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Apprentissage des langues : les méthodes les mieux acceptées par les étudiants ne sont pas toujours les plus efficaces

Par Martine Dubreucq , le 08 mars 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 31 décembre 2010

Dans un billet intitulé  « Mon expérience avec Tell Me More » une enseignante en CEGEP (lycée québécois) livre ses réflexions sur l'introduction d'une méthode en ligne bien connue en classe de français langue seconde.  

Tell me more peut être utilisé en complément à un cours de langue, en accès  libre guidé (avec l’aide d’un tuteur à distance) ou en auto-apprentissage complet (ou « e-learning »).

C'est la première utilisation qui est ici évoquée : le professeur choisit les activités qu’il prescrit à ses étudiants et l'aplication génère un rapport détaillé sur ce que l’étudiant a fait.

La pédagogie du cédérom sur un site Internet

L'enseignante évoque d'abord les réticences de ces collègues enseignants : « Le cerveau humain aime les habitudes et changer les exercices papier pour des exercices électroniques en effrayait plus d’un ». 

Implicitement, cette phrase fait naître un doute : à quoi bon introduire Internet s'il s'agit de reproduire des exercices papier ? Ce type de produit propose t-il simplement la version numérique des bons vieux exercices, comme le PDF est la version en ligne d'un cours du CNED reçu par la poste ?

Un deuxième indice renforce le malaise :  Tell Me More contient, aux dires de cette enseignante, un corpus très impressionnant « d’activités communicatives, d’exercices grammaticaux, d’exercices de prononciation ». 

Tout dépend ce que l'on appelle "activités communicatives". Franchement, ce que propose Tell Me More ne mérite pas ce nom :  seuls les échanges entre étudiant et enseignant ou tuteurs sont prévus; il n'y a pratiquement pas d'ouverture sur des ressources authentiques, ce qui prive l’apprenant des nombreuses possibilités offertes en matière de communication synchrone et asynchrone, qui sont généralement des fonctions de base de toute plate-forme « e-learning ». En d'autres termes, Tell Me More constitue le type même du dispositif fermé, non évolutif, comme ce que l'on pouvait  trouver au temps des cédéroms.

On croyait en avoir fini avec le behaviorisme, avec le e-learning industriel, formaté et voilà qu'il nous est présenté comme une nouveauté !

L'enseignante explique qu'elle utilise ce dispositif soit comme un réservoir « d'heures des devoirs à la maison », soit comme une activité à part entière en salle multimédia. Or de nombreux étudiants font le travail  «sans rechigner, alors qu’ils ne faisaient pas un quart de ce travail quand les exercices étaient sur papier

On reste un peu médusé par cette constatation, mais ce qui suit apporte quelques éléments d'intérêt :

« Moi, ce qui m’importait le plus était la réaction des étudiants. La plus grande surprise est venue des garçons, de niveaux faibles, peu motivés. Ces garçons qui ne veulent pas écrire se retrouvent devant un écran d’ordinateur et là, ils ne se pensent plus en classe, mais devant un de leurs jeux vidéo favoris. »

Une stratégie d'apprentissage par essais-erreurs qui rassure les enseignants et les apprenants

On peut faire deux lectures de ce retour d'expérience sur l'utilisation de Tell Me More.

L'une, très critique, redoute que la technologie ne cache ici un défaut majeur du système qui n'évalue pas vraiment des progrès linguistiques mais un temps passé à faire des essais erreurs qui finissent par aboutir, ce qui n'est pas tout à fait la même chose qu'apprendre et mémoriser. Tell Me More n'évalue pas des compétences d'expression écrite à proprement parler, il n'offre pas des tâches de production de textes en situation; il propose juste des dialogues à répéter, à reproduire. Il semble plutôt alarmant que des élèves se sentent à l'aise dans des scénarios si pauvres, dont l'univers rappellerait les jeux vidéos qui sont, soit dit en passant beaucoup plus intéressants en termes d'interactions (lorsqu'il s'agit par exemple de jeux massivement multi-joueurs qui permettent de véritables échanges par chat) et exigent un niveau de réflexion stratégique bien plus poussé que de simples exercices de vocabulaire. 

La deuxième lecture remet en question nos habitudes de pensée : au lieu de se focaliser sur le produit ou l'outil, on peut s'intéresser à la personne qui apprend, à ses habitudes, à ses limites et s'apercevoir que certains élèves, certains étudiants pour des raisons sociales et culturelles, sont restés attachés à des modes d'apprentissage qui ne correspondent pas aux nouveaux dogmes pédagogiques.  Le succès que peut rencontrer Tell Me More témoigne de la persistance d'un modèle d'instruction, au delà du passage au numérique.

Etudiants et enseignants acceptent d'autant mieux les outils numériques que ces derniers ne bousculent pas trop les habitudes d'enseignement et d'apprentissage. La curiosité des uns et des autres s'arrête alors aux supports d'apprentissage, sans aller jusqu'aux méthodes. Pourquoi changer, dirons-nous, si ce que nous avons toujours fait continue de fonctionner ? Certes. Mais cela fonctionne t-il si bien ? Rappelez-moi, s'il-vous-plaît, le taux de décrochage scolaire au Québec ? le niveau de performance en langues étrangères des élèves en fin de scolarité en France ?

La didactique invisible, ou l'apprentissage via les échanges, les jeux, les blogues...

Les produits comme Tell Me More (qui n'est pas le seul de son espèce) semblent avoir raté le train du changement dans la classe de langues. Ils ne reflètent pas le fait que désormais, chacun n'apprend plus par le prof (transmission) ou la machine (interactivité) mais par l'échange et l'interaction. Néanmoins, les produits de ce genre peuvent trouver leur public, à condition d'être utilisés à doses raisonnables, en complément d'activités plus ouvertes qui ne fonctionnent pas aussi bien qu'on le voudrait avec des élèves peu motivés et faibles.

Il nous semble toutefois qu'il existe des voies plus prometteuses, du côté des jeux sérieux par exemple, qui pourraient exploiter l'attraction du familier, passer pour des jeux sans enjeux justement, et s'avancer masqués, ou du côté des participations libres à des blogues d'échange.Chistian Ollivier, parle à ce sujet de "didactique invisible", concept développé sur la plate-forme Babelweb


Pour plus d'informations sur le dispositif Tell me more :

Revue ALSIC Analyse de Tell Me More

Tell Me More Online

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