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Les multimédias et leurs enjeux

Par Franck Henry , le 09 décembre 2002 | Dernière mise à jour de l'article le 12 décembre 2008

A la croisée des chemins. Tel pourrait être le sous titre du colloque Möbius. Economie, sociologie, art, pédagogie, technique… les angles furent multiples. L’occasion de revisiter la formation à distance dans sa dynamique pluridisciplinaire. Restitution partielle de la matinée du 22 novembre 2002 consacrée aux enjeux économiques, sociaux et pédagogiques des multimédias. Möbius, késako ?Manifestation indépendante, dédiée à la valorisation numérique, le prix Möbius des multimédias fêtait son dixième anniversaire. La particularité de cet événement qui s’est tenu les 21 et 22 novembre 2002 au forum des images à Paris, peu connu des acteurs de la formation professionnelle, est d’associer professionnels du multimédia (Société des auteurs et compositeurs dramatiques, Société civile des auteurs multimédia), représentants institutionnels (ministères français de la culture et de la communication, de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, du centre national du cinéma), association de l’éducation populaire (CEMEA), universitaires (observatoire international des médias du département Hypermédia de l’université Paris 8). Pluridisciplinaire, ce rendez-vous annuel parisien apporte une vision multiculturelle par la présence des délégations internationales invitées : Etats-Unis, Canada, Chine, Brésil, Espagne, Allemagne, Italie, Japon, Grèce, Finlande. Quand mondialisation rime avec diversité, créativité et coopération. Une fracture : c’est grave docteur ?Le déséquilibre entre les pays du Nord et pays du Sud, constaté depuis l’avènement industriel, s’accélère avec l’ère de la société de l’information. Les migrations technologiques de l’analogique vers le numérique renforcent les effets des transformations sur les phénomènes sociaux, politiques et économiques. Au détriment des pays du Sud. A l’antipode de la démocratisation de l’accès à l’information tant proclamée, force est de constater que le scénario humaniste se heurte à une réalité moins idyllique. Entre "info pauvre" et "info riche", certains sont "techno-exclus", tout simplement. Doyen de la faculté des sciences de la communication de l’université autonome de Barcelone, Emilio Prado analyse cette fracture numérique à partir de trois facteurs :

  • La distribution géographique de l’infrastructure technique disponible. Qualifiées de "géocentrisme américain", les épines dorsales entre les Etats Unis, l’Europe et l’Asie écrasent celles de l’Afrique et de l’Amérique latine. Comment, pour les pays marginalisés technologiquement, produire et diffuser des contenus locaux si les tuyaux sont monopolisés par des opérateurs occidentaux ?
  • Le coût d’accès à ces technologies
  • L’exemple de la télévision digitale terrestre (TDT), cité par Giuseppe Richeri (professeur à l’université de Lugano) est à cet égard consternant. Sous couvert d’avantages qualitatifs (amélioration de la qualité des signaux audiovisuels, multiplication des chaînes sur la bande de fréquence, services interactifs, accès Internet…), le passage à une télévision digitale nécessite des investissements exponentiels. Rien qu’en France, il faudrait miser sur un minimum de 290 millions d’Euros pour couvrir 70 % du territoire, le double pour passer à 80 % de l’espace géographique hexagonal. Sans compter les coûts induits pour chaque foyer : terminal de conversion analogique / numérique (de 100 à 150 €), terminal de décryptage des chaînes à péage (de 250 à 300 €), paiement de services interactifs…
  • L’alphabétisation des citoyens pour accéder aux informations afin de différencier l’information stratégique dans l’océan communicationnel numérique. L’éducation et la formation ont, à ce niveau, un rôle social à jouer. Entre consommateur et producteur d’informations, notre rôle, en qualité d’acteur citoyen, est posé face à la multiplication des services interactifs relevant de domaines variés (loisir, art, formation, …).

