projets et les enregistrements sur Facebook, Youtube et Soundcloud.

The Music Legacy Project

La table était mise pour lancer le projet de répertoire virtuel des musiques du monde, le Music Legacy Project, réalisé grâce à une bourse MITACS au Laboratoire audionumérique de recherche et de création (LARC) de l’Université Laval, en collaboration avec les spécialistes de l’enregistrement et de la réalité virtuelle du studio montréalais La Hacienda.

Suite aux premiers tests effectués au printemps 2015 en Inde par le fondateur du studio, Brian D'Oliveira, avec des maîtres musiciens indiens, on se rend compte des limites techniques posées par les micros omni-binauraux et le premier mode d’installation des caméras GoPro pour l’enregistrement et le tournage en 3D. Ils réalisent également qu’une équipe dédiée au projet doit se trouver sur place, avec un travail de terrain préalable de plusieurs semaines avec les musiciens, en vue de travailler de manière créative et collaborative avec eux.

Un autre enregistrement a lieu à Montréal avec les musiciens du Gypsy Kumbia Orchestra, sur le toit de l’immeuble où se trouve le studio La Hacienda Creative, rue St-Jacques. Un autre a eu lieu avec les Buffalo Hat Singers, au parc de la Rivière-des-Mille-îles. On peut voir les photographies des coulisses des essais sur le site web du projet. L’équipe souhaite maintenant développer des partenariats, par exemple avec des institutions patrimoniales, afin de poursuivre le projet encore en mode expérimental.

Défi : raconter des histoires d’une nouvelle manière

Le défi suivant, explique l’ethnomusicologue, est de pouvoir créer un scénario intéressant, une histoire à laquelle l’utilisateur pourra et voudra participer de façon interactive. Il s’agirait de faire le lien entre le cinéma –documentaire- traditionnel et les technologies employées par les jeux vidéo virtuels (on peut avoir des aperçus de ces nouvelles utilisations en fiction et en animation avec les bande-annonce en 360 du Livre de la jungle et le film en 3D Invasion!). L’intérêt des ethnomusicologues pour ce nouvel outil d’enquête et cette technologie de réalité virtuelle, qui fait suite aux enregistrements sonores et aux techniques audiovisuelles de collecte, réside aussi dans le fait qu’ils permettent une analyse plus fine du son grâce aux outils d’enregistrement multipistes.

En 2016, Ons Barnat travaille à un projet pilote qui permettra d’ajouter des éléments interactifs de réalisté augmentée à la vidéo et au son en 360 degrés : animations 3D (par exemple des reproductions numériques en 3D d’instruments de musique à manipuler virtuellement) et des textes. Il s’agirait aussi de penser le scénario en parcours et étapes, où l’aspect ludique est présent, par exemple où l’utilisateur pourrait apprendre à jouer sur un instrument virtuel et en tirer des notes pour pouvoir passer à un autre « niveau » de l’histoire et dans lequel un son pourrait attirer l’attention de l’utilisateur sur un contenu « augmenté ».

Ons Barnat et ses partenaires travaillent à nous faire découvrir les cultures et les traditions musicales du monde, dans le respect des artistes qui les créent, de l’intérieur. Leur travail en collaboration avec les maîtres musiciens, grâce à ces nouvelles façons de raconter en trois dimensions qui sont encore à explorer, nous fait plonger au cœur des cultures musicales d’ailleurs. À suivre.

Références

The Music Legacy Project : http://www.musiclegacyproject.com/

Vidéo 360 Gypsy Kumbia Orchestra sur Youtube :
https://www.youtube.com/watch?v=IeFNDMrI4Y4

Vidéo 360 Buffalo Hat Singers : https://www.youtube.com/watch?v=XgDV5UhOWNg

Article d'Ons Barnat sur le Music Legacy Project, Exhibiting Sounds
https://exhibitingsound.ca/2015/09/22/198/


Images 

Entête : Music Legacy Project, La Hacienda Creative.

Photographie de Ons Barnat. Crédit : Francine Clément.

Image tirée du document sur les Garifunas, Unesco, Patrimoine immatériel.

Capture d'écran de la vidéo 360 sur Youtube avec les Buffalo Hat Singers (Music Legacy Project).

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