Par Alexandre Roberge  | a.roberge@cursus.edu

Les photographes dans les musées, ces barbares

Créé le dimanche 9 décembre 2012  |  Mise à jour le mercredi 20 mars 2013

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Les photographes dans les musées, ces barbares

En 2010, l'un des musées françaises les plus visités, le musée d'Orsay à Paris, décidait de partir en guerre contre les photographes dans son établissement. Comme dans beaucoup d'autres musées français, il y est maintenant interdit de prendre des photos, qu'il s'agisse des oeuvres ou des salles elles-mêmes. Nous avions, à l'époque, abordé le sujet et avions émis quelques réserves sur la décision du musée parisien. Particulièrement à la lumière de musées américains, britanniques et même toulousain qui, au contraire, encouragent la photo et partagent en ligne les images de leurs visiteurs, afin de créer une communauté et de mettre en valeur leur établissement.

Le sujet a refait surface lorsque le président des musées Orsay et de l'Orangerie, Guy Cogeval, s'est confié dans le catalogue d'une exposition sur l'impressionnisme et la mode au mois de juin 2012 : « C‘est une des raisons pour lesquelles nous avons interdit de prendre des photos dans les salles. Les visiteurs ne regardaient plus… et empêchaient les autres de voir. Je me suis aperçu de cette barbarie qui commençait à surgir, lors de mes dernières années d‘enseignement à l‘École du Louvre. […] »

Deux poids, deux mesures?

 

Comme le soulignera le site « Louvre pour tous », le président avait-il conscience du terme utilisé ? Un touriste voulant conserver une trace photgraphique de sa présence dans un des plus prestigieux musées de Paris est un barbare, c'est-à-dire un homme non civilisé sauvage et violent ? La question mérite d'autant plus d'être posée que cette "barbarie" semble bien être à géométrie variable. Récemment, on a vu Shakira poser devant un tableau, et personne ne l'a traitée de barbare. Une situation de « deux poids, deux mesures » qui a, bien sûr, provoqué l'ire des internautes sur la page Facebook du musée.

De plus, selon ce même article du Louvre pour tous, monsieur Cogeval ne semble pas être très au clair pour ce qui a trait de l'usage du numérique par les musées. Ainsi, il déclare dans le catalogue que lorsqu'il enseignait à l'École du Louvre, il était horrifié par les dires d'étudiants qui affirmaient que la version sur ordinateur était plus intéressante que le tableau original puisque la résolution était plus fine, l'éclairage meilleur et que l'on pouvait zoomer et mieux admirer l'oeuvre. Sacrilège pour monsieur Cogeval qui soutiendra: « Je me suis dit : « ‘Mon dieu, on est en train de rentrer dans une époque de barbarie.’ Parce que les générations précédentes étaient, elles, absolument fascinées, avec le coeur qui battait lorsqu‘on était devant les tableaux eux-mêmes. »

Pourtant, ce même président n'a cessé dans les deux dernières années d'affirmer avec fierté que le musée d'Orsay se mettait à l'ère du numérique. C'est même son établissement qui a accueilli la conférence de presse annonçant la deuxième version du Google Art Project, projet auquel s'est associé le musée d'Orsay et qui permet de mieux voir les œuvres, de les zoomer, etc. Bref, tout ce qu'il dénonce comme de la barbarie dans un catalogue de 2012. Personne ne contredira le fait que la rencontre physique avec une oeuvre dont on n'avait vu que des reproductions sur papier ou en ligne constitue un grand moment. Mais faut-il pour cela balayer le souvenir de cette rencontre ?

L'interdiction de photographier à l'ère du numérique ne devient-elle pas anachronique ? Certes, il peut y avoir de l'incivilité comme dans tout autre lieu public au monde de la part des visiteurs. Mais cela est-il réellement lié à la photographie ? N'est-ce pas là plutôt une question de gestion de foule ?  Si une personne désire prendre quelques clichés d'un tableau qui l'émeut et qu'elle ne gêne personne, est-elle barbare ? Le règlement interdiant la photo au musée est d'autant plus triste qu'il n'est pas du tout appliqué comme le prouve ce vidéo; de nombreux touristes continuent à photographier sans être empêchés par qui que ce soit. Pas étonnant d'ailleurs que le célèbre Musée du Louvre ait abandonné une directive semblable à celle d'Orsay, dans la mesure où la situation devenait ingérable pour le personnel.

Voilà la question qu'il faudrait poser à monsieur Cogeval : si Shakira devant l'Olympia de Manet constitue une bonne publicité pour le musée, les clichés de centaines de visiteurs du monde entier voulant partager leur expérience avec leur réseau ne constituent-ils pas autant de panneaux publicitaires tout aussi valables que la chanteuse populaire? C'est ce qu'ont compris bien des musées anglo-saxons. Et contrairement à la croyance dont semble se réclamer Monsieur Cogeval, ces photos populaires en ligne et la participation des musées à des projets comme le Google Art Project ne font pas diminuer l'affluence dans les établissements populaires, bien au contraire.

Bernard Hasquenoph : Photographier au musée : une "barbarie" selon Guy Cogeval. Le Louvre pour tous, 21 octobre 2012.

Crédit photo: jfgornet via photopin cc

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