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Publié le 07 avril 2021 Mis à jour le 07 avril 2021

L’existence ou la sortie du chaos [Thèse]

Itinéraires d’adolescents résilients

« L’existence est le fait d’exister. C’est une réalité individuelle, actuelle, unique et contingente. C’est aussi, étymologiquement, sortir de, se manifester, se montrer. »

Se manifester, trouver sa place, agir et contribuer au monde.

Statistiquement, dans les groupes d’apprenants, de collègues, de proches, un nombre conséquent de personnes a vécu des expériences de vie qui ont laissé des traces plus ou moins vives et blessantes.

Les ressources cognitives de la personne, occupée à faire face, sont moins facilement mobilisables pour l’apprentissage, la bonne relation et la construction de sa vie. Ça ne se voit pas toujours, ça ne se dit pas toujours, ça ne s’entend pas toujours mais ça joue.

La personne peut exister en plusieurs épaisseurs : celle qu’elle présente au monde et celle qui travaille à l’ombre à « s’en sortir » ; elle peut décrocher : du scolaire, du social, du familial, du cognitif ; elle peut passer à l’acte : un acte destructeur vis-à-vis d’elle-même ou sur autrui.

Elle peut déjà être résiliente ou en chemin.

Revenir de l’épreuve

Rares sont les personnes attirées par hasard vers un métier d’aide à autrui. L’auteur de la thèse, Benoît Tielemans, a « bourlingué […] dans le bocal de son cerveau […] et dans le monde » avant de passer au travers du miroir que la vie lui tendait, avec son épouse et son fils, et d’avoir « la chance d’éprouver dans la chair et le corps la stabilité qui sied à un esprit qui aspire à se développer. »

Le chercheur exprime qu’il a réussi à se discipliner suffisamment pour reprendre des études à 48 ans. Disposant alors de ressources affectives pour se sécuriser, il a « libéré de l’espace de cerveau pour méditer cette phrase [du Bouddha] : sois à toi-même ta propre lumière », et nous offrir cette thèse généreusement réfléchie.

Ces profils professionnels, revenus de l’épreuve avec le trésor de celle-ci, peuvent articuler un vécu semblable à celui que mobilise un pair aidant à leur savoir professionnel.

Leur expérience personnelle, savamment mise en musique dans la stabilité du cadre d’intervention professionnel, contribue à la qualité du soutien : directement auprès des bénéficiaires, et/ou indirectement, par exemple par la mise en place de la méthodologie exposée dans cette thèse.

Les jeunes résilients

« Qu’il s’agisse de jeunes placés en institution depuis la petite enfance, de jeunes ayant commis des actes qualifiés d’infractions et sous la coupe du juge de la jeunesse, de jeunes issus de milieux carencés sous différents aspects, issus de milieux défavorisés ou aisés, ces distinctions n’ont cours ici que par le seul fait que ce sont des jeunes au parcours fracassé. »

« Le fracas est une épreuve ressentie comme au-delà des épreuves supportables ; un obstacle de trop ou trop haut à franchir et sur lequel le sujet se fracasse. »

L’expérience traumatique fige le réel, et le redistribue dans une répétition hors de contrôle. C’est une expérience vidée de sens, qui entrave le processus de représentation et de symbolisation.

Le trauma capte des capacités cognitives et fixe les ressources sur des préoccupations de survie et, par là, contraint le développement identitaire et des capacités.

Ça fige, ça fait effraction,
ça s’empile et ça s’emmêle,
ça capte l’énergie et les ressources
pour parer à l’effroi qui effracte.

Pour des jeunes adolescents, le fracas restreint l’acquisition de nouvelles capacités cognitives, la poussée vers l’autonomie, la relation avec les pairs et la libido.

La remise en mouvement, la sortie du temps figé du trauma et la remise en sens, notamment par la rencontre de figures d’attachement positives (les tuteurs ou activateurs de résilience), permet d’activer la résilience.

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et psychanalyste, définit la résilience comme :

« Un processus biologique, psychoaffectif, social et culturel qui permet un nouveau développement après un traumatisme psychique. »

« Comprendre pour mieux aider, et aider pour mieux comprendre »

« Rencontrer des jeunes et demander leur aide pour comprendre ce qui a fait qu’ils sont devenus qui ils sont, s’est avéré un acte puissant pour les aider à ouvrir leurs boîtes noires.

Ils font émerger et éclore ces moments féconds de la vie où naît la résilience ; là où elle se cristallise et prend corps au travers de liens particuliers, en ces temps et ces lieux inscrits dans leur mémoire, qu’il leur appartient de découvrir, de redécouvrir. »

Ayant pris soin de mettre en place un cadre propice à une parole libre, le chercheur demande à chaque jeune de l’aider à comprendre ce qui fait que des personnes ont pris plus de « portes dans la figure » que d’autres et, s’il considère s’en être sorti sans trop de « cicatrices », il le sollicite pour aider d’autres jeunes « à faire un chemin où les portes claquent moins et où on peut cicatriser plus vite et mieux ».

