Par Martine Dubreucq  | martine.dubreucq@fle.fr

Le temps qu'on s'accorde, le temps qu'on accorde aux autres... et aux apprentissages

Créé le vendredi 24 septembre 2010  |  Mise à jour le mardi 29 janvier 2013

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Le temps qu'on s'accorde, le temps qu'on accorde aux autres... et aux apprentissages

Stefana Braodbent est à la fois anthropologue et cogniticienne et travaille au département d'anthropologie d'UCL à Londres.

Ses recherches se fondent sur l'observation des habitudes et des différentes stratégies de communication adoptées selon les médias utilisés. Son équipe a par exemple dégagé plusieurs manières de distribuer les échanges selon les médias :

- La ligne fixe du téléphone est la chaîne collective, la colonne vertébrale de l'organisation de la maison, la plupart des appels étant faits « en public »
- Le mobile est réservé aux appels de dernière minute, à la coordination des déplacements et des rencontres.
- Les textos sont dédiés à l'intimité, aux émotions.
- Les courriels reviennent à l'administration et à l'échange de documents, d'images et de musique.
- Les outils de communication synchrones numériques tels MSN ou Skype en revanche seraient des canaux de communication en continu, ouverts en arrière-plan alors que les gens font autre chose.

L'organisation du temps, une donnée sociale qui varie selon les pays considérés

Le temps se situe au coeur de ces études. Grâce à des enquêtes approfondies et des entretiens sur les emplois du temps auprès de la population européenne, S. Braodbent a remarqué que l'usage qui est fait des médias n'est pas le même chez les adolescents suisses et allemands que chez les adolescents américains étudiés par Dana Boyd par exemple. Il y a aux USA beaucoup moins de différences entre un adolescent de 16-18 ans et un jeune de 23-24 ans qu'engre personnes des mêmes tranches d'âge en Europe. "Une grande partie des étudiants américains ne sortent pas de leur cohorte d'âge", dit Stefana Braodbent, "alors que la plupart des jeunes Européens travaillent très tôt tout en faisant des études, ce qui change leur façon de communiquer".

Voilà qui peut nous poser des questions sur la validité universelle des études nord-américaines en matière d'éducation, de temps accordé à l'apprentissage et de rôle joué par les réseaux sociaux dans els nouvelles façons d'apprendre. L'organisation du temps étant d'abord sociale, il semble que beaucoup de recherches sur l'attention mésestiment ce paramètre. Le temps qu'on veut bien accorder à telle ou telle activité par l'intermédiaire d'un outil ne dépend pas uniquement de facteurs personnels.

Je t'écoute, je te respecte : l'attention comme marque de pouvoir

On a coutume de parler de l'attention comme d'une faculté personnelle. Les neurosciences en ont fait une capacité du cerveau qui peut se travailler et se développer. Stefana Braodbent pense que l'attention est éminemment sociale et qu'elle est une des structures de pouvoir les plus importantes.

Dans les milieux de travail, elle est utilisée pour asseoir son autorité. Ceux qui ont un statut plus élevé s’attendent à recevoir l’attention des autres et ceux qui ont un statut plus bas doivent porter de l’attention. Plus on a de pouvoir sur l'autre, plus on va lui imposer des canaux de communication synchrones (téléphone, visioconférence). On évalue clairement le niveau d'attention porté à quelqu'un dans les échanges professionnels qui s'échelonnent du « Je vous appelle demain sans faute à ce sujet » au « Ecrivez-moi un message à l'occasion sur ce sujet ».

Les réseaux sociaux ont généralisé le "niveau zéro" de l'attention inerpersonnelle : des moyens de communication comme Facebook ne demandent l'attention de personne en particulier et n'engagent personne : c'est la raison pour laquelle les institutions ont beaucoup de mal avec les réseaux sociaux.

L'attention, un processus social

On peut voir l'école traditionnelle comme une façon de polariser l'attention des élèves sur des sujets et des contenus que l'on a définis à l'avance comme incontournables, tous en même temps.

