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Internet, pour faire société autrement

Par Christine Vaufrey B , le 29 novembre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 06 juin 2011

En 2010, on a vu en France des centaines de milliers de jeunes lycéens et étudiants manifester contre la réforme des ... retraites. Si les organes de presse (tel Mediapart ici) ont parfois pris le soin de préciser que cet intérêt subit des jeunes pour la retraite, qui vient sceller plus de 40 ans de travail, recouvrait en fait une préoccupation bien plus forte pour les conditions de leur entrée dans la vie active, hors des frontières hexagonales on n'a pas manqué de sourire ou de grogner face à une jeunesse aussi conformiste, individualiste, peu soucieuse de l'intérêt commun. 

Les jeunes Français seraient-ils plus déprimés et égoïstes que la moyenne de leurs congénères ailleurs dans le monde ? C'est ce que laissent penser nombre d'enquêtes qui, régulièrement, nous affirment que les jeunes n'ont pas le moral. Mais il est temps de revoir ce qui apparaît finalement comme une idée reçue d'adultes : les jeunes n'ont certes pas une grande confiance dans leur société et ceux qui la gouverne, mais ils croient en revanche fortement en eux-mêmes et en leurs pairs pour tracer leur voie, aujourd'hui et demain.

La méprise sur l'état du moral des jeunes Français vient probablement de la manière de leur demander leur avis et d'observer leurs comportements. Les réponses aux sondages d'opinion et les manifestations publiques du goût protestataire des jeunes ne rendent pas compte de leurs activités au quotidien, ni des valeurs qui les animent.

La vraie vie des jeunes s'observe sur Internet

Pour observer la vraie vie des jeunes, il est conseillé de se rendre sur Internet, là où leurs activités et leurs opinions s'exposent au grand jour numérique, sur les réseaux sociaux.

On comprendra alors que les jeunes sont "les rois du bon plan", qui permet de trouver le vêtement, la soirée, le film "qui déchire" pour rien ou presque; que les jeunes échangent et mutualisent énormément, comme en témoigne la vogue pas si ancienne que ça de la colocation chez les étudiants et jeunes travailleurs français; que les jeunes, en un mot, utilisent à plein les réseaux amicaux brusquement élargis sur les réseaux numériques : "la téléphonie mobile dans les années 1990 et maintenant Internet, avec les sites sociaux et les blogs, ont décuplé et complexifié le système relationnel des jeunes. Si le noyau dur des « vrais » amis demeure le même, les congénères « choisis » dans la vie physique, la géographie des contacts s’est élargie aux amis d’amis et même plus si affinités, avec les perdus de vue et les croisés d’un soir. L’internaute est alors entraîné dans le maillage d’un réseau abondant qui procure informations, opinions, aides, commérages, récits de vie et d’expériences, etc." , lit-on dans un article de Monique Dagnaud publié sur le site Telos le 14 septembre dernier.

A travers l'intense activité des jeunes sur les sites de réseaux sociaux et, plus généralement, tous les médias interactifs du Web 2.0, s'illustre le fait que les jeunes traitent la chose politique par la dérision. Dans l'article cité plus haut, on verra que 31 % des internautes de tous âges cherchent des contenus humoristiques sur le web à propos de la politique, proportion qui doit sans doute être plus élevée encore chez les 18-25 ans, précise l'auteure. Elle précise, dans un autre article cette fois publié sur Slate.fr, que la sociabilité de la jeunesse "se nourrit d’une culture partagée : une verve ironique sur le monde moderne, l’esprit LOL (laughing out loud)".

Selon Monique Dagnaud, les valeurs promues par un certain Internet résonnent puissamment et positivement avec la culture des jeunes : mix de hacking et d'open source, cet Internet-là assure la promotion de l'initiative individuelle ou collective, la débrouille, le contournement de règles estimées obsolètes, injustes et créées pour les possédants. Les outils de débat permettent à chacun de se forger une opinion par le biais des interactions. Ceci, loin des agora publiques traditionnelles, qui ne font absolument pas vibrer les jeunes.

Réconcilier l'institution éducative avec la manière dont les jeunes font société

On peut très certainement tirer des enseignements de ces constats pour le secteur de l'éducation et de la formation. 

En premier lieu, pourquoi devrait-on s'étonner de l'attitude consumériste des jeunes face aux institutions éducatives ? On peut craindre à l'inverse que l'école et l'université ne soient à leurs yeux que des représentants parmi d'autres de la puissance d'un Etat ou de groupes de puissants, de la conformité qui, à de rares exceptions près, ne leur assure plus un avenir de travail digne et stable. 

En deuxième lieu, pourquoi s'obstiner à exiger des jeunes des productions dont les canons ont été établis bien avant la naissance de l'Internet, sans égard aucun pour leurs habiletés à débattre, à mutualiser et à s'organiser dans des espaces virtuels qu'ils ont choisis ? Certains chercheurs ont bien vu la contradiction qui existe entre la culture universitaire très individualiste et la culture du partage qui domine chez les jeunes. Il reste à en tirer les conséquences.

En troisième lieu, et peut-être principalement, il convient de donner une autonomie accrue aux jeunes dans la gestion de leurs apprentissages et de leurs parcours. La création de très larges communautés d'apprenants, pourquoi pas au-delà des seuls inscrits au cours, les réalisations en larges collectifs au profit de l'intérêt commun, le tutorat pair à pair... sont autant de pistes déjà largement explorées outre-atlantique mais aussi dans des établissements à forte identité, qui n'hésitent pas à parier sur la capacité des jeunes à se montrer responsables, sans leur imposer des manières de faire. 

Ce ne sont que quelques pistes rapidement ouvertes, nées de la lecture des articles de Monique Dagnaud et, surtout, de la fréquentation des réseaux sociaux. De cette fréquentation naît un certain optimiste quant à l'état du moral de la jeunesse et sa capacité à se responsabiliser. Chaque génération invente sa propre manière de faire société, mais celle-ci voit sa capacité de transformation démultipliée par les outils numériques. C'est sans doute ce qui la rend si difficile à comprendre des générations la précédant.

"Je crois en moi", dit la jeunesse. Monique Dagnaud, Telos, 14 septembre 2010.

Les jeunes n'ont pas le moral : encore un cliché ! Monique Dagnaud, Slate.fr, 5 novembre 2010.

Photos : yXeLLe [email protected]~ (haut), Alizée Vauquelin (bas), Flickr, licences CC.

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