Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

La recherche en bibliothèque est-elle définitivement passée de mode ?

Créé le mardi 6 septembre 2011  |  Mise à jour le dimanche 20 novembre 2011

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La recherche en bibliothèque est-elle définitivement passée de mode ?

Les étudiants utilisent massivement Internet comme source d'information pour leurs travaux; mais les enseignants préfèreraient les voir plus souvent utiliser les ressources des bibliothèques universitaires... A l'heure de l'accès généralisé à Internet dans les sociétés occidentales, ce souhait est-il légitime, ou témoigne t-il d'un attachement archaïque à des pratiques de recherche qui n'ont plus d'avenir ?

La réponse à cette question n'est pas tout à fait simple. On pourra se retrancher derrière l'effet générationnel et affirmer que les enseignants universitaires ont tort de rejeter une technologie parce qu'ils la maîtrisent mal. Mais Sonia Lefeuvre, dans le rapport de recherche "Nouvelles technologies et adaptation pédagogique" publié en mars 2011 par le laboratoire M@rsouin, explique que d'autres facteurs doivent être pris en considération. 

 

La hiérarchie de l'information

 

L'attachement aux ressources documentaires des bibliothèques universitaires témoigne, chez les enseignants, d'une conception du savoir hiérarchisé : les livres et les revues savantes contiennent des information qui ont été vérifiées et légitimées par les meilleurs experts. Internet en revanche propose des informations non hiérarchisées que les étudiants ne savent pas trier. Car là se situe, selon les enseignants, l'écueil principal à une utilisation essentielle, sinon exclusive, d'Internet comme source d'information pour les travaux universitaires : si l'on y trouve effectivement de vraies pépites (dont les enseignants eux-mêmes s'émerveillent constamment et qui leur permettent d'améliorer leurs cours et leurs recherches), les étudiants ne sont pas en mesure, dans leur grande majorité, de les reconnaitre, dans le flot continuel d'informations qui vient jusqu'à eux via les moteurs de recherche. Et si "le niveau baisse" chez les étudiants, selon l'epression consacrée c'est, selon la dizaine d'enseignants interrogés par Sonia Lefeuvre, surtout dans ce domaine : dans la capacité à vérifier, valider, hiérarchiser l'information et à exercer leur sens critique. 

L'on pourrait donc penser qu'il faut encourager les étudiants à retourner en bibliothèque, pour y effectuer des recherches dans des documents légitimes, avec l'aide des spécialistes que sont les documentalistes.

Mais une seconde étude, nord-américaine celle-là, relativise sérieusement la pertinence de cette solution. 

 

Retour en bibliothèque ? 

 

Cette étude ethnographique, menée pendant deux ans sur cinq campus universitaires de l'Illinois, avait pour but d'estimer au plus près l'usage des bibliothèques universitaires par les étudiants et d'évaluer les compétences en recherche documentaire de ces derniers.

Les conclusions sont étonnantes.

Si les étudiants (du moins, certains d'entre eux) fréquentent toujours les bibliothèques universitaires et en utilisent les ressources numériques autant que papier, ils ne font que très rarement apel aux documentalistes pour les guider dans leurs recherches. Et ce, même quand ils ne trouvent pas ce qu'ils cherchent.

Car les étudiants américains ne possèdent pas de meilleures compétences en recherche documentaire que leurs homologues français. Une large part de leurs recherches échoue, ils ne savent pas utiliser les bases de données académiques, ils ne savent pas trier les informations que leur retourne leur moteur de recherche préféré : "Ce n'est pas parce que vous avec grandi avec des outils de recherche comme Google que vous savez utiliser Google comme un bon outil de recherche", dit une des documentalistes ayant participé à l'étude. Ce que Sonia Lefeuvre dans le rapport français, traduit par la phrase suivante : "Cette habileté technique (à utiliser les outils numériques) ne se traduit pas en compétences culturelles, en capacité à problématiser, en une meilleure acuité intellectuelle...". 

