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Bruno Devauchelle et les acteurs de l'éducation

Parents, enseignants, élèves face aux TIC : chacun doit trouver sa place et aider l'autre à trouver la sienne

Par Christine Vaufrey B , le 05 mai 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mai 2016

Bruno Devauchelle, qui êtes-vous ?

Je suis un militant raisonnable de l’intégration des TIC en éducation. Dès le début de ma carrière d’enseignant, j’ai été conscient de l’importance et du potentiel des TICE. Depuis, j’ai constamment creusé le sillon de la réflexion, du partage de connaissances et de compétences dans ce domaine en tant que formateur d’enseignants au CEPEC de Lyon  et en tant que chercheur (associé au laboratoire IRMA (Université de Poitiers) et ancien du GRAME (Université de Paris VIII).

À chacun son écran

Sur votre bloguevous avez récemment publié une synthèse de vos différents billets relatifs à l’attitude des parents face aux TICE et, plus largement, face aux usages intensifs des outils numériques par les jeunes. Les TIC bouleversent-elles le rôle des parents ?

Les adultes sont souvent déroutés par les usages que font les jeunes des outils numériques. Par exemple, dans ses recherches d’information, le jeune, plutôt que de construire une stratégie rationnelle, va mettre en œuvre plusieurs stratégies : recherche par essais erreur, activation du réseau relationnel, recherche dans des forums d’entraide… De même les jeunes vivent aussi bien à distance qu’en présence leurs relations amicales. Ils interagissent avec leur réseau de relation à toutes les occasions et en continu. Pour résumer, on peut dire que les jeunes vivent dans une dynamique qui ne sépare pas l’information recherchée et consultée de la communication vécue au quotidien. C’est justement ce qui déroute l’adulte.

Ceci, parce que ce dernier n’est pas familier des formes d’interaction que permettent les TIC. De nombreux parents ne mesurent pas l’ampleur des changements et cantonnent l’ordinateur (son écran) dans une fonction proche de celle qu’ils assignent à la télévision (avec laquelle ils sont nés pour la plupart). Ainsi, passer d’un environnement médiatique basé sur un flux continu à un environnement basé sur l’interactivité suppose une autre forme d’accompagnement de la part des parents.

Cet accompagnement ne vous semble pas toujours être assuré ?

Malheureusement, non. On sait très bien que les écrans « calment » les conflits familiaux. De plus de nombreux adultes, jeunes et moins jeunes, sont eux aussi avides de ces écrans ! Mais on constate qu’il y a séparation des écrans dans la famille, la télévision aux parents, l’ordinateur aux enfants. C’est une sorte de paix séparée, mais cela constitue aussi un grand risque de rupture éducative, lorsque la culture commune numérique n’existe pas.

Quelles formes doit alors prendre l’accompagnement parental ?

Il n’y a pas de recette magique, mais le plus important, c’est d’en parler, de dialoguer avec ses enfants de leurs usages des outils numériques. Les parents doivent à la fois fixer des limites, voire des interdits, et chercher à connaître les expériences que vivent leurs enfants sur Internet. Concrètement, il est nécessaire de réfléchir la place (temps, lieux..) des écrans dans la sphère familiale, et les parents doivent également accompagner leurs enfants dans la gestion de leurs relations sur le web.

Dialoguer autour des questions d’identification et de construction identitaire

Vous parlez ici des enjeux liés à la sécurité des jeunes ?

Pas seulement. Certes, il y a les risques liés à l’anonymat ou aux masques portés par de  nombreux utilisateurs du web, les jeunes sont peu méfiants a priori et peuvent s’engager dans des relations qui s’avèreront dangereuses. Mais les parents doivent également se préoccuper des questions touchant à la construction identitaire des jeunes. L’adolescent construit son identité principalement par identification. Suivre sur Internet l’acteur, le chanteur, le héros préféré est une transposition de pratiques souvent limitées antérieurement au cercle local : le jeune admirait l’oncle qui avait fait une belle carrière dans l’armée, la cousine qui était si élégante, le grand frère qui avait fait le tour du monde en mobylette… Certes, le phénomène des « stars », puissants objets d’identification, ne date pas d’hier, mais l’image de ces dernières était très contrôlée, et passait par des canaux accessibles à tous, jeunes comme adultes. Désormais un jeune peut trouver à s’identifier dans des personnages qui sont très loin de lui, physiquement, mais aussi psychologiquement, il est donc d’autant plus important que ces identifications soient débattues avec des adultes qui permettent de relativiser ces images idéales. Les adultes, les parents en particulier, sont souvent loin de ces préoccupations, ils n’imaginent pas l’ampleur du cercle d’identification et ont encore des références locales. Au moment où le jeune devient autonome, s’affranchit du cercle de la famille, il est indispensable qu’il puisse trouver dans ses proches un « îlot » de repli possible et d’échange pour construire ses choix. Cette position est d’autant plus dure à tenir pour des adultes qui ignorent tout des usages des technologies.

Les parents ont parfois l’impression que leurs enfants en savent d’avantage qu’eux-mêmes, en matière de manipulation des outils numériques…Les jeunes ont-ils effectivement construits de nouvelles compétences ?

Il est risqué de parler de compétences nouvelles, il faut plutôt parler de nouvelles formes de compétences préexistantes. On constate notamment une forte évolution des compétences de recherche par essais-erreurs, de collaboration entre jeunes, d’expression publique, d’attention, de relation sociale, d’exploration du monde environnant matériel et humain…

Ces compétences peuvent-elles être réexploitées dans le cadre des apprentissages scolaires ?

Non seulement elles le peuvent, mais elles ont déjà fait irruption dans un monde scolaire souvent désemparé par ces nouvelles formes identitaires. L’idée de les réexploiter suppose de les identifier, ce qui est compliqué pour beaucoup d’enseignant. Ainsi l’aisance des jeunes dans la gestion des relations interpersonnelles ou encore leur habileté à mettre en place des blogs ont souvent surpris les enseignants. Pour certains, la découverte des blogues de jeunes a constitué un véritable choc : dans les blogues personnels des jeunes, les angoisses, les joies et les interrogations sont mises au grand jour alors qu’à l’école ces émotions n’ont pas droit de cité.

Des enseignants pionniers ont proposé aux jeunes de réinvestir au service des apprentissages scolaires les savoirs-faire qu’ils manifestent dans leurs usages privés des TIC. Mais ces enseignants font figure d’exception : on constate malheureusement que les matériels et les nouvelles modalités de travail sont souvent cantonnés en dehors de la sphère scolaire traditionnelle pour ne pas la troubler (il suffit d’observer la lenteur d’intégration de l’informatique dans les épreuves d’examen des élèves et des concours d’enseignants pour s’en rendre compte).

Effectivement, on constate que de nombreux enseignants considèrent encore Internet et les outils numériques en général comme des ennemis de l’étude et des apprentissages scolaires…

Oui, il y a encore beaucoup de « réfractaires », même si eux-mêmes utilisent Internet à la maison et pour préparer leurs cours ! Ce problème est surtout dû à la forme scolaire (la façon dont sont organisés les écoles et les apprentissages au quotidien) qui n’a pas évolué et qui sert de cadre aux enseignants et surtout à l’évaluation des élèves. Le système traditionnel d’évaluation repose sur la note, unique reflet d’un produit. Ainsi le réflexe de « copier coller » si souvent étendard des enseignants qui refusent ces TIC, est un bon révélateur. Les enseignants ne perçoivent pas que cette attitude est liée à la perception qu’ont les élèves de ce que l’on attend d’eux (ce que l’on appelle le métier d’élève). Les élèves ont tendance à penser qu’il suffit de donner « beaucoup » de contenu pour avoir une bonne note. Et cela a souvent marché… malgré ce qu’en disent des enseignants qui ont peur d’être pris en défaut.

Le système tout entier doit donc modifier ses pratiques ?

Le monde scolaire doit reconsidérer sa façon de faire travailler les élèves en s’intéressant de plus à plus au processus, ce que font les élèves pour effectuer le travail demandé, et moins au produit, ce qui résulte de travail effectué. Ainsi devant un travail d’élève, quelle est l’exigence en matière de sources (d’où vient ce que dit l’élève), quelle est l’exigence en matière de compréhension (comment l’élève dit-il avec ses mots ce qu’il a trouvé ailleurs), quelle est l’exigence en matière d’analyse et de synthèse (comparaison, évaluation des contenus proposés…) ?

Le travail à la maison, ou la collaboration dans les apprentissages

Le monde scolaire ne doit-il pas aussi reconsidérer ses relations avec les autres acteurs de la communauté éducative et,en premier lieu, avec les élèves et les parents ?

Effectivement. Les jeunes manifestent tous leur vif intérêt pour l’accompagnement en ligne avec leurs enseignants mais à condition qu’il soit clairement situé comme collaboration (le contrat de collaboration est à établir au préalable) plutôt que comme contrôle. Il est désormais courant d’entendre des enseignants témoigner des échanges de messages électroniques avec leurs élèves face à des difficultés ou des questions de compréhension. Cependant le risque observé est celui du retour du précepteur. C’est une dérive que l’on constate souvent et qui satisfait l’élève comme l’enseignant, sauf lorsque la charge de travail devient trop importante pour l’enseignant.

Ce qui manque actuellement, c’est une réflexion globale sur l’articulation entre le travail en classe et le travail personnel à faire à la maison. Le travail à la maison est une véritable boîte noire : les enseignants ne veulent pas vraiment savoir comment il est effectué, mais ils comptent beaucoup dessus, ainsi qu’en témoignent les annotations sur les bulletins scolaires : « travail personnel insuffisant, n’apprend pas ses leçons, ne fait pas ses devoirs à la maison… ». Pour que la situation s’améliore, il faudrait que le travail donné à faire à la maison change de nature, soit différent de ce que les jeunes font en classe : travail en groupe, enquêtes, exploration de nouveaux thèmes… Bref, qu’il soit complémentaire au travail fait en classe et du coup, prenne de la valeur aux yeux des élèves.

Et les parents ?Sont-ils demandeurs d’une communication plus dense avec les enseignants et l’administration scolaire ?

Relativement. En France, un nombre croissant d’établissements scolaires dispose d’ENT (environnements numériques de travail), qui permettent aux parents de se tenir au courant sur un certain nombre de sujets, sans compter uniquement sur leur enfant pour assurer la transmission de l’information : travaux demandés, notes, absences… Face à ces nouvelles opportunités, élèves et enseignants ont d’abord manifesté une crainte commune : qu’un regard extérieur se pose sur ce qui est un espace privé aussi bien pour le jeune que pour l’enseignant. Mais, sauf pour certains parents particulièrement inquiets, les témoignages collectés démontrent une acceptation raisonnable et un usage modéré de ces services. La plupart des parents n’ont ni le temps, ni parfois les compétences, pour accompagner la scolarité de leurs enfants ; ils se contentent alors d’éléments de surface (notes, relevés d’absences…). Et dans leur très grande majorité, les parents laissent leurs enfants évoluer tant qu’il n’y a pas de signaux d’alerte transmis par l’établissement.

Pour conclure, peut-on dire que les TIC ont ouvert de nouvelles opportunités pour améliorer le lien entre l’école et la maison,tant au niveau de la continuité des apprentissages qu’à celui de la communication entre élèves, enseignants etparents ?

Oui, c’est incontestable. Le triangle parents/élèves/enseignant dispose aujourd’hui du support technique pour permettre de nouvelles façons d’envisager les collaborations dans les apprentissages. Mais chacun doit trouver sa place et aide l’autre à trouver la sienne. Il est souhaitable que les enseignants proposent en ligne des supports et de l’accompagnement et qu’ils invitent leurs élèves à intégrer les TIC comme instruments pour apprendre, tout en menant une réflexion approfondie sur l’utilité et le sens du travail à la maison. Il est aussi nécessaire d’aider les familles, souvent désemparées, à se situer d’abord dans les usages familiaux des TIC. C’est pourquoi il me semble urgent de travailler à la maison dans ces deux directions : le cadrage des usages en général, mais aussi l’accompagnement des apprentissages scolaires à la maison qui s’appuient sur les TIC. Sur ce dernier point, mon souhait est que les outils numériques ne soient plus considérés comme « une affaire de jeunes », