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Publié le 10 mars 2021 Mis à jour le 10 mars 2021

Quelques apports pour une mythologie de la formation

Des objets, des histoires et des personnages qui construisent nos représentations

Le monde de la formation est parcouru d’histoires que nous nous transmettons et qui illustrent de grands principes pédagogiques. Ces histoires se cristallisent autour de personnages, d’objets ou encore de concepts. Elles forment une mythologie collective partagée et racontée régulièrement, qui consolide nos représentations. Dans cet article, je vous propose un échantillon à la fois partiel, désordonné et subjectif de ces histoires qui tissent une mythologie.

Le professeur en Pygmalion

Commençons par un vrai mythe. L’histoire de Pygmalion est présentée par Ovide dans ses métamorphoses. L’auteur nous raconte que ce sculpteur s’est épris d’une de ses œuvres. Aphrodite comprend la force de cet amour et donne la vie à cette sculpture, qui devient Galatée et épouse Pygmalion.

Pygmalion représente la puissance créatrice par excellence. En pédagogie, le concept d’effet Pygmalion regroupe toute une série d’expériences. Elles consistent à indiquer de manière aléatoire à des enseignants que parmi leurs nouveaux élèves certains ont un très bon niveau. Les enseignants vont alors être plus attentifs, valoriser davantage, évaluer régulièrement… et les élèves sélectionnés au hasard vont effectivement terminer leur année scolaire avec de bonnes évaluations. Inversement, l’effet Golem traduit le fait que lorsque les enseignants ont des a priori négatifs sur certains groupes d’étudiants ou d’élèves, ils réduisent la qualité de leur accompagnement, conséquemment les élèves ont une probabilité plus grande de se retrouver en difficulté. On parle de prophétie autoréalisatrice.

Dans les histoires que partagent les pédagogues, beaucoup évoquent des rencontres déterminantes entre élèves et professeurs. On pense à Monsieur Germain, l’instituteur d’Albert Camus qui a cru en lui et a réussi à convaincre ses parents. On pense aussi au professeur de Rhétorique Georges Izambard, jeune enseignant de 22 ans qui encourage Rimbaud et lui fait découvrir les Parnassiens.

Ces histoires nous rappellent l’importance du regard bienveillant que l’on pose sur les élèves et étudiants. Elles montrent qu’indépendamment d’une transmission de connaissance ou du développement de savoir-faire, l’enseignant travaille sur l’estime de soi, la confiance en soi, la construction d’un projet de vie et le sentiment d’auto-efficacité. Elles nous incitent à voir ce qu’il y a de meilleur et de plus prometteur chez chacun, plutôt que de pointer les difficultés, les manques et les niveaux faibles.

Le triangle tracé dans le sable de Socrate

Restons dans l’antiquité. Nous voici en 400 avant notre ère. Socrate veut démontrer qu’apprendre, c’est retrouver des connaissances que nous avons en nous. Et pour cela, il demande qu’on lui apporte un de ces nombreux esclaves qui accompagnent Ménon. L’esclave a été choisi au hasard. Il parle grec et c’est bien suffisant. Socrate trace un carré et lui demande comment en dessiner un d’une surface double. L’esclave formule des hypothèses erronées, Socrate lui montre qu’il a tort, et enfin, l’esclave anonyme parvient à la solution. Il faut tracer un côté du nouveau carré à partir de la diagonale du premier.

La thèse des réminiscences n’a sans doute plus beaucoup d’adeptes. Alors quel est l’intérêt de cette histoire ? C’est sans doute que Socrate ne fait pas de différence entre le jeune homme qui n’a aucun bagage scolaire et qui est tout en bas de l’échelle sociale, et ses élèves habituels, issus de riches familles athéniennes et bien éduqués. Il laisse l’esclave tracer lui-même les lignes. Il est présent, mais de la manière la plus légère possible. Cette affirmation de l’égalité des intelligences annonce Joseph Jacotot, le maître ignorant que Rancière a contribué à populariser.

La machine à punir de papa Schreber

Évitons l’arbitraire, l’excès d’émotion et la violence immodérée. L’histoire de l’éducation cultive avec ténacité la recherche de sanctions mesurées, qu’il s’agisse de récompenses ou de punitions. Les machines que met en vente le père du « président Schreber » comptent parmi ces innombrables inventions qui feront paraître archaïques les coups de pied au derrière et autres martinets.