 

"C'est quoi, le métier d'un documentaliste ?"

 

On pourrait donc supposer que les étudiants, déçus des résultats de leurs efforts de recherche, demandent de l'aide aux documentalistes. Or, ils ne le font pas, affirment les ethnologues américains. Ceci, pour trois raisons :

D'une part, les étudiants ne savent pas qu'ils ne savent pas. Ils estiment avoir fait tout ce qu'il fallait en matière de recherche et s'ils n'ont pas trouvé ce qu'ils cherchaient, c'est que cela n'existe pas.

D'autre part, ils ne connaissent pas la fonction du documentaliste. Ils le confondent souvent avec un "gardien de luxe", quelqu'un qui est là pour les surveiller et les orienter parmi les rayonnages, sans plus. Les étudiants préfèrent se fier à la parole de leurs enseignants lorsqu'ils ont des demandes à effectuer sur la recherche documentaire. Et si l'enseignant n'a qu'une connaissance partielle des sources d'information, l'étudiant ne le saura pas.

Par ailleurs, les documentalistes eux-mêmes ne vont pas au devant des étudiants. Ils surévaluent largement les compétences en recherche documentaire des étudiants, tout comme les enseignants d'ailleurs. Les uns comme les autres sont des chercheurs dans l'âme, ils sont passionnés par le travail de recherche et n'imaginent pas que cette activité puisse être considéré comme strictement utilitaire par les étudiants, qui préfèrent d'ailleurs dénicher des synthèses, des résumés, des schémas prêts à l'emploi que d'eplucher méthodiquement les sources primaires d'information afin d'élaborer leurs propres conclusions.

 

Un rapport différent au savoir

 

La question de la faiblesse des compétences de recherche documentaire des étudiants dépasse donc largement celle de l'opposition entre Internet et les bibliothèques universitaires. C'est le rapport au savoir lui-même qui est interrogé : lire, chercher longuement de l'information, en recouper les différents éléments, effectuer soi-même des synthèses, autant d'activités constitutives du travail universitaire qui ne sont plus considérées comme des fins en elles-mêmes par une majorité d'étudiants. Les documentalistes sont bien conscients de ce changement et s'y adaptent progressivement, mieux peut-être que la majorité des enseignants. Il leur arrive de fournir des références aux étudiants sans consacrer du temps à leur expliquer l'origine de ces ressources et le chemin à employer pour les trouver. En d'autres termes, il leur arrive de privilégier le service rendu à la formation. "Les documentalistes doivent conserver l'équilibre sur la crête étroite qui sépare le fait de donner un poisson à quelqu'un et le fait de lui apprendre à pêcher", dit l'une des ethnologues ayant participé à l'étude. 

Efficacité contre autonomie, rapidité des résultats immédiats retournés par Google contre lenteur et travail approfondi de la recherche traditionnelle dans les ressources papier légitimes, plaisir de la recherche documentaire mobilisant de hautes capacités intellectuelles contre pragmatisme du résultat suffisant... Oui, le rapport des étudiants à la recherche documentaire et leur habileté à exploiter les sources se modfient considérablement, sous l'impulsion du grand bazar d'Internet dans lequel se côtoient pièces rares et pacotille. Les métiers d'enseignant et de documentaliste doivent s'adapter à cette réalité, notamment en enseignant les bases de la recherche documentaire et l'utilisation efficace d'un moteur de recherche, car c'est bien cet outil qui sera quasi-exclusivement utilisé par les jeunes adultes dès qu'ils auront quitté les bancs des universités. 

Sources :

Nouvelles technologies et adaptation pédagogique. Sonia Lefeuvre, Cahier de recherche 2011/12, M@rsouin.

What Students Don't Know. Inside Higher Ed, 6 septembre 2011

Illustration : Jean-Baptiste Bellet, Flickr, licence CC-BY-2.0

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