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Publié le 15 septembre 2021 Mis à jour le 15 septembre 2021

Organisation interpersonnelle des piétons et proxémie [Thèse]

Ou comment s'organisent les foules piétonnes autour du monde

Deux piétons se croisant sur fond de cercles concentriques multicolores représentant les différentes distances personnelles

"Le piéton ne va nulle part. Mais, en revanche, il est partout, partout où il ne devrait pas être. C’est une sorte d’ennemi qui a été créé pour rendre la circulation difficile."

Sacha Guitry, Acteur (1885-1957)

L’organisation personnelle nous permet d’optimiser notre quotidien, de gérer notre charge de travail et d’atteindre nos objectifs. Elle permet de réduire notre stress et nous donne une impression de contrôle sur nos vies. Ainsi, le réveil-matin sonne, nous avons prévu suffisamment de temps pour réaliser notre routine matinale et préparé la veille notre sac et nos documents, tout semble parfaitement huilé.

Cependant, même si nous avons organisé notre trajet, dès que nous posons le pied hors de nos habitats, nous nous retrouvons plongés dans un monde dynamique dans lequel se chevauchent les plans personnels de chacun. Nous faisons face à une foule d’individus se croisant ou allant dans la même direction à des vitesses plus ou moins rapides. Certains ont des poussettes ou des vélos, d’autres des écouteurs et regardent leur téléphone s’isolant ainsi du reste de monde. Comment s’organiser dans un tel chaos pour atteindre notre destination et respecter notre emploi du temps ? Et si ce chaos avait une logique ? Il y a certainement une forme d’organisation interpersonnelle chez les piétons ? Après tout, nous nous arrêtons au feu rouge.

Cette organisation interpersonnelle entre piétons peut être étudiée par la proxémie. La proxémie est une approche d’étude du rapport à l’espace matériel proposée par Edward T. Hall dans les années 60. Il la définit comme l’étude de la manière dont les humains régulent l’espace entre eux au cours des micro-interactions de la vie quotidienne (habitations, bâtiments et villes). Lors de ses recherches, Hall décrit les variations de distance physique entre les individus dans le cadre d’interactions et remarque que ces distances varient en fonction des lieux, des cultures et aussi des contextes.

Lorsque nous parlons « d’espace personnel », nous nous référerons à un espace physique nous entourant et dans lequel nous nous sentons bien. Ainsi, nous nous sentons mieux lorsque l’espace autour de nous est libre, et sensiblement moins à l’aise lorsque nous sommes pressés dans une foule aux heures de pointe.

Hall décrit pour l’Homme quatre distances proxémiques dont le franchissement entraîne une modification sensorielle chez l’individu :

  • Distance intime  < 0,45 m du visage
  • 0,45 m < Distance personnelle < 1,35 m
  • 1,35 m < Distance sociale  < 3,70 m
  • 3,70 m < Distance publique

Ces distances sont représentatives de la population d’étude de Hall (classe moyenne américaine) et peuvent bien entendu varier en fonction des personnes, des cultures ou des contextes. Ce facteur ainsi que d’autres influent sur l’ensemble des relations d’interactions entre les individus ce qui en fait un sujet à la fois complexe et passionnant.  

Comment proche ?

Les relations d’interaction ou de circulation peuvent être objectivées par le concept d’événement proxémique. Un événement proxémique est un concept permettant la comparaison de relations de circulation dans leurs dimensions temporelle, spatiale et motivationnelle. Ainsi, il permet d’intégrer l’ensemble des variations spatio-temporelles intercorporelles dans un contexte motivationnel spatial spécifique pour les individus.

Trois ensembles de théories proxémiques cherchent à modéliser et décrire ces différentes variations. Elles se distinguent les unes des autres par leurs échelles spatio-temporelles d’appréhension des relations de distance : micromacro ; microméso ; micro.

  • Les théories micromacro reposent sur l’existence d’une interdépendance des variations des distances physiques entre les individus au niveau de leur relation de circulation entre les échelles des individus (micro) et celle de leur société dans son ensemble (macro). Ainsi, des rituels de régulation de distances intercorporelles à l’échelle micro deviennent peu à peu des rituels sociétaux matériels ou immatériels qui auront eux-mêmes une incidence sur les comportements individuels.