Le jeune est l’expert de lui-même.

« Lui seul sait qui il est et où il en est dans sa vie. »

D’abord ne pas nuire – primum non nocere

Toutes les précautions sont prises pour ne pas nuire et ne pas replonger dans la blessure sans distance. Mais au contraire pour proposer une symbolisation positive par la mise en route d’un récit de vie soutenu par la démarche libératrice et bienveillante de l’auteur. Il commence par poser la question :

« Qu’est-ce qui a fait que tu es devenu·e qui tu es aujourd’hui ? »

Détonateur

« Tu es »

Fondement de la rencontre et étincelle de la relation
Carburant
« Qu’est-ce qui »Recherche des causes possibles
Conteneur
« Qui tu es »Enveloppe psychique et physique de la personne qui raconte son histoire
Contenu
« A fait »Contenu des histoires racontées à soi-même pour se construire un je

Le récit ontographique

Dans le déroulé de 45 entretiens, 35 jeunes se sont prêtés à la démarche d’une écriture de l’être (récit ontographique), pour visualiser à différents moments de la vie et dans différentes phases de leur parcours, leurs itinéraires de résilience.

À partir de deux feuilles, l’une présentant une ligne du temps, l’autre figurant le réseau de toutes les personnes qui ont compté dans la vie du jeune (le « réticulogramme »), le chercheur, par des allers-retours entre la feuille du temps et celle du réseau, invite la personne adolescente à explorer son parcours de résilience.

Les moments de bien-être sont identifiés, remémorés de manière sensible par une évocation invitant les perceptions, notés (de 1 à 10) et positionnés sur la ligne du temps. Les personnes importantes (qui peuvent aussi être « le gars qui l’a poussé à piquer sa première voiture »), sont également invitées, sans jugement, par une évocation sensorielle et émotionnelle, avec une couleur (un stylo 4 couleurs), un mot.

Un « flash back d’inclusion active » est proposé dans une démarche d’émancipation. Il s’agit d’identifier un moment pendant lequel le jeune se sent bien, de lui faire revivre sensoriellement ce moment, et d’ancrer les sensations positives liées à ce moment. C’est ce qu’on peut faire en sophrologie.

En fin d’entretien ou au rendez-vous suivant, le jeune, à partir de son état présent de résilience (donc en sécurité), retourne vers cette version antérieure de lui-même avec des pouvoirs magiques et bénéfiques, pour l’encourager dans ses futures épreuves.

Visualisation des processus dynamiques

À l’issue de ce travail, les processus sont cartographiés dans un espace sémantique de résilience inspiré par les travaux des auteurs de Les Ressources de la résilience.

L’adaptation du schéma est présentée en page 206 avec les axes : résilience / désilience (son opposé) et résistance / désistance (idem), et en page 207 avec les mots des adolescents : je veux en sortir grandi·e / je me développe envers et contre tout et je veux rester moi-même / je ne veux pas savoir.

Issu des représentations figurant sur la ligne du temps (événements et courbe du bien-être), l’itinéraire de résilience serpente dans la matrice de résilience, entre nécessaire involution (régression) et évolution émancipatrice.

S’en servir pour (s’)en sortir

En connaissance préalable :

  • Je sais que c’est possible.
  • Pour mieux comprendre certaines trajectoires.
  • Pour mieux accompagner.

Pour les équipes pédagogiques :

  • Cartographie du parcours du jeune.
  • Aide à la décision / orientation.

Pour le narrateur :

  • Construire son identité et trouver un sens à sa vie.
  • Faire passer de l’implicite à l’explicite, du silence symptomatique à la parole vivante.
  • S’émanciper des traumatismes.

En soin, thérapie, éducation :

  • Incubateur de résilience.
  • Itinéraire de « Bison futé ».

Pour finir & pour commencer

« Tout soutien commence avec humilité

Devant celui que je veux accompagner ;

Et c’est pourquoi je dois comprendre qu’aider

N’est pas vouloir maîtriser, mais vouloir servir.

Si je n’y arrive pas,

Je ne puis aider l’autre. »
Søren Kierkegaard

Source image : Pixabay – slightly_different.

À lire :

Benoît Tielemans. Itinéraires de résilience d'adolescents en situation sociofamiliale critique. Éducation. Université de Haute Alsace – Mulhouse, 2019.

Thèse consultable sur :
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-03033295


Mots-clés: Émancipation Récit de Vie bien-être Résilience Trauma Cyrulnik Récit ontographique

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