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Sauver son âme : les institutions éducatives font face aux lois du marché *

Par Denys Lamontagne , le 29 juin 2004 | Dernière mise à jour de l'article le 12 décembre 2008

La répulsion organique qu’ont les institutions éducatives envers la «marchandisation» de l’éducation est un trait remarquable. En effet, la soumission au marché relègue automatiquement au second plan leur mission éducative.

Pour le marché, on en vient à perdre l’intérêt pour son sujet et le remplacer par l’intérêt du marché et son attrait : l’argent. Ce qui produit normalement une frénésie auto-alimentée qui enfle jusqu’à la saturation et l’éclatement. La bulle du e-learning commercial en a été un bel exemple.

Mais le marché est là, tout comme la concurrence sans âme.

Préserver son indépendance tout en connaissant le succès

Dans le processus de production d’un cours l’estimation du marché est une donnée essentielle : y a t’il suffisamment de gens prêts à payer pour suivre ce cours ou ce programme ?

Plus la réponse est claire, plus le nombre de cours est grand et la vitesse de leur apparition rapide.

Par exemple, le nombre important de cours et de programmes en production de e-formation, domaine inexistant il y a six ans, correspond à une forte demande de toutes les institutions d’enseignement et des services de formation des entreprises.

La situation est identique dans les domaines en croissance rapide : informatique, environnement, énergies renouvelables, bio-techniques, etc.

On peut également identifier les marchés captifs, par exemple, beaucoup d’universités médiatisent les cours obligatoires ou leurs cours de base. Mais ces possibilités sont limitées et ne mènent généralement à des productions ni prestigieuses, ni innovantes.

Dans beaucoup d’autres domaines, cette estimation est beaucoup moins évidente : les marchés paraissent trop petits, fragmentés, éphémères, pauvres, ou encore les coûts de production sont trop élevés pour être éventuellement couverts.

Les coûts de développement

En raison des coûts de développement des cours à distance, les plus importants paramètres du marché sont :

  • la popularité (ex.: cours de langue)
  • la stabilité (ex.: cours d’algèbre)
  • la capacité de payer (ex. gestion pour cadres supérieurs, formation pré-financée)
  • la présence d’un marché captif (cours obligatoires)

Mais on aurait tort de penser qu’il s’agit ici de limites. On a tout à gagner à considérer ces paramètres comme des éléments entrant dans nos stratégies pour s’amener à produire ce qui nous passionne et à faire nos frais.

On peut agir sur tous ces paramètres au moment même de décider de produire un cours. On n’ignore pas le marché donc, on joue avec.

  • La popularité

    Avec Internet, la popularité est une notion très relative.

    Il doit bien y avoir 10 000 personnes intéressées à un cours de physique quantique avancé (ou à n’importe quelle spécialité) sur la terre... ce qui conditionne la production de cours spécialisés au format pouvant accueillir les traductions en toutes les langues; une diffusion Internet et une stratégie de promotion dans les canaux spécialisés.

    Voir : Net-Trainers, disponible en trois langues

    e-telestia, cours de mode en six langues européennes.

    En d’autres termes, il n’y a pas d’argument de popularité qui tienne; on peut agir sur la taille du marché visé et conséquemment sur le format du produit de formation. L’idée est d’enseigner ce que nous voulons pour obtenir l’effet désiré. On considère la capacité de réception de la clientèle et on s’arrange pour être reçu positivement. Voilà la popularité. Le format classique d’un cours universitaire pourrait être appelé à changer.

    Dans le cas de cours très populaires, le format implique évidemment la capacité à le distribuer massivement et d’en supporter la gestion.

  • La stabilité

    À défaut de popularité, la stabilité d’un domaine permet d’atteindre la rentabilité dans le temps et de couvrir les coûts à plus ou moins long terme.

    Voir : « Du français sans fautes», cours maintenant en ligne qui doit avoir au moins 20 ans, toujours aussi bon.
    La stabilité d’un sujet a longtemps été un facteur majeur dans la décision de produire un cours à distance. Certains cours de français ou d’arithmétique ont atteint des formes achevées et sont devenus des vaches à lait ne nécessitant que des mises à jours cosmétiques pour mettre leur apparence aux formats et aux goûts du jour. Ceci demeure et quand un sujet stable est trouvé, l’art consiste à le reconnaître et à l’exploîter convenablement.

    Mais que faire dans le cas de domaines instables, changeants et soumis aux aléas des découvertes, des modes ou de l’intérêt des médias ?

    Il s’agit ici aussi d’élargir le sujet jusqu’à un point de stabilité : par exemple, les cours en informatique ou bureautique et plus généralement en technologie, ont une courbe de durée de vie assez bien identifiée et leurs formats intègrent les mises à jour fréquentes. Cette possibilité de mise à jour augmente leur stabilité.

    Les cours qui suivent des modes volatiles sont regroupés dans des portails constamment alimentés en nouveautés. Leurs format sont légers et leurs coûts de production faibles. La stabilité tient à la capacité de production de nouveautés. À une certaine taille, on arrive à l’effervescence stable.

  • La capacité de payer

    Certaines institutions universitaires ont lorgné le marché des grandes corporations. Elles leur offrent le prestige de leur institution, attirent des sommités comme références et jouent à fond la carte de la qualité perçue comme privilère et avantage. Elles en profitent pour facturer en conséquence.

    Voir : « Civi-Campus», site du gouvernement fédéral suisse pour la formation citoyenne et pour les élections, disponible en trois langues, 30 000 inscrits réguliers.
    Mais ce jeu peut se jouer à différents niveaux : celui des spécialistes pressés, celui des médias en quête d’audience, des situations d’urgence, des politiques gouvernementales, des domaines hyper spécialisés convoités; celui de n’importe quel groupe prêt à payer le gros prix pour une formation leur apportant un avantage perçu, réel ou supposé.

    Encore ici la solution est d’augmenter... la qualité, le prestige, le volume ou la vitesse pour attirer un marché qui ne sait comment se satisfaire de l’ordinaire.

    On a déjà vu des formations sur des bateaux de croisière dont le principal attrait était d’être des vacances déductibles d’impôt ou des programmes de communication gouvernementaux dérisoires et coûteux qui auraient mieux été servis par des formations en ligne populaires.

    Si votre sujet peut-être présenté ainsi, ne vous gênez pas. Il est de loin préférable de voir des gens occupés à apprendre dans de bonnes conditions qu’à dépenser dans des abris fiscaux vénaux ou à réagir à des simplifications absurdes.

  • La présence d’un marché captif

    À peu près toutes les institutions universitaires produisent des cours en ligne pour leur marché captif. Normal, c’est ainsi que le risque est le plus faible.

    Mais les désavantages se manifestent rapidement : faible qualité des cours (le marché n’est pas assez gros pour justifier plus d’investissements), trop de cours à produire pour les ressources disponibles, infrastructure inapte à gérer une telle diversité de cours généraux et spécialisés, clientèle laissée à elle-même avec un support technique indigeant et peu spécialisé.

    La solution consiste à augmenter le marché captif, non pas en rendant plus de cours obligatoires mais bien en se conciliant d’autres marchés captifs : ceux des autres institutions en échange du sien dans d’autres domaines.

    Si les universités ont compris les avantages de la formation en ligne, il leur reste encore à en saisir toutes les implications au niveau du marché et de la production des cours. La concertation entre les universités est absolument essentielle, sinon, pas de marché ni d’industrie publique de la e-formation digne de ce nom.

    La e-formation s’apparente plus à l’industrie cinématographique qu’à la sculpture artisanale. Il ne viendrait pas à l’esprit de producteurs de lancer des films de qualité pour des niches fermées, ni de se limiter exclusivement à des micro-productions sans diffusion publique.

En résumé, en ce qui concerne l’affranchissement des institutions à distance face au marché, la réponse est essentiellement une question de taille : augmenter plutôt que restreindre, favoriser les forces plutôt que les états d’âme, les théories ou les privilèges.

Ainsi, chaque institution peut se concentrer sur ses passions tout en profitant du meilleur des autres institutions. On peut rarement être bon dans tous les domaines, on ne pourra pas servir tous les besoins locaux ou régionaux à soi seul; par contre à plusieurs on y arrive; presque tous peuvent être excellents dans quelques domaines.

Il ne s’agit donc pas seulement de produire et d’offrir des cours mais aussi d’être capable d’accueillir ceux des autres institutions pour en arriver à créer un véritable marché éducatif.

L’atteinte de la taille nécessaire pour s’afranchir des contraintes les plus négatives du marché est à cette condition.

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