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L’accès au savoir en ligne... de mire

Par Franck Henry , le 06 janvier 2003 | Dernière mise à jour de l'article le 12 décembre 2008

Le chapitre historique de la médiatisation des savoirsUne fois n’est pas coutume, pour aborder le thème des " pionniers de la Fàd ", notre analyse reposera sur une ancienne technologie mais toujours d’actualité : le papier. Plus spécifiquement le livre de Jacques Perriault intitulé " L’accès au savoir " (Odile Jacob, 2002). Son chapitre premier (" Une institution de l’occident ") défend la thèse selon laquelle " Internet s’inscrit dans la très longue histoire des tentatives successives de l’Occident pour médiatiser le savoir par les machines " (page 33). Il enfonce le clou deux pages plus loin : " Internet apparaît comme un nouvel avatar d’une très longue histoire. Depuis l’Empire romain, l’Occident a toujours prétendu imposer sa pensée et sa culture au reste du monde. " Cette vision historique participe à une analyse contemporaine du savoir en tant que Bien multiculturel et hétérogène pour le situer dans une dynamique prospective : protéiformité du savoir (formel, informel, en entreprise, associatif, amical, familial…), normalisation culturelle des savoirs des pays du Nord au détriment des autres continents, importance des logiciels libres, savoir comme Bien commun de l’Humanité, universalisme… La formation à distance aux temps des LumièresProfesseur à l’université de Nanterre et président de la commission Afnor sur les normes et standards, Jacques Perriault tente de comprendre ce qu’Internet et les réseaux numériques apportent de vraiment neuf. Il constate le rôle joué par " l’archéocinéma, c’est-à-dire les projections lumineuses avant celles des frères Lumières, le téléphone, le télégraphe, la télévision " dans l’accès au savoir. A ce propos, il cite, page 39, " les lanternes magiques, qui le soir dans les écoles, dans les mairies, dans les salles des sociétés philanthropiques, des vues sur verre qui montrent les applications de l’électricité, les méfaits de l’alcoolisme, les pays exotiques et les colonies, l’insalubrité des logements à Paris (…). Le projectionniste les commente en lisant à haute voix des commentaires rédigés par des ingénieurs, par un instituteur de la Ligue de l’enseignement, par un prêtre de la Bonne Presse, par un philanthrope de la Société havraise (…). Le public vient nombreux, jusqu’à quatre cents personnes chaque semaine dans la ville du Puy (…)." Que ce soient des revues spécialisées, des musées, des bibliothèques, des expositions universelles, des " lanternes magiques "… les moyens de diffusion du savoir utilisent la distance, comme autant de lieux géographiques disparates, auprès d’une population éloignée des centres de création de ces savoirs. D’une projection lumineuse à l’autre, le cinéma étendra sa toile dans les salles obscures. " Les premiers films scientifiques datent de 1905. Dès 1910, le cinéma pédagogique se développe aux Etats-Unis, en Angleterre et en France." (page 39). Etapes de la téléformationLa diffusion médiatique des connaissances s’effectue par la radio dans les années 1930 (en 1939, la radiodiffusion émettait chaque semaine une cinquantaine de cours) puis se diversifie par la télévision proposant, dès 1949, des émissions à caractère pédagogique. Jacques Perriault rappelle, pages 40-41, : " En 1965, le gouvernement crée une action concertée, " Enseignement programmé ", gérée par la Délégation générale à la recherche scientifique et technique. Elle durera cinq ans. (…) En France, cette action aura un caractère instituant, puisque toutes les politiques qui suivront garderont cette même caractéristique d’être fondées sur la technologie, considérée comme une finalité en soi : plan 10 000 micros de Christian Beullac, plan 100 000 micros puis Informatique pour tous d’Alain Savary, jusqu’aux Espaces publics numériques du gouvernement Jospin en 2001 " Les années 1970 apporteront la vidéo portable, les circuits fermés de télévision et des expérimentations de travail en réseaux. 1971 marque la création de l’Open University. La suite de l’histoire est plus connue. Les invariants de notre civilisationPar ce rapide survol historique, l’auteur nous invite à contextualiser l’emploi des médias : époque, culture, besoin, économie, technique… La longue histoire des médias nous révèle l’alternance d’initiatives d’acteurs de la société civile (éducation populaire, informelle, associative…) et de politiques gouvernementales instituées. Ces dernières " se différencient selon qu’elles visent un objectif à prédominance sociale ou bien technologique " (page 42). La création de l’Open University est marquée par une volonté politique de permettre à des personnes non diplômées d’acquérir un niveau universitaire. Pour l’auteur, la France aurait une politique centrée sur les moyens technologiques et non sur la fin (bien commun). Quatre invariants sont décrits :

  • " Tout nouveau média est d’emblée requis par l’éducation. "
  • " Le vecteur technologique impose une mise en forme et son corollaire apprendre à apprendre. "
  • " L’intention de conquérir le monde, fondé sur les postulats d’utilité et d’universalisme. "
  • " Une invention technique met un certain temps à s’acclimater pour devenir une innovation (…) c’est-à-dire socialement acceptée. "

Pause salutaireDe tout temps, l’Homme a laissé ses traces, ses empreintes, source de communication, de transmission de savoirs : des peintures rupestres, à l’Internet, des fumées indiennes à la radio, en passant par le télégraphe, la visioconférence... Vaincre l’angoisse de la peur voire la mort, transmettre un patrimoine, diffuser de l’information, prêcher ses croyances, s’approprier la Nature, développer les compétences dans un environnement économique de plus en plus compétitif… l’histoire des médias nous aide à relativiser les discours emphatiques et utopiques de la " révolution numérique des savoirs". A l’antipode des mirages conceptuels en vogue, le recul historique participe à cette réflexion nécessaire sur l’utilité socio-politique, les fondements citoyens et les objectifs humains de l’ubiquité formative à laquelle nous assistons, dans le champs circonscrit de la " formation à distance ". Prendre de la distance avec notre cadre de référence, c’est, en tant qu’acteur de dispositifs de formation à distance (apprenant, tuteur, médiatiseur, responsable de formation, concepteur pédagogique, commercial, formateur…) appuyer sur le bouton " pause " de notre environnement informationnel qui déferle à la vitesse de la lumière. Comme le constate Ignacio Ramonet (La Tyrannie de la communication - Galilée - 1999 - p 184.), " Chaque jour (…) environ 20 millions de mots d’informations techniques sont imprimés sur divers supports (revues, livres, rapports, disquettes, CD-Rom). Même un lecteur capable de lire mille mots par minute, huit heures par jour, aurait besoin d’un mois et demi pour lire les informations diffusées en une seule journée. Après quoi, il aurait accumulé un retard de cinq ans et demi de lecture… Le projet humaniste de tout lire, de tout savoir, est devenu illusoire. Un nouveau Pic de La Mirandole (savant italien de la Renaissance qui se distingua par l’étendue de ses connaissances) mourrait asphyxié sous le poids des informations disponibles. " A la surinformation préférons la réflexion sur nos coeurs de métier. A ce titre, notre projet humaniste de la " formation à distance " vise-t-il à accompagner les apprenants en tant que citoyens critiques (en entreprise, dans le cadre associatif, syndical, familial, amical…) ?

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