Schreber a été le premier cobaye des inventions paternelles et de ses théories éducatives. Il est devenu un éminent juriste… mais c’est surtout une monographie de Freud qui l’a rendu célèbre. Il souffrait en effet de paranoïa et ses écrits fournissent un témoignage précieux sur ce trouble psychique. Quelques études postérieures à celle du psychanalyste viennois ont fait l’hypothèse d’un lien entre les machines à claque du père et les délires du fils.

Ce type de machine figure de façon plus drôle dans « les sous-doués passent le bac ». On les retrouve dans une version plus dramatique dans l’expérience de Milgram, où le prétendu cobaye tiré au sort reçoit des décharges électriques (heureusement factices) lorsqu’il se trompe.



Le panoptique : réduire la part d’ombre

En 1780 Jeremy Bentham, philosophe utilitariste anglais, imagine un système carcéral où un gardien quasi invisible pour les détenus pourrait voir l’intérieur de chaque cellule d’un seul coup d’œil. À tout moment, il pourrait ainsi faire intervenir d’autres surveillants pour faire cesser un comportement. Depuis 2015 des responsables de formation et des éditeurs de plateformes se prennent à rêver de milliers de cellules, mais sur un tableur cette fois-ci. Dans ces cellules, des temps de connexion, des résultats de tests, des nombres de tentatives, des préférences cognitives… qui permettraient aux algorithmes de doser au millilitre un cocktail de formations adaptées à un individu, à un moment donné, en fonction d’objectifs précis.

On raconte que les prisonniers incarcérés dans les cellules conçues par Bentham ont parfois souffert de troubles mentaux. Se savoir observés au quotidien et jour est nuit aurait bousculé leur équilibre. En revanche, nous manquons de recul et d’expérience concrète pour évaluer l’effet sur le bien être des apprenants.

Le meilleur enseignant ? Quelques milliers d’étudiants

2008. La formation à distance s’est banalisée. Mais deux chercheurs canadiens vont en bousculer les règles. Ils proposent à plus de 2000 étudiants un cours intitulé « Connectivism and Connective Knowledge ». La prouesse n’est pas là. Ils cassent la frontière entre apprenants et formateurs. Ce sont les personnes inscrites qui organisent les contenus et élaborent les ressources. L’expérience a été mainte fois reproduite. En France, on peut citer Itypa, « Internet, tout y est pour apprendre », premier Mooc francophone collaboratif proposé en 2014.

La force de Downes et Siemens est surtout d’avoir bousculé la vision que nous avions de la compétence ou de la connaissance. Ma compétence, c’est ce que je sais faire dans un contexte donné, mais aussi ce que je peux mobiliser. Si face à une difficulté, je peux appeler un ami qui m’aidera, ma compétence en est augmentée. Si je n’ai pas d’ami à appeler, mais que je suis capable de trouver l’information, de l’organiser, de la mettre en forme, ma compétence est encore plus grande ! Savoir où trouver de nouvelles informations et savoir les organiser, les hiérarchiser et les connecter est plus important que les connaissances que nous avons accumulées.

Les conséquences pratiques en formation sont nombreuses. Il s’agit de développer les activités collaboratives, et en particulier celles de recherche, de sélection et de mise en forme des connaissances. Les moocs d’inspiration connectiviste ont encouragé l’ouverture de blogs, de Scoop-it et de comptes Twitter. Cette approche incite également à prolonger l’apprentissage au delà des salles de cours.

« Ma voix dans votre sommeil », le mythe d’un apprentissage sans effort

Les efforts, l’endurance, la ténacité, nous sommes tous pour. Mais sincèrement, nous ne serions pas contre une méthode qui nous ferait gagner du temps. Nous guettons volontiers les astuces qui nous permettraient de brûler des étapes et d’apprendre en quelques heures ce que les générations précédentes maîtrisaient après plusieurs années. Pourquoi faire du sport, courir ou soulever de la fonte, quand des stimulateurs électriques peuvent exercer nos muscles, pendant que nous sirotons un soda sur notre canapé.

« Je parlerai pendant votre sommeil et vous retiendrez ce que je dirai sans même vous en rendre compte » Langelot Agent Secret, bibliothèque verte — Vladimir Volkoff — 1965

Lorsqu’il est poussé à l’extrême, l’apprentissage sans douleur se traduit dans certaines fictions par l’apprentissage pendant le sommeil. Langelot développe des connaissances pendant son sommeil, d’autres apprennent sous hypnose, et d’autres encore croient qu’ils parleront couramment une langue en trois minutes par jour avec une application.

