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Les ENT, ou la (petite) porte ouverte aux parents sur la vie à l’école

Par Christine Vaufrey B , le 06 mai 2009

La France a la réputation de figurer parmi les pays les plus volontaires en matière d’intégration des TIC à son système éducatif. Cette opinion semble justifiée, au regard des différents plans nationaux et des initiatives régionales visant à équiper les établissements scolaires d’outils numériques, au bénéfice de toute la communauté éducative. Parmi les membres de celle-ci figurent les parents d’élèves. Quelle place leur est faite dans les dispositifs mis en place par les établissements ? Et qu’en pensent les parents eux-mêmes ?

Une communication plus efficace de l’établissement vers les familles

Un nombre croissant d’établissements scolaires du second degré (collèges et lycées) français disposent d’un Environnement Numérique de Travail (ENT), c’est-à-dire d’un portail web avec accès réservé. L’ENT dispose de différentes fonctionnalités, utiles aux élèves, aux enseignants, à l’administration scolaire et aux parents. Les principales fonctionnalités agrégées aux ENT – qui sont extrêmement personnalisables- et le plan de généralisation à l'ensemble du territoire français sont fort bien décrites ici. Arrêtons-nous aux fonctions qui intéressent directement les parents.

Comme les élèves, les personnels administratifs et les enseignants, les parents disposent d’un identifiant leur permettant de se connecter à l’ENT de l’établissement fréquenté par leur enfant. Ou, du moins, à certains de ses espaces. Ils ont par exemple accès au cahier de texte électronique de la classe de leur enfant, dans lequel les enseignants volontaires consignent les travaux réalisés, et surtout les travaux à faire à la maison. Les parents ont également accès sur une majorité d'ENT aux notes de leur enfant, dans les différentes disciplines.

L’ENT permet également aux parents d’entrer directement en contact avec l’administration scolaire et les enseignants de leur enfant. Ainsi, ils peuvent être avertis par courriel ou SMS de toute absence non prévue de leur enfant ; ils sont informés des fluctuations de résultats (baisse subite de notes…) de l’élève, et peuvent demander directement un rendez-vous à un professeur.

Les parents ayant eu l’opportunité d’utiliser un ENT scolaire se disent plutôt satisfaits, comme en témoignent ces vidéos rassemblées sur le site de la cellule d’animation des ENT du Minsitère de l’éducation nationale : « ils sont quand même 10 heures hors de la maison ; certains ont 11 ans. On ne veut pas qu’il y ait des webcams partout, mais ça (l’ENT) nous permet de savoir un peu ce qui se passe au niveau du collège. (…) C’est pour s’informer, savoir ce que les enfants font, et pouvoir en discuter après », dit cette mamanUn professeur insiste sur la nécessité de communiquer sur l’ENT, ce qui s’avère payant : « 70 % des familles se sont connectées au moins une fois depuis le début de l’année ». Un élève souligne : « mes parents du coup s’intéressent plus à la vie du collège grâce à l’ENT, ils sont plus près de moi dans les études ». Une maman termine « je ne suis pas du tout présente dans ce collège ; l’ENT me permet quand même d’avoir un pied dans cette maison qui n’est pas la nôtre, qui est celle de nos enfants ».

L’ENT, sans contestation possible, permet à l’établissement de « s’ouvrir au monde », comme le dit le proviseur adjoint de ce lycée et il poursuit : « L’ENT a diminué la pression sur l’établissement, car très naturellement, les parents utilisent la messagerie pour s’adresser à l’administration ou aux professeurs ». On ne pourra que se féliciter de voir l’éducation nationale découvrir les vertus de la messagerie électronique !

Alors, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas exactement. Il est temps de s’intéresser à ce qui ne figure pas dans les ENT.

Une communication qui reste descendante

Ce qui frappe, à l’examen des témoignages (forcément positifs…) de parents et d’enseignants utilisateurs des ENT sur les sites dévolus à la promotion de ces dispositifs, c’est que les personnes intéressées ne remettent pas du tout en cause le bon vieux schéma de circulation de l’information entre les acteurs de la communauté scolaire. Les parents sont toujours limités à la périphérie du système, et ils reçoivent de l’information (un certain type d’information…), bien plus qu’ils n’en émettent en direction de l’établissement. L’établissement est clairement le centre du système, il contrôle strictement ce qui sort et ce qui entre. On ne trouve par exemple aucun témoignage sur les informations diffusées par les parents aux enseignants, sur leurs trouvailles numériques pouvant aider les apprentissages des élèves, sur les personnes ressources extérieures au système pouvant venir témoigner de leur métier, de leur passion, à l’école… Ces initiatives existent certainement au niveau local ; mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles ne sont pas valorisées par le système central.

Les ENT permettent sans aucun doute aux parents d’être mieux informés de ce qui se passe dans l’établissement, et de soutenir ainsi les apprentissages de leurs enfants. À condition qu’ils acceptent sans discuter les modalités d’apprentissage définies par les programmes et les enseignants. Où sont les espaces de débat sur les choix pédagogiques, sur l’usage des TICE, sur la place de l’école dans un univers où les savoirs et sources de connaissance se multiplient ? L’école n’a jamais aimé ce genre d’interrogations poil à gratter et ses ENT ne changent rien à l’affaire, bien qu’ils profitent largement des avancées du monde numérique, lequel a précisément remis en question son postulat de source unique du savoir… Les ENT ne semblent pas avoir adopté la fonction montante du Web, à savoir la fonction de partage et de mutualisation de l’information pour stimuler la créativité et l’émergence d’alternatives aux situations installées. Ils ne témoignent pas non plus du rôle que l'on prête désormais aux conversations sur le web, qui permettent notamment aux entreprises et organismes de service d'écouter avec la plus grande attention les réactions de leurs usagers, afin d'améliorer leurs prestations.

Changer la représentation que les parents ont d’eux-mêmes

L’ENT reste donc, contrairement à l’idée générale que l’on se fait du réseau Internet, un dispositif extrêmement centralisé et fermé, un genre d’Intranet juste un peu plus large qu’un Intranet d’établissement. D’aucuns s’interrogent encore sur la volonté de généraliser les ENT à l’ensemble des établissements du second degré. Peut-être est-il plus productif d’inciter les parents et autres acteurs « périphériques » de la communauté éducative à s’emparer de ses fonctionnalités et à engager la discussion avec les enseignants, les personnels administratifs et… les élèves. Comme le dit J.F. Cerisier, « l’ENT a le pouvoir de modifier la représentation que ses usagers ont d’eux-mêmes ». Il n’aborde pas dans cet article la représentation que les parents ont d’eux-mêmes ; à ces derniers alors de compléter la réflexion en saisissant l’opportunité qui leur est fournie, par un système qui pourtant ne le souhaite guère, de modifier leur rôle et d’interpeller l’institution sur les sujets liés aux apprentissages scolaires qui les interpellent et de proposer des compléments à certaines pratiques. En favorisant le dialogue et la transparence, l’ENT pourra alors jouer un rôle fondamental dans la collaboration entre enseignants, élèves et parents.

En complément. Sans attendre que son établissement bénéficie d’un ENT, Gabrielle Philippe a créé dès 2005 un cahier de texte électronique en accès libre sur le web.

L’interview de G. Philippe dans le Café pédagogique

Dans le même numéro du Café, voir l’entretien avec Yves-Armel Martin, directeur du projet Laclasse.com, ENT des collèges du Rhône. Où l’on constate que les parents ne sont pas nécessairement les bienvenus sur cet ENT, et qu’on leur prête des attentes bien triviales…

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