Par Christine Vaufrey B  | redaction@cursus.edu

Le street art et le web sont-ils faits pour s'entendre ?

Créé le mardi 6 juillet 2010  |  Mise à jour le jeudi 14 juin 2012

Recommander cette page à un(e) ami(e)

Le street art et le web sont-ils faits pour s'entendre ?

Un petit mémoire de Master 1 comme lecture de vacances, ça vous dit ? Avant de tourner les talons, examinez bien le titre de ce document académique : Le web et le street art : jusqu'où (ne pas) communiquer ?

Dans ce mémoire, Mathilde Viana, étudiante en Master 1 Culture et métiers du Web à l'université Paris-Est Marne-la-Vallée, examine les relations complexes qui existent entre une forme d'art, symbole de la contre-culture urbaine, et le web qui semble pouvoir offrir une légitimité à toutes les formes d'expression.

Le street art tel que l'entend Mathilde Viana se matérialise au travers des innombrables oeuvres éphémères et souvent illégales qui ornent les murs de nos villes et, plus généralement, les espaces publics : graffitis, tags, fresques, pochoirs, stickers, mosaïques, et jusqu'aux installations temporaires de plus grandes ampleur. Il s'agit d'une forme d'art qui tire parti de son illégitimité, qui a pour but à la fois de décorer l'espace et de modifier les représentations du grand public sur ce que peut être l'art de la rue, en s'affranchissant des conventions.

Le sreet art, entre reconnaissance et refus

Après avoir défini le street art, Mathilde Viana prend soin de souligner que cette forme d'art ne vit plus tout à fait dans l'ombre : des institutions l'ont reconnue, et des espaces publics lui sont désormais réservés dans nos villes. On voit même des collectionneurs décoller des posters, ou emporter un morceau de mur support d'une oeuvre qu'ils apprécient...

Mais, si la reconnaissance vient doucement du côté des amateurs d'art, une part non négligeable du grand public continue de traiter le street art comme du vandalisme, surtout dans ses manifestations les plus spontanées et inachevées, telles les signatures au marqueur qui défigurent (ou décorent, c'est selon) les façades fraîchement repeintes.

Les graffeurs et autres artistes de rue sont donc tentés d'accélérer la reconnaissance de leur talent, voire d'inciter un public toujours plus large à acheter leurs oeuvres, et ce grâce à leur exposition sur des sites Internet.

Street art et web : une culture commune...

Mathilde Viana met en parallèle la culture originelle du street art et celle d'un certain web : gratuité, anonymat, facilité de création et de partage... les deux univers semblent effectivement faits pour se rencontrer.

Les premiers sites consacrés au street art sont nés avant l'an 2000, c'est à dire en même temps que le web lui-même. Aujourd'hui, on distingue quatre types de sites :

  • Les sites institutionnels, qui présentent les expos et festivals de street art, tels qu'ils sont organisés par les tenants de la culture officielle et légitime. 
  • Les sites d'artistes. Voir par exemple les sites de Bansky et Blek le Rat;
  • Les sites encyclopédiques, galeries d'images visant à la plus grande variété possible mais sans démarche explicative. Voir par exemple la galerie Flickr consacrée au Street art;
  • Les sites communautaires, qui recréent l'esprit des "crews" investissant les espaces publics, qui se caractérisent par de nombreuses fonctions favorisant l'interaction entre artistes d'une part, entre artistes et public d'autre part. Voir par exemple FatCap.

Ces différentes catégories de sites correspondent aux différents types de public du street art. Le néophyte ira volontiers sur les sites institutionnels ou les sites encyclopédiques, alors que l'artiste de sensibilité "contre-culturelle" se sentira chez lui sur les sites communautaires. Les sites d'artistes sont visités par un public varié, attiré par le nom de celui qui a acquis une certaine reconnaissance et n'hésite pas à ouvrir une boutique en ligne.

L'auteure du mémoire pose alors la question suivante : l'affichage sur le web ouvre t-il les portes de la légitimité ? Oui, répond t-elle, dans la mesure où le web favorise un effacement des frontières entre culture savante et culture populaire. Oui également, puisqu'une oeuvre peut être interprétée de différentes manières selon la personne qui la regarde. Le web offre, selon l'expression de Florence Allard, "une culture sur mesure" à l'internaute.

Mais certains artistes tenants de la contre-culture vont plus loin, et c'est là la partie la plus originale du travail de Mathilde Viana : Evan Roth par exemple, a créé avec un laboratoire de recherche dédié un langage de programation, le GML, qui permet de créer des graffitis numériques. la visite de la banque de données consacrées aux graffitis créés en GML est à ce niveau assez convaincante. Un étudiant allemand a pour sa part développé le Wii spray, qui permet, après avoir inséré la manette de sa Wii dans une bombe de peinture fictive, de graffer son poste de télévision !

 

Au risque, pour le street art, de perdre son pouvoir de contestation

Les oeuvres numériques ainsi réalisées respectent-elles les fondamentaux du street art ? Certains artistes en doutent, pour les raisons suivantes :

  • Les coûts de création de graffitis numériques sont élevés, alors que le street art ne coûte rien ou presque;
  • Les oeuvres de la rue sont sensibles aux dégradations du temps, au vandalisme, et intègrent ces aspects comme des parties intégrantes. Sur le web, rien ne se perd, rien ne se transforme... L'oeuvre garde un côté "neuf" qui ne convient pas aux oeuvres éphémères de la rue;
  • Surtout, les grafs numériques n'ont pas d'impact sur la vie sociale des internautes. Elles perdent là la dimension contestataire du véritable street art, fait pour provoquer des réactions. Un internaute a toujours le choix de ne pas aller sur les sites dédiés au street art, et peut même en ignorer totalement l'existence, quand bien même il voudrait les trouver, tant il est difficile, pour de nombreuses personnes, de savoir ce qui est disponible sur la grande toile. 

Mathilde Viana pointe donc les limites de l'utilisation du numérique pour la valorisation d'un genre artistique qui risque d'y perdre sa spécificité et son sens social. Son mémoire est complété par de très intéressantes annexes, dont de nombreuses photos d'oeuvres, des captures d'écrans et une biblio-sitographie complète.

Une lecture éclairante pour tous ceux qui s'intéressent aux cultures alternatives, dans l'espace physique ou virtuel. 

Le mémoire de Mathilde Viana Le web et le street art : jusqu'où (ne pas) communiquer ? est disponible et téléchargeable sur Scribd.

Photo : Bansky street art, Scott Roberts, Flickr, licence CC.

 

Poster un commentaire

Commentaires

0 commentaire