Le fond de la questionFort de cette première conférence qui interrogeait les problématiques économiques et sociales des multimédias, le second thème avait pour titre "De la télévision éducative au e-learning". Avec en trame de fond une question aussi longue que pertinente : "A l’heure des grandes intégrations verticales et horizontales qui concentrent dans quelques groupes les moyens économiques et technologiques capables de redéfinir la carte mondiale de la formation, où l’on spécule sur la langue unique du plus grand marché de la planète, quels sont les scénarii envisageables entre public et privé, dérégulation, délocalisation, concurrence accrue, accumulation des avantages comparatifs, consommation de formation tout au long de la vie, mais aussi formation à deux vitesses, illettrismes, quels sont les termes de la nouvelle donne ? " Le conte de Perriault"Comment les négociations sur les normes peuvent-elles contribuer au développement durable du savoir en ligne ? ". Pour Jacques Perriault, professeur à l’université Paris X et président de la commission AFNOR sur les normes et standards pour l’apprentissage en ligne, les enjeux des négociations internationales sur les normes doivent être abordés non pas strictement d’un point de vue technique mais avant tout en fonction de choix éthiques et culturels. La diversité des pratiques des utilisateurs ne doit pas être bridée. L’émergence de spécificités culturelles, les initiatives périphériques aux institutions doivent être préservées. Aussi nécessaire soit-il (interopérabilité, archivage…), ce travail de normalisation doit être guidé par une politique qualifiée de " développement durable " : il importe de ne pas bloquer les formes d’apprentissage pour les générations futures. L’avenir hypothétique des infrastructures (portées par des entreprises commerciales) doit garantir, à minima, la compatibilité et la liberté des matériaux pédagogiques… et des acteurs (apprenants, formateurs…). Les négociations en cours sont un moment privilégié pour orienter la mondialisation en cours. L’exemple cité de la mobilisation forte de la Chine et de l’Afrique sud saharienne pour le développement de plateformes sous logiciel libre est une voie alternative intéressante. Le lecteur intéressé se reportera à l’ouvrage du conférencier (l’accès au savoir en ligne - Edition Odile Jacob - Octobre 2002). Le supérieur de l’enseignementL’intervention de Geneviève Jacquinot, professeure d’université à Paris 8 faisait écho à certaines critiques émises sur les campus numériques. Cette experte en formation à distance analyse ce chantier en mouvement comme une occasion rare pour produire des modules scénarisés, des " grains agrégés ", pour définir les conditions d’édition et de diffusion des contenus (sans occulter les difficultés liées aux droits d’auteurs) tout en utilisant des modalités de formation variées (du présentiel au tout à distance). Cette flexibilité, mise au profit d’un public élargi (des étudiants aux salariés en formation continue), permet de prendre en compte les acquis antérieurs, de s’adapter au rythme et au style d’apprentissage de l’apprenant et autorise un accès à la formation qui ne pouvait être dispensé auparavant. L’expérimentation menée doit avoir des répercussions sur l’enseignement : développer l’autonomie et la capacité d’auto-évaluation de l’étudiant, multiplier les ressources, favoriser l’apprentissage en réseau, inciter au travail collaboratif, entraîner une approche méta-cognitive… Le " prix à payer " pour cette évolution du monde universitaire implique un changement de paradigme éducatif, une évolution des métiers, une nécessaire restructuration et la mise en place de nouveaux modèles économiques. Reste à évaluer les réalisations concrètes, au-delà des déclarations d’intention. Il ENEE le divin enfantDu campus à l’espace, le pas est vite franchi, surtout en matière d’accès à des ressources libres de droit. Hélène Peytavi du Ministère de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche (direction de la technologie) présenta le projet Espace Numérique d’Education Européen (ENEE). Comment permettre à des enseignants d’accéder gratuitement à des ressources transversales et non disciplinaires mais payantes ? En accompagnant les enseignants à la création de ressources ? En valorisant et en mutualisant leurs productions ? En favorisant un droit d’auteur copiable, modifiable et reproductible sans contrepartie financière ? Non. L’option choisie fut tout simplement celle d’une négociation commerciale et juridique des droits avec les détenteurs éditoriaux : l’AFP, l’INA, la réunion des musées nationaux (RMN), la BBC, Hachette, Universalis… Une étude est actuellement menée auprès de 540 écoles, 383 collèges, 229 lycées, 93 lycées professionnels… L’objectif d’ ENEE est d’imaginer des modèles économiques pertinents afin d’identifier le coût pouvant être pris en charge par l’Etat, de calculer le retour sur investissement par rapport aux éditeurs scolaires et d’envisager la création d’une structure juridique mixte. Sous couvert d’accès à des " ressources libres de droit ", cette opération de deniers publics ne renforce-t-elle pas la pensée unique du code de la propriété intellectuelle sonnante et trébuchante ? Une alternative aux droits d’auteurs classiques aurait pu être tentée. Affaire à suivre... La France québécoiseProfesseur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Chaire Unesco BELL, Jean-Paul Lafrance revendique " un point de vue iconoclaste ". Est-ce que les TIC ont changé l’éducation ? Pour lui, " pas grand chose, à part des outils ". Malgré les logiques d’équipements informatiques, les problèmes restent les mêmes : le rôle de la motivation, le désir d’apprendre, les processus de transformation de valeurs (difficile à gérer mécaniquement)… Deux nouveaux facteurs ont qualificatifs de changement à ses yeux : la délocalisation des diplômes et la marchandisation. Cette dernière entraînant les universités dans une course au marketing, à la privatisation et à la commercialisation de leur savoir-faire. Prix de courtSans laurier, ni trophée, cette matinée du prix Möbius fut l’occasion d’évoquer les liens étroits entre dispositif pédagogique et politique économique. Qu’ils s’agissent d’investissements publics, d’orientations didactiques, de droits d’auteurs, de normes techniques… les choix dits humanistes se heurtent à des disparités réelles importantes. A quand un prix des actions de formation citoyenne libre et ouverte ?

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