  • Les théories microméso proposent que les relations de distance intercorporelle soient principalement dépendantes du lieu. Pour elles, les sujets intègrent un ou des comportements spatio-temporels spécifiques pour un lieu donné. Ces théories unissent les comportements, l’espace et le temps sous la forme d’un milieu délimité appelé « site comportemental ». Elles se fondent sur l’hypothèse de comportements extra-individuels imposés ou suggérés par les lieux eux-mêmes, comme dans une cage d'ascenseur, et non les individus.  

  • Les théories micro considèrent que seule l’échelle des interactions immédiates entre individus est impliquée dans la régulation des distances intercorporelles. Elles se concentrent sur la relation de circulation, au moment de leur réalisation, afin de décrire la régulation des distances intercorporelles. Ainsi, l’ensemble d’interactions interindividuelles (micro) constitue en soi l’ordre supérieur d’échelle (méso) sans qu’il y ait de réelles interrelations entre ces deux échelles de représentations.

L’ensemble de ces théories se proposent de décrire et couvrir l’ensemble des événements possibles du réel, cependant il est possible de constater certaines contradictions.

Il semble pertinent de pouvoir comprendre, modéliser et prédire ces relations de circulation afin d’optimiser au mieux les flux de personnes dans les villes en proposant des politiques publiques optimales. Dès lors, nous pouvons nous demander s’il existe une théorie plus pertinente pour étudier ces relations ou s’il existe un continuum entre les différentes théories proposées. Nous pouvons également nous demander si le phénomène de mondialisation a homogénéisé les influences culturelles sur les comportements individuels des citadins autour du monde.

Vous voici dans le sujet de la thèse de Lucas François TIPHINE intitulée « L’événement proxémique : étude des relations de circulation entre piétons aux heures de pointe à Delhi, Los Angeles, Paris et Tokyo ».

Pourquoi lire cette thèse  

L’auteur a fait le choix dans sa structure, de ne pas respecter le modèle académique standard : introduction, méthode, résultat, discussion. Un peu à la manière de Colombo, il ne nous fait pas attendre ses résultats et nous propose dans un premier chapitre une forme synthétique de l’ensemble de ses travaux respectant le modèle académique standard. De cette manière, il se libère des prérequis académiques pour développer librement ce qui est quelquefois trop occulte : son cheminement intellectuel ainsi que son exploration théorique et pratique.

Grâce à cette forme, l’auteur nous invite avec lui à prendre le temps. Pour ce faire, il cite les auteurs de références dans le texte pour nous permettre de saisir nous-mêmes la finesse de leurs propos. Lucas François Tiphine nous fait découvrir avec transparence sa logique, son raisonnement ainsi que les liens qu’ils établissent entre les théories, ses observations et celles des autres pour coconstruire avec nous un débat sur sa thématique de recherche.

L’auteur reconnaît l’ensemble des limites et biais associés à sa démarche et motive l’ensemble de ses choix dans le texte. Certains passages à la première personne ainsi que le style employé réduisent grandement la distance entre l’auteur et son lecteur, nous donnant par moment l’impression de discuter avec lui dans le bus.  

Foule sentimentale

« Dans un contexte de saturation des réseaux de circulation liée à l’accélération de l’urbanisation, le but de cette recherche est d’alimenter le débat scientifique sur les réponses à apporter à cet enjeu social par l’étude des comportements de régulation des distances physiques entre les piétons dans les lieux publics.

La composante urbaine de la théorie de la proxémie d’Edward T. Hall est prise comme inspiration liminaire. Celle-ci soutient qu’il existe une corrélation entre l’organisation de l’espace macro de la Société et celui micro des comportements individuels. Elle conduit Hall à une distinction entre “cultures du contact” et du “non – contact”, les premières préférant une plus grande proximité physique entre les corps.
Toutefois, la différenciation des aires culturelles de Hall (par exemple : “monde arabe” = “culture du contact”) n’apparaît plus pertinente à l’ère de la mondialisation urbaine. Une nouvelle théorie “micromacro”, fondée sur 4 macro-orientations susceptibles d’avoir une influence sur les comportements, est alors proposée : égalité entre citadins, individualisation, urbanité relative et régulation de l’urbanisme.

Deux autres appréciations de l’existence d’une corrélation scalaire entre des niveaux de description des relations spatiales sont également testées. L’une, appelée “micromeso”, s’inspire de la théorie des “sites comportementaux” de Roger Barker. Elle considère que les comportements proxémiques sont corrélés avec des unités intermédiaires définies par un lieu et une heure spécifiques telles que “le métro à l’heure de pointe”. L’autre théorie, appelée “micro”, affirme que toute forme de corrélation scalaire est une erreur écologique.
Delhi, Los Angeles, Paris et Tokyo, qui répondent différemment aux macro-orientations de la théorie micromacro sont prises comme terrains d’étude. Les comportements à l’intérieur et à l’extérieur du métro de chacune de ces aires métropolitaines sont observés (théorie micromeso). Dans ces deux conditions, des niveaux similaires d’enjeu spatial sont étudiés (théorie micro).
Les résultats amènent à conclure que les relations de circulation sont mieux décrites par ordre d’efficacité lorsqu’on les considère cumulativement comme micro > micromeso > micromacro.
Je défends alors la thèse selon laquelle les sociétés devraient débattre des améliorations des microconditions des relations de circulation plutôt que de se concentrer sur les explications micromacro et micromeso des dysfonctionnements de celles-ci, qui peuvent par exemple être identifiées dans la mise en compétition des individus autour du thème de la civilité. »

Emporté par la foule…

Les résultats recueillis permettent de mesurer des écarts situationnels d’efficacité descriptive d’événements proxémiques pour les théories proxémiques micro, microméso et micromacro. Ces écarts ont permis à l’auteur de mettre sous forme d’équation le principe d’efficacité de ces théories sous la forme suivante :

Théories micro > Théories microméso > Théories micromacro

Cette formulation permet de créer une forme de continuum entre les théories afin d’englober le maximum de phénomènes comportementaux du réel avec un minimum de théorie.

 L’ensemble de ce travail met en évidence que les faiblesses de la survalorisation des théories « micromacro » pour penser les relations de circulation entre les individus. Ces stratégies semblent faire porter la responsabilité des troubles liés aux relations de circulation essentiellement sur les individus en se concentrant l’attention sur la responsabilisation individuelle et la civilité au détriment de réels débats sur des politiques publiques adaptées, pertinentes et nécessaires pour faire face à l’accélération de l’urbanisation.

Dans la foulée

Le travail de l’auteur nous permet de regarder avec un regard nouveau notre quotidien. Il nous permet de mieux comprendre les stratégies politiques actuelles mises en place afin de réguler les flux de personnes. Les différents lieux explorés par l’auteur nous renseignent sur ce qui est réalisé ailleurs, ce qui fonctionne et ce qui fonctionne moins. Lucas François Tiphine efface les différences entre les individus, fait disparaître certains clichés et nous rapproche des autres terriens.  

Cette thèse influence nos interactions proxémiques en nous permettant de faire un pas vers nous-mêmes et vers les autres.

Et vous alors ? Comment vous organisez-vous interpersonnellement ?

Bonne lecture !

Thèse présentée et soutenue le 14 novembre 2018. Travail réalisé dans le cadre du programme doctoral en architecture et sciences de la ville, au sein du laboratoire Chôros (Faculté de l’environnement naturel, architectural et construit) (Lausanne — Suisse).

Sources

Thèse

Lucas François Tiphine. L’événement proxémique : étude des relations de circulation entre piétons aux heures de pointe à Delhi, Los Angeles, Paris et Tokyo. École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), 2018. Français.

Liens

Page : https://infoscience.epfl.ch/record/260460?ln=fr

PDF : https://infoscience.epfl.ch/record/260460/files/EPFL_TH8668.pdf


Mots-clés: espace urbain analyse des comportements Théories Politique publique Espace public proxémie

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