« On apprend aux enfants à se concentrer , ce sur quoi se concentrer, ce qui vaut la peine de se concentrer. La façon de gérer la complexité et l’attention s’appuient sur l’idée que les gens peuvent la gérer de façon individuelle, que c’est un processus individuel qui s’appuie sur la volonté de chacun. Or, l’attention est un processus social plus qu’individuel. "

En d'autre termes, on devrait se précoccuper de savoir ce qui est digne d'attention dans nos sociétés, avant d'accuser les enfants de manquer d'attention.

Les textos sont la cigarette et le café des travailleurs modernes

Car le contrôle de l’attention des gens est voué à l’échec : la multiplication des moyens de communication l'a rendu impossible. Dans l'entreprise comme à l'école, les SMS, les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook ont souvent une fonction bien connue : tromper l'ennui, et marquer la fin d'une étape, la fin d'un cycle de travail. « Nos vérifications d’e-mails correspondent souvent à une chute d’attention dans notre travail et font partie d’un cycle d’attention qui a pour fonction de la détourner pour nous permettre de nous reconcentrer ».

Ils sont également une façon de préserver un certain espace personnel, contrairement à ce que l'on entend dire. Depuis 150 ans, précise Stefana Braodbent, les gens ont été payés au temps passé sur leur lieu de travail et la distinction public/privé sur les réseaux reproduit la distinction espace de travail / maison.

Aujourd'hui tout le monde peut être connecté, partout. Il faut donc trouver de nouvelles lignes de partage.

La maison reste un espace de communication, grâce aux réseaux

Pour les concepteurs de formation à distance, la réflexion de Stefana Braodbent sur les changements d'usages des médias dans la maison est très stimulante.

Sa pratique d'ethnographe l'a amenée à demander au gens de consigner les activités de leur journée, heure par heure, et elle a vu évoluer les usages autour des communications. Elle s'étonnait de ne jamais lire que le soir les gens recevaient des visites à la maison. Pourquoi la maison était-elle ainsi fermée ? La maison conforme au modèle bourgeois de l'espace privé ne communiquait donc pas avec l'extérieur ? L'étude plus fine a permis de s'apercevoir que cette maison était « pleine de trous », comprenait un nombre incalculable d'heures passées à communiquer avec la famille, les amis, en particulier sur Skype. Et l'étude de ces échanges permet de relativiser les discours sur la multiplication des amis et contacts et la superficialité des échanges : 80% des messages ou appels mettent en relation 3 ou 4 personnes (toujours les mêmes), et sur Facebook 5 personnes en moyenne communiquent de façon régulière et suivie.

Foule sentimentale

Contrôler et forcer l'attention mène à une impasse, dans le monde du travail aussi bien qu'à l'école, et plus personne aujourd'hui ne voudrait nous faire croire que c'est la voie de l'avenir, sauf pour de très mauvaises raisons populistes.

Considérer les gens dans leurs vies, leurs besoins et leurs priorités de tous les jours demande un peu d'humilité et de tact pour un pédagogue. Les motivations pour apprendre sont fragiles, elles cèdent souvent la place aux distractions toujours plus puissantes, et en cela Stefana Braodbent semble très optimiste sur la capacité de chacun à gérer son temps en dehors de la télévision qui reste une pourvoyeuse massive d'occupation (3H 30 par jour, et 5H en 2020 d'après l'IDATE).

Les réseaux sociaux sauront-ils être suffisamment convaincants pour fortifier le désir d'apprendre et pour inciter chacun à se prononcer clairement sur ce qu'il veut communiquer aux autres, et pas seulement à ses proches ? C'est en tout cas dans cette direction que les éducateurs pourraient chercher des idées et inventer des façons de réintroduire de l'affectif dans des processus que les sciences cognitives ont enfermé dans des grilles un peu trop rationnelles.

Place de la toile, émission de Xavier de la Porte sur France culture. Emission du 19 septembre 2010

Conférence TED de Stefana Braodbent, en juillet 2009

Photo : Xavier Encinas, Flickr, licence CC.

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