L’intelligence artificielle différencie mieux les shiba inu et les cookies que nous…

Depuis quelques années maintenant, les promesses de l’intelligence artificielle semblent se concrétiser. Depuis que Watson a répondu à des étudiants en médecine sur des forums, on annonce une accélération. Les enseignants ont les yeux qui pétillent. Tous voudraient voir de leur vivant des copies corrigées automatiquement et des algorithmes qui organiseraient une remédiation individualisée. C’est pour demain, leur dit-on. Mais c’est quand demain ?

En attendant, les résultats concrets impressionnent. Un système d’intelligence artificiel peut chanceler quelque temps pour différencier un shiba inu d’un coolie. Mais il apprend vite, et bien entraîné, il se trompe moins qu’un humain et finit par donner le nom du chien. La reconnaissance faciale est moins complexe semble-t-il qu’une correction de dissertation. Mais attendons. C’est pour demain.



Le bateau-école : changer de lieu pour changer sa condition.

Les lieux tiennent une place importante dans les mythes liés à la pédagogie. Pensons au lycée d’Aristote, à l’académie de Platon ou au jardin d’Épicure ou encore à la bibliothèque de Montaigne aménagée dans une tour. Mais si il faut faire un choix, c’est le bateau de Giulia Civita Franceschi qui retiendra notre attention.

Nous sommes à Naples, en…. De nombreux enfants abandonnés ou délaissés par leurs parents vivent de petits travaux ou de délits. Ils sont invisibles. Le sculpteur Vincenzo Gemito, lui-même abandonné à la naissance, a donné des images touchantes de ces jeunes pêcheurs et a ouvert la voie à des représentations pittoresques. La réalité est plus rude. Et rien n’est fait pour aider ces enfants à sortir de leur condition.

Giulia Civita Franceschi va ouvrir un bateau-école de 1913 à 1923. C’est une corvette construite en 1869 et baptisée Caracciolo. La vie à bord est organisée autour de valeurs et d’activités rythmées. L’entraide, la participation, la solidarité sont mises en avant. Les enfants portent un uniforme et reçoivent une formation de base. Certains atteindront même un bon niveau scolaire, et pourront poursuivre des études. 750 enfants environ passeront par cette école. La capitaine du navire, surnommée la Montessori de la mer a surtout mis en œuvre une pédagogie par l’action, l’expérimentation, la participation et la collaboration.

Cette liste est bien entendu subjective. Elle oscille entre la mythologie et le cabinet de curiosités. Elle montre qu’au-delà des concepts, nous construisons nos représentations sur de la narration, des histoires partagées, des métaphores, des objets de fiction ou du quotidien.

Illustrations : Frédéric Duriez


Ressources :

Sur la notion de mythologie :

Roland Barthes — Mythologies — éditions du Seuil — 1957
https://www.seuil.com/ouvrage/mythologies-roland-barthes/9782757841754

Jérôme Garcin (dir.) — Nouvelles mythologies — éditions du Seuil — 2007
https://www.seuil.com/ouvrage/nouvelles-mythologies-jerome-garcin/9782757850107

Master Médiation interculturelle et traduction dans l’espace germanique et nordique de Sorbonne Université (Faculté des Lettres) « Les mythologies de Roland Barthes — 60 ans déjà ». mis en ligne en décembre 2017, consulté le 6 mars 2021
https://mastermegen.wordpress.com/2017/12/27/les-mythologies-de-roland-barthes-60-ans-deja/

Sur l’intelligence artificielle et la reconnaissance d’images :

Marine Chassagnon  - Huffington Post - Chihuahua ou muffin ? octobre 2016, consulté le 6 mars 2021
https://www.huffingtonpost.fr/2016/03/11/jeu-chien-deviner-patisserie_n_9437528.html

Sur le navire-école :

Frédéric Duriez — les innovations de la pédagogie italienne du début XXème siècle - janvier 2017
https://cursus.edu/11090/les-innovations-de-la-pedagogie-italienne-au-debut-du-xxeme-siecle

Sur le panoptique

Michel Foucault — Surveiller et punir — Gallimard — 1975
http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tel/Surveiller-et-punir


Mots-clés: Pratiques pédagogiques Mythologie Histoire De La Pédagogie Récits

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