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Lawrence Lessing : « on ne peut pas tuer la créativité, on peut seulement la criminaliser ».

Par Christine Vaufrey B , le 22 novembre 2008 | Dernière mise à jour de l'article le 23 septembre 2011

Du 12 au 14 novembre 2008 s’est déroulé le Monaco Media Forum, qui a rassemblé plus de 300 personnalités du monde de la presse, de la finance, de la recherche et des technologies numériques.

Lors de ce forum, Lawrence Lessing, créateur des licences Creative Commons, a réalisé une intervention d’une vingtaine de minutes intitulée « Some rights reserved », dans laquelle il a exposé la nécessité d’un changement rapide de la loi sur le copyright, celle-ci étant totalement inadaptée aux espaces numériques et pénalisant systématiquement les créateurs. La vidéo de cette intervention est disponible sur YouTube.

 

 

Une nouvelle époque de prohibition

Lessing ne défend ni les intérêts des artistes, ni ceux des diffuseurs de produits culturels, ni même ceux des usagers. Il remarque simplement que la législation actuelle et les mesures prises à l’encontre des « pirates » constituent un énorme gâchis et n’ont donné aucun résultat tangible : « la guerre est perdue », assène Lessing ; et il effectue un parallèle saisissant avec la situation qui prévalait aux Etats-Unis entre 1919 et 1933, lorsque ce pays s’est lancé dans la lutte contre la production et la consommation d’alcool, en instaurant la prohibition.

Si l’objet de ce combat était juste (il s’agissait de réduire l’alcoolisme), les moyens de le mener se sont avérés totalement inadaptés et ont produit des effets que la société américaine a reconnu être pires que le mal : croissance du crime organisé, réduction drastique des droits des citoyens, et pas de diminution notable de l’alcoolisme dans le pays.

De la même façon, la loi sur le copyright et les instruments utilisés depuis 10 ans pour la faire appliquer coûte que coûte provoquent des effets catastrophiques, sans engendrer de bénéfices pour quiconque, sinon pour les avocats défendant les intérêts des entreprises culturelles, remarque Lessing, qui est d’abord un professeur de droit. 

Distinguer amateurs et professionnels

Lessing affirme avec force que la loi sur le copyright ne peut s’appliquer aux amateurs, à tous ceux qui utilisent les ressources trouvées sur le web pour créer de nouvelles œuvres et les diffuser à leur tour. Lessing illustre ce principe de « conversation » entre les œuvres et les auteurs par quelques extraits de vidéos numériques qui ont manifestement bien fait rire la salle. Il propose donc une dérégulation des conditions d’utilisation des oeuvres, afin de garantir l’accès de tous à la culture, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.

Quant aux professionnels, ils doivent toucher la rémunération de leur travail. Lessing insiste sur le fait que les technologies numériques ont permis un élargissement massif de la diffusion des œuvres, notamment musicales, et que l’industrie de la musique ne peut systématiquement se complaire dans une posture de victime.

Certes, cet accès (payant) accru aux œuvres musicales s’est accompagné d’une croissance continue des pratiques de téléchargement en P2P. Certains s’en émeuvent, mais les mécanismes actuels visant à contrôler la production de copies illégales s’avérant totalement inefficaces (chacun partageant sa copie « avec ses 150 meilleurs amis », comme le dit Lessing), il serait temps d’adopter enfin des mécanismes qui assurent la rémunération des artistes et des distributeurs, sans contrôle de la diffusion des copies. Ces mécanismes sont connus depuis plus de 10 ans ; ils s’appellent licence globale, ou licence collective volontaire.

Du danger de criminaliser les pratiques

Lessing termine enfin avec ce qui constitue l’argument le moins attendu de son intervention. La guerre contre le téléchargement illégal et le non-respect du copyright actuel est une guerre anti-terroriste. Mais dans cette guerre, les terroristes, ce sont nos enfants. Les pratiques de partage et de créativité des jeunes sont frappées d’illégalité, et chaque jeune est un « pirate », effectif ou en puissance.

À l’heure de cette nouvelle prohibition, l’objet du combat ne va pas être supprimé, il va seulement disparaître des espaces les plus visibles, passer sous terre. Les jeunes ne deviendront pas passifs, ils vont seulement assumer leur identité de pirates et de criminels. C’est là, selon Lessing, l’élément le plus préoccupant de cette guerre : elle contraint toute une génération à assumer une identité de criminel, à en faire un élément constitutif d’elle-même. Qui sait comment cette identité peut alors s’exprimer, hors de l’espace numérique, et quels dommages elle peut créer au corps social tout entier ?

Qui écoute Lawrence Lessing ?

(partie mise à jour en septembre 2011)

Les parlementaires français ont voté la loi HADOPI, qui prévoit de supprimer l’accès à Internet des usagers pris à télécharger de la musique ou des vidéos via les réseaux de P2P.

Cette loi a été élaborée sous la pression des lobbies de l’industrie culturelle, sous l’influence de rapports travestissant la réalité de l’impact des pratiques de téléchargement sur l’économie de la culture, et sans la moindre considération pour les milliers d’usagers qui veulent conserver leur espace numérique de créativité, d’échange et d’accès à la culture.

Les élus qui ont voté cette loi n’ont certainement pas entendu Lawrence Lessing, qui indique les voies de pacification du « combat » contre ce qu’il est commun d’appeler la piraterie numérique. Lessing l’affirme : « on ne peut pas tuer la créativité, on peut seulement la criminaliser ».

Ses arguments ont été reçus à leur juste valeur par les participants au Monaco Media Forum, qui ne sont pas à proprement parler des défenseurs des pratiques de téléchargement illégal et de destruction des lois sur la propriété intellectuelle. Ils ont décerné à Lawrence Lessing le Monaco Media Award, récompensant là les efforts de Lessing « pour combler le fossé entre le copyright obsolète et les nouvelles technologies, et pour son questionnement incessant bien que pacifique sur la propriété des contenus ».

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