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Que pousse t-il, sur la terre dégradée des bonnes idées pédagogiques ?

Les systèmes éducatifs formels sont des ogres gloutons qui absorbent et digèrent bien des idées intéressantes...en les rendant inapplicables.

Par Christine Vaufrey B , le 06 décembre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 26 mai 2015

Jacqies Nimier, qui a connu une longue carrière d'enseignant de mathématiques d'abord, de directeur adjoint d'IUFM ensuite, de professeur de psychologie clinique enfin, tient depuis plusieurs années le site Pédagopsy, qui nous offre actuellement plus de 1000 pages consacrées aux "facteurs humains dans l'enseignement et la formation d'adultes".

Jacques Nimier a rédigé pendant l'été dernier un article intitulé "La dégradation des bonnes idées en pédagogie", dans lequel il détaille le processus qui transforme inexorablement nombre d'innovations pédagogiques enthousiasmantes en routines vides de sens lorsqu'elles parviennent sur le théâtre des opérations, c'est à dire dans les classes, et qu'elles doivent être appliquées par les enseignants.

Le projet pédagogique, entre appropriation et mise à distance

Nous résumons ici le processus de dégradation tel que décrit par J. Nimier :

- Apparition de l'idée généralement à la base, dans les pratiques d'un ou plusieurs enseignants innovants, en France ou ailleurs. Diffusion, officialisation;

- Précision des concepts, amélioration de l'opérabilité de l'idée en la liant à des objectifs pédagogiques, publication de décrets et circulaires décrivant les conditions d'application de la bonne idée qui se trouve désormais élevée au rang de pratique pédagogique;

- Appropriation de la pratique nouvelle par les enseignants, qui demandent toujours plus de précisions et l'outillent;

- Modélisation des outils par les autorités, qui en diffusent des versions standardisées.

Et J. Nimier suggère que l'idée enthousiasmante du départ, parvenue à cette ultime étape, n'est plus qu'un discours vide de sens et un formulaire que les enseignants remplissent avec plus ou moins de bonne volonté. Le projet dynamique de changement, d'amélioration, de transformation... s'est mué en lourd boulet que les enseignants traînent avec eux de classe en classe.

On est frappé, dans le processus décrit, par l'alternance des phases d'appropriation (1 - 3) / mise à distance (2 - 4) du concept initial et des modalités d'application par les enseignants de terrain. Mais faut-il s'en étonner ? L'histoire de cet objet aux mille visages, le projet, nous offre de multiples exemples de ce va-et-vient. Si les enseignants se plaignent de la paperasse supplémentaire qu'occasionne toute ambition de pratique systématique dans leur champ professionnel, ils ne sont pas les seuls : les professionnels de l'action sociale par exemple, de l'aide au développement, et plus généralement de tout type d'intervention complexe centrée sur les individus se plaignent tous de la paperasse administrative qui leur donne le sentiment de travailler sous un contrôle permanent (qui est effectivement très souvent celui du donneur d'ordre, qu'il soit doublé ou pas du financeur public) et de sacrifier le coeur de leur métier aux obligations administratives.

Ne pas confondre l'activité elle-même et sa trace standardisée

Jacques Nimier rapelle le fait qu'enseigner, ce n'est pas remplir des papiers. Mettre en oeuvre l'évaluation des compétences, ce n'est pas cocher des croix dans la grille attachée à un niveau scolaire idéal bien plus qu'à un individu. Et chacun a de bonnes petites anecdotes à raconter à ce niveau, quand la logique binaire de l'outil statistique rencontre l'à peu près et la subtilité de l'évaluation en situation...

Fort heureusement, J. Nimier ne se contente pas de critiquer "la-logique-administrative-qui-décourage-les-bonnes-volontés". D'une part, il admet l'utilité des outils normalisés qui permettent d'obtenir une vision d'ensemble de systèmes vastes et complexes. D'autre part, il indique quelques pistes d'action aux enseignants désorientés devant le gouffre séparant les pratiques administratives imposées de leurs pratiques pédagogiques. L'analyse de la pratique, la réflexion collective, l'utilisation de l'outil lui-même comme support de dialogue avec l'élève autant qu'avec ses parents, en font partie. Le tout permettant, fondamentalement, de réconcilier la subjectivité de l'individu enseignant avec la demande d'objectivité du système éducatif et de ceux qui le pilotent. Nimier nous fait partager ici une réflexion qui mérite un moment d'attention : une des fonctions de l'institution est de renforcer les défenses de l'individu. D'éviter autant que faire se peut le face à face déstabilisant, qui contraint à dire qu'on ne sait pas, qu'on ne comprend pas tout, que la note ne veut pas dire grand chose, que le chemin compte plus que le résultat même s'il est plus difficile d'en garder une trace qui fasse preuve du chemin accompli... 

La suppression de la notation ou le recyclage d'une idée un peu ancienne qui a encore beaucoup à donner

Les notes, justement, et la mesure de la performance, ont été remises au centre du débat public en France ces derniers mois. L'Afev, association d'étudiants pratiquant le soutien scolaire a lancé une pétition pour la suppression des notes à l'école élémentaire. L'idée n'est pas absolument neuve (on l'avait déjà aperçue dans le paysage français aux alentours de mai 1968), mais ainsi révisée, recyclée, réemballée, elle fait encore un bel effet. Les spécialistes de tous bords s'empoignent sur le sujet, dans les organes spécialisés comme dans la presse grand public. Bien entendu, l'idée elle-même s'est dégradée à toute vitesse, comme on peut le voir sur ce site qui souhaite rassembler "tous ceux qui ne veulent pas remplacer les notes par des smileys".

Que va t-il advenir de la proposition ? Nul ne le sait. Si l'idée suivait le cycle de dégradation décrit par J. Nimier, on verrait d'abord :

- Quelques hardis enseignants qui pratiqueraient un nouveau mode d'évaluation en primaire, feraient connaître leur travail, recueilleraient les félicitations de leur hiérarchie.

- L'institution finirait alors par adopter le nouveau dispositif, le préciserait, l'instrumenterait.

-Et ce dernier repartirait dans les classes...

- Où il deviendrait une contrainte de plus pour des enseignants découragés de remplir encore de nouvelles grilles.

A moins qu'ils ne décident de s'emparer de cette belle idée, de la faire leur, et qu'ils disposent de la marge de manoeuvre nécessaire pour la transformer, la recycler encore une fois, la réintroduisant dans le cycle infini de la matière pédagogique qui ne connaît potentiellement aucune disparition, seulement des transformations. Car n'oublions pas que toute matière doit se dégrader pour renaître, pour se fondre dans un terreau qui permet aux nouvelles plantes de pousser.

La dégradation des bonnes idées en pédagogie. Jacques Nimier, site Pédagopsy (non daté).

Photos : Christing-O-, Flickr, licence CC.

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