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Comenius et Grundtvig : des pédagogues toujours précurseurs

Par Christine Vaufrey B , le 04 novembre 2009

Le programme cadre Education et Formation tout au long de la vie de l'Union européenne propose quatre programmes qui portent les noms de personnalités européennes :

Erasme (Erasmus en latin et en allemand) et Léonard de Vinci (Leonardo da Vinci en italien) figurent parmi les plus grands humanistes de la Renaissance et sont relativement bien connus de ceux qui ont fait quelques études (on a toujours la possibilité de se rattraper grâce à Wikipedia). En revanche, Comenius et Grundtvig sont des noms qui ne parlent qu'aux spécialistes de l'histoire de l'éducation. Pourtant, ils méritent d'être mieux connus et nombre d'éducateurs feraient bien de s'inspirer de leurs écrits. C'est sans doute pour cela que l'Europe a remis ces noms dans le circuit.

L'UNESCO a fait rédiger par les meilleurs spécialistes mondiaux de l'éducation des articles fort complets sur les grands penseurs de l'éducation. 134 notices existent actuellement, et nous avons lu avec la plus grande attention celles qui sont consacrées à Comenius (écrite par Jean Piaget) et à Grundtvig (écrite par Max Lawson).

Comenius ou l'instruction pour tous

comenius

Jan Amos Comenius (1592 - 1670, République tchèque) a vu sa vie ravagée par les guerres et les drames personnels. Il s'est élevé grâce à l'éducation, et non grâce à sa naissance. Mystique, il a néanmoins beaucoup écrit sur l'éducation et sa pensée, débarrassée de ses éléments religieux, reste très novatrice.

Comenius croit au développement spontané de l'individu. On ne s'étonnera pas alors que Jean Piaget cite Comenius comme une référence. Cette croyance en un développement spontané conduit Comenius à édicter trois règles qui, selon Piaget, devraient être écrites "en lettres d’or sur la porte de toutes les écoles d’aujourd’hui, tant elles restent valables et sont, hélas !, encore peu appliquées

« I. Envoie les enfants aux leçons publiques pendant le moins d’heures possibles, je veux dire pendant quatre heures, et en laisse autant pour les études personnelles. »

II. Surcharge le moins possible la mémoire, Je veux dire ne fais apprendre par cœur que les choses principales, abandonnant le reste aux exercices libres. »

III. Et par contre règle tout ton enseignement sur les capacités des élèves, qui se développent d’elles-mêmes avec l’âge et les progrès scolaires. »

En d’autres termes (reprend Piaget), si vraiment l’enfant est un être en développement spontané, il existe une possibilité d’études personnelles, d’exercices libres et de transformation des capacités avec l’âge : l’école doit alors utiliser de telles possibilités, au lieu de les ignorer en s’imaginant que toute éducation se réduit intégralement à une transmission extérieure, verbale et mnémonique des connaissances adultes par la parole du maître, à l’esprit de l’enfant. "

Comenius était également un fervent defenseur de l'apprentissage par la tâche : « Les artisans ne retiennent pas leurs apprentis sur des théories, ils les mettent bientôt à l’ouvrage pour qu’ils apprennent à forger en forgeant, à sculpter en sculptant, à peindre en peignant, à sauter en sautant. Que dans les écoles on apprenne donc à écrire en écrivant, à parler en parlant, à chanter en chantant, à raisonner en raisonnant, etc. De telle sorte que les écoles ne soient que des ateliers où l’on besogne avec ardeur. »

Il conditionnait toute possibiité d'apprentissage à l'intérêt éveillé dans l'esprit de l'élève : « Offrir toujours quelque chose qui soit à la fois délectable et utile ; les esprits seront ainsi amorcés ; ils accourront avidement avec une attention toujours prête. »

Il prônait une éducation pour tous, garçons et filles, avec des arguments qui résonnent encore très fort dans nombre de sociétés : « Il n’est possible d’avancer aucune bonne raison pour priver le sexe faible (qu’on me permette de donner sur ce point un avis personnel) de l’étude des sciences (...). En vérité, les femmes sont douées d’une intelligence agile qui les rend aptes à comprendre les sciences comme nous, souvent même mieux que nous. Pour elles comme pour nous est ouverte la voie des plus hautes destinées. Souvent elles sont appelées à gouverner des États [...], à exercer la médecine ou d’autres arts utiles au genre humain [...]. Pourquoi voudrions-nous les admettre seulement jusqu’à l’a, b, c, puis les éloigner de l’étude des livres ?»

Grundtvig : le père de l'éducation populaire

Grundtvig

Nokolay Frederik Severin Grundtvig (1783-1872, Danemark) fut écrivain et pasteur. Il est reconnu comme le fondateur de la tradition nordique de l'apprentissage tout au long de la vie, matérialisé au travers des collèges et universités populaires qui fleurissent dans son pays natal, en Suède, en Norvège, en Fnlande et jusqu'en Allemagne et en Pologne.

Grundtvig s'est donc consacré à la défense de l'éducation des adultes. Lorsque le Danemark a instauré la démocratie (autour de 1830), Grundtvig a constaté que les gens du peuple ne pouvaient guère exprimer leur voix sans avoir reçu une formation spécifique. Selon lui, même les personnes instruites n'étaient pas en capacité de participer au débat national. Grundtvig n'a en effet pas de mots assez durs pour parler des écoles secondaires classiques, qu'il qualifie "d'écoles de la mort" par le fait même que l'enseignement s'y effectue en latin, langue haïe, et non en langue nationale. De plus, Grundtvig critique vertement l'enseignement par le verbe seul : « car toutes les lettres sont mortes, fussent-elles tracées par les doigts des anges ou les branches des étoiles, tout savoir livresque est mort si aucune expérience vécue ne lui répond dans l’esprit du lecteur » La connaissance suppose « un contact vivant et l’échange avec autrui». Grundtvig place l’« enseignement mutuel » et l’« échange vivant » au cœur de son projet.

Ce qui le conduit à prôner l'ouverture de collèges populaires, réservés aux adultes, qui y passeraient un séjour relativement bref avant de retourner à leurs occupations : ils « retourneraient à leur tâche avec une ardeur nouvelle, avec une vision plus claire des problèmes humains et civiques, en particulier dans leur propre pays, et avec une joie accrue de travailler au contact des autres ». Dans ces collèges règnerait la fraternité entre enseignants et étudiants, tous impliqués dans la gestion de l'établissement. On voit ici l'origine des pratiques de gestion conjointe qui existent toujours dans les collèges populaires danois.

Ces deux pédagogues nous parlent à travers les siècles. Il serait bon de revenir à leurs enseignements et leurs convictions, puisque les directions à prendre ont été indiquées voici bien longtemps. A lire leurs écrits et les analyses qu'en font les meilleurs spécialistes de l'éducation, on se demande bien pourquoi ils n'ont pas davantage été suivis, et on s'interroge sur la remarquable vitalité de systèmes éducatifs basés sur la coercition et la scolarisation des savoirs les plus vivaces, qui oeuvrent à reproduire en grande partie les inégalités de naissance et de genre. Il serait grand temps de réviser nos classiques pédagogiques. 

Jan Amos Comenius, par Jean Piaget, UNESCO

N.F.S. Grundtvig, par Max Lawson, UNESCO


La série complète des 134 articles consacrés aux grands penseurs en éducation est disponible sur Calameo (taper "grands penseurs de l'éducation" dans le moteur de recherche interne).

Source des images : Wikipedia.

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