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Transmission traditionnelle du savoir : les leçons de l'expérience

Par Mohamed Ouzahra , le 10 août 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 19 août 2013

L’enseignement est par définition un terrain perpétuel de réformes. Pour espérer être efficace, la formation se doit d’être constamment rénovée. En suivant l’évolution technologique, les pédagogues sont à l’affût de la moindre innovation propre à optimiser la transmission des savoirs. Mais, et c’est là un critère essentiel, une veille technologique efficiente doit tenir compte des acquis et tirer les leçons de l’expérience.

Dans le cas de l’alphabétisation au Maroc, pays où l’illettrisme touche encore une proportion importante de la population, l’exercice peut s’avérer décisif. Voilà pourquoi.

Désamorcer l’étrangété de l’innovation

Lorsqu’on poursuit un but d’importance, comme peut l’être l’alphabétisation d’un grand nombre de personnes dans un laps de temps réduit, il convient de choisir des outils mais aussi des conditions de transmission des connaissances efficaces. Les pouvoirs publics marocains l’ont bien compris en réhabilitant, sur instructions royales, la mission d’enseignement des mosquées dans l’ensemble des régions du pays.

En dehors de l’objectif déclaré de réformer le champ religieux au Maroc, le bénéfice de ce programme d’alphabétisation est au moins double puisqu’il s’agit de :

  • porter le savoir partout dans le pays en touchant les régions les plus reculées, là où la mosquée est souvent l’espace premier de socialisation, sinon le seul ;
  • se concentrer sur l’objectif d’apprentissage sans s’embarrasser d’un environnement complexe ou culturellement très éloigné du cœur de cible.

Certes, utiliser les salles de prière comme autant d’espaces d’enseignement n’est pas nouveau en soi. Ce qui l’est par contre est de doter les mosquées de moyens multimédias modernes, y compris l’Internet, pour dépoussiérer la pratique.

L’équipement des lieux de prière a constitué ainsi l’une des clefs de la réussite du programme en permettant, notamment, d’attirer les jeunes, analphabètes ou illettrés. Ce dispositif permet ainsi de lutter contre l’abandon scolaire, l’une des plaies du système éducatif marocain.

Les halqas

Un autre exemple de transmission séculaire des connaissances dans une société de tradition essentiellement orale : la halqa (ou "halka"), littéralement cercle en langue arabe, cette joute théâtrale de plein air que connaissent bien les touristes qui visitent la célèbre place Jemâa el-Fna de Marrakech, inscrite dès 2001 au Patrimoine immatériel de l’Unesco.

La halqa a donc un rôle de socialisation à travers le récit, l’information et l’humour. Ce mode informel de dispensation du savoir n’est pas sans rappeler l’arbre à palabres d’Afrique noire (voir l’article sur Thot-Cursus) et même l’agora grecque, espace d’expression publique et citoyenne. Ainsi, les hommes n’ont eu de cesse depuis la nuit des temps d’inventer des moyens originaux de donner et de multiplier le savoir.

Prendre appui sur les bons relais pour transmettre le savoir

Dans toute entreprise d’alphabétisation de masse, le premier bon réflexe est d’identifier les relais potentiels. Un exemple intéressant nous est donné par une étude[1] menée dans deux régions françaises lors de la révolution de 1789.

Plus près de nous, en formation classique cette fois, de nombreuses initiatives pédagogiques s’appuient sur les acquis de l’expérience pour créer des écoles mobiles adaptées au mode de vie des tribus transhumantes des confins de l’Atlas marocain.

La formation à distance est à présent si malléable qu’elle permet d’imaginer autant de scénarios que les dispositifs qu’elle recèle. Alors comment exploiter au mieux les atouts et les potentialités de la FAD, telle que les résume cette note d’information de l’Unesco, tout en préservant les valeurs que colporte l’enseignement traditionnel ? L’enjeu n’est pas négligeable en termes d’intégration et d’appropriation des nouvelles technologies dans les systèmes éducatifs des nombreux pays où la tradition pèse encore d’un poids non négligeable.

Mais ce souci louable de tirer les leçons de l’expérience ne saurait aboutir sans l’implication de l’ensemble des acteurs éducatifs. Ils sont autant de relais incontournables, intervenant à toutes les étapes du processus d’intégration des technologies de l’information. Le bulletin L’Éducation Aujourd’hui publié par l’Unesco recense quelques pistes explorées dans les pays du Sud tout en insistant sur l’importance de l’ordinateur qui « ouvre de nouveaux horizons. »

Et même si le rapport dont il est fait mention date du début de l’actuelle décennie, les enseignements à en tirer sont d’une évidente actualité. Des documents plus proches comme un intéressant rapport du ministère malgache de l’éducation nationale et de la recherche scientifique sur les Tendances récentes et [la] situation actuelle de l’éducation et de la formation des adultes, ou encore une très didactique fiche d’information sur les tenants et aboutissants d’un processus d’alphabétisation, insistent sur l’importance de la communauté dans la transmission des connaissances. Et des femmes au sein de la communauté, relais incontournables de par leur place centrale dans nombre de sociétés africaines.

Des stéréotypes pas si enracinés

Un travail préalable est cependant à entreprendre : démonter les stéréotypes dont souffrent les personnes analphabètes, y compris parfois chez les éducateurs. 

Autres pratiques reconnues pour former les relais sociaux de l’alphabétisation, l’improvisation théâtrale, une technique qui rappelle la fameuse halqa marrakchie évoquée en début d’article, ou l’enrôlement de l’écosystème spécifique de la région pour enseigner, comme le décrit ce kit pédagogique(document intégral, téléchargement long) de l’Unesco sur les zones sèches.

De ces exemples de pratiques et de ces études de cas, nous retiendrons une double leçon :

  • une entreprise aussi complexe que l’alphabétisation doit s’appuyer sur une vision globale tenant compte d’objectifs "indirects" comme la sauvegarde de l’environnement ou l’intégration des apprenants dans la vie active ;
  • le recours aux technologies de l’information doit se faire, autant que possible, dans le respect des traditions de transmission des connaissances en tirant les leçons de l’expérience.

Ces quelques éléments, qui ne sont pas des recettes, invitent à explorer une approche en accord avec la noblesse des buts poursuivis : donner aux hommes et femmes analphabètes la possibilité d’accéder au savoir, et partant de maitriser le cours de leurs destinées.    

 

[1]Georges Fournier, « Les chemins du savoir en Quercy et Rouergue à l’époque moderne. Alphabétisation et apprentissages culturels », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], URL : http://ahrf.revues.org/1009

Photo : Martin and Kathy Dady, Flickr, licence CC.

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