Articles

De l'art de se hâter lentement

Par Mohamed Ouzahra , le 27 septembre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 07 juin 2011

Un proverbe marocain dit à peu près ceci : « Avec de la patience on parvient à tout ingurgiter, y compris les aubergines. » Je ne sais pas pourquoi ce délicieux légume a chez mes compatriotes la réputation d’être indigeste mais le fait est que cet adage, mis à toutes les sauces si j’ose dire, sert surtout à montrer qu’il n’existe pas de tâche qui puisse résister à l’usure du temps[1]. Ce dicton populaire est invoqué à tout bout de champ. Une matière difficile à transmettre ? « Avec de la patience on parvient… » Une tête de mule réfractaire à toute morale ? « Avec de la patience… » Une règle de conduite difficile à tenir ? « Avec… »[2]

Soit. Mais ce rythme "lent" (on peut dire aussi "réfléchi" ou "apaisé") est-il réellement de mise dans les écoles marocaines ? Enseigne-t-on en prenant le temps justement de bien expliquer les notions ? Et, de la même manière, laisse-t-on aux élèves le temps d’assimiler ces notions ? Pour tous ceux qui connaissent les programmes surchargés de l’école marocaine, publique et privée, rien n’est moins sûr. Les conditions ne s’y prêtent en tout cas pas. En effet, l’un des principaux griefs fait au système éducatif est une surcharge de matières, dédoublées de surcroit puisqu’enseignées en français et arabe. L’exigence de boucler un programme très lourd devient alors une hantise pour nombre d’enseignants. Des enseignants confrontés au dilemme classique du rythme d’enseignement. Faut-il aller vite au risque de n’intéresser que les élèves brillants, ceux qui assimilent tout très vite ? Ou, à l’inverse, se soucier du niveau moyen de la classe, forcément plus bas, quitte à lasser ces mêmes brillants élèves, qui du coup s’ennuient car ils comprennent tout bien avant les autres ? Cela revient à définir comment employer le temps. Ici, comme pour de nombreuses autres problématiques de l’éducation, les nouvelles technologies ont changé la donne. Essayons de voir comment et pourquoi.

 

Comment employer le temps pédagogique

Il est peut-être finalement vain de vouloir opposer à tout prix rythme accéléré d’enseignement et rythme prétendument lent de l’apprentissage. Les deux cohabitent souvent. Les enseignants, en particulier ceux ayant du métier, accélèrent ou ralentissent en fonction de la complexité du passage traité ou de l’état de disponibilité de l’auditoire. La scansion entre la compréhension immédiate et l’assimilation à long terme est véritablement la clé pour comprendre ce qu’est le temps pédagogique. Le professeur joue continuellement entre ces deux rythmes, ces deux tempos.

Cette faculté disparaitrait-elle lorsque l’enseignement se fait à distance ? Certes pas. Ne serait-ce que parce qu’il existe souvent des délais à respecter pour les évaluations. Mais, contrairement à ce qui se passe en enseignement présentiel, l’apprenant "livré" à son ordinateur est en principe libre d’adapter son rythme de croisière. Ce choix laissé à l’appréciation de l’apprenant est d’ailleurs une source d’angoisse potentielle. « Ne suis-je pas en retard sur le programme ? » Les autres sont-ils au même niveau d’avancement ? Oui mais voilà, les autres ne sont pas assis à la table d’à côté ! La création des communautés d’étudiants est une des réponses à cette nécessité de se situer, de comparer son rythme d’apprentissage et son niveau d’avancement à ceux des autres apprenants.

Une autre réponse pour les enseignants qui doivent faire face à des niveaux hétérogènes en classe, voire à des classes multi-niveaux, consiste à adopter une pédagogie de l’intégration. Un dispositif de formation à distance nommé « Collab » créé par le Centre national des innovations pédagogiques et de l’expérimentation du ministère marocain de l’éducation offre de nombreuses ressources.

Mais la gestion du temps constitue aussi un facteur déterminant pour réussir l’intégration cette fois des nouvelles technologies.

 

Savoir gérer les temps de l’innovation et de la réforme

Les difficultés que rencontre la mise en œuvre de l’ambitieux programme Génie, qui vise à terme la généralisation des TICE à l’ensemble du système éducatif marocain, montrent parfaitement cela. Après une évaluation à mi-parcours, les responsables du programme ont ainsi mis en place un moratoire destiné à corriger le tir, notamment au niveau des décalages constatés entre les plannings d’équipement, ceux de la formation des différents acteurs impliqués et du développement des contenus pédagogiques.

Il s’agit en réalité d’un nouveau mode de gouvernance du programme qui est établi. Il instaure dans le cadre d’un plan d’action s’étalant sur la période 2009-2013 des paliers d’équipement en fonction des niveaux d’enseignement et des disciplines. Il introduit également la notion de « développement des usages » avec l’objectif avoué de valoriser les bonnes pratiques, en particulier en matière d’échanges des informations. Dans le même ordre d’idées, des communautés de pratiques ont été créées sur l’ensemble du territoire, moyen efficace de mobiliser les différents acteurs éducatifs mais aussi de les faire adhérer à une dynamique de changement de cette ampleur.

Car ce qui est valable pour Génie l’est a fortiori de l’ensemble de la réforme du système éducatif marocain dans lequel il s’inscrit au demeurant. Le ministre de l’éducation nationale a rappelé ces contraintes dans une longue interview donnée récemment à un quotidien local. Il insiste sur le décalage qui existe entre le temps politique et le temps, nécessairement plus lent, pour faire bouger des procédures et des pratiques ancrées depuis de nombreuses générations. Bref, il faut donner du temps au temps, selon un adage bien connu. Tout en conservant à l’esprit la nécessité d’afficher des résultats et de rassurer l’opinion publique sur le bien fondé de la démarche ! On l’aura compris, réformer n’est pas une sinécure et ce, quel que soit le domaine.

 

[1] Car à la patience il faut adjoindre la « longueur de temps » de Jean de La Fontaine qui en tire la même leçon dans une de ses fables.

[2] De toute façon, enseigner demande de la patience. Un coach en créativité, qui se définit comme une maman à la maison, l’exprime d’une manière originale et tout en poésie. Je ne résiste pas à la tentation de partager cette approche.

 

Photo : rayparnova, Flickr, licence CC.

 

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné