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Les paradoxes du CNED : changer sans changer et manquer tous les trains.

Par Denys Lamontagne , le 21 juillet 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 28 juillet 2009

Le CNED vient de publier une «Étude sur la modernisation du CNED». Selon Michel Leroy (directeur général du CNED) :

« La substitution du numérique au papier ne fait pas partie du plan de modernisation, mais nous menons une réflexion avec l'Eifad pour moderniser les contenus pédagogiques. Notre cœur de métier reste la pédagogie à distance, avec l'idée de mixer présentiel et à distance.»

Modernisation !

Mais de quel genre de modernisation parlons-nous alors ? Pour en avoir le coeur net, nous avons cherché à comprendre ce que le CNED essaie de faire.

Toujours selon M. Leroy, dans une autre entrevue :

«Le Cned dont la mission de service public vient d’être officiellement reconnue est en train de passer d’une industrie de contenus à une industrie de services Les deux chantiers actuels du CNED consistent à proposer gratuitement l’ensemble des cours, du CP à la terminale, aux élèves et aux familles, via un site dédié mais aussi à développer et approfondir l’accueil, l’accompagnement et le suivi des apprenants.»

Voilà donc l’idée : proposer des services d’accompagnement.

Effectivement l’idée semble excellente, car avec un taux d’abandon de l’ordre de 70 %, l’accompagnement doit être un axe d’intervention évident pour le CNED. On soupçonne même que sans aucun accompagnement, les chiffres ne seraient pas pires.

Dans la pratique le CNED se prépare à lancer «Copies-en-ligne» en septembre et a déjà mis en ligne Academie-en-ligne, une longue suite de documents .pdf qui couvrira, à terme, les matières du primaire jusqu’à la terminale avec l’ajout de fichiers audio et des images.

Et il semble que ce soit tout...

L'eau et l'huile

Proposer des .pdf à des jeunes du primaire et du secondaire, même avec tout l’accompagnement dont le CNED peut rêver, tient de l’aberration en ces temps d'Internet.  Je ne peux me résoudre à admettre que c’est bien ce que le CNED s’apprête à faire.

En brassant très fort, on peut parvenir à mélanger de l'eau et de l'huile, mais pas très longemps. Les jeunes et les .pdf ont à peu près le même comportement.

Par ailleurs, selon une recherche récente de Magalie Morel, doctorante en éducation, UQAR et auxiliaire de recherche au GIREFAD «Paroles d’élèves quant aux modalités d’encadrement» d’élèves du secondaire à distance (mai 2009), «les élèves à distance entretiennent une relation fonctionnelle avec le dispositif d’encadrement et ne sollicitent celui-ci qu’au moment où se fait sentir un besoin». C'est à dire en dernier recours, après avoir épuisé leurs sources d'internet, de leurs proches et de leur famille; seulement ensuite ils font appel au tuteur...

Fonder une stratégie institutionnelle de cette envergure sur un service palliatif mineur semble tout à fait discutable.

Le CNED aurait proposé de rendre ses contenus pour le secondaire accessibles par téléphone qu'on se serait dit «Voilà un pari audacieux sur l’avenir». Le CNED aurait continué à assurer ses arrières par une offre conventionnelle et l'aventure se poursuivrait, mais de lire que sa modernisation passera par des .pdf, qu’on ne trouve rien sur la participation et la mise en réseau des usagers, que les éléments d’interactivité, de rétroaction, de personnalisation et de collaboration, points clés dans l’apprentissage, sont absents et que l'essentiel des efforts consistera à de l'accompagnement «personnalisé» et à faire passer les délais de correction des devoirs de trois semaines à cinq jours (et de s’en contenter !) est totalement sidérant.

Ce n’est pas des tuteurs que le CNED devra engager pour que les jeunes complètent leur cours sur ,pdf, mais des tonton-macoutes.

Démotivation 501

Depuis longtemps le CNED est utilisé comme instrument politique, mais ce fait ne saurait expliquer à lui seul les choix qui sont faits actuellement. On peut imaginer l'état de démotivation du personnel du CNED.

Comparé au Centre collégial de développement de matériel didactique (CCDMD), qui avec une budget fort limité (de l’ordre de 1,7 million d’euros) propose des dizaines de ressources de haute qualité, multimédia, interactives, en ligne, dont des sites webs complets, des simulateurs, des vidéos, des livres et souvent en deux langues, ou comparé encore au Cemeq, qui propose des cours professionnels sur manuels et CD-rom, ou comparé à la plupart des institutions à distance, publiques ou privées, qui, sans avoir les moyens du CNED, offrent des possibilités de participation à leurs étudiants et qui voient leur avenir dans l'interaction avec leur clientèle, le constat est troublant.

On se demande bien si pratiquement des intérêts corporatifs et leurs instruments stratégiquement choisis n'essaient pas par tous les moyens d’entraver pour le plus longtemps possible le développement du CNED.

Avec 70 % d’abandons, le CNED peut prendre tous les risques qu’il veut, ça ne peut pas être pire que de continuer comme il le fait.

Pour la ministre de l’éducation de France,

«L'université doit intégrer Internet comme elle l'a fait pour le livre».  

On ne comprend pas pourquoi le CNED, avec ses 30 000 étudiants universitaires (10 % de ses inscrits), échappe à cette politique sinon justement par choix politique.

A l'heure ou le CNED signe un accord avec sept FONGECIF pour la prise en charge financière de certaines de ses formations professionnelles continues, on souhaite que cet organisme effectue sa mutation pédagogique et propose des ressources d'enseignement à la hauteur de ses ambitions et de la place qu'il occupe dans le paysage francophone de la formation à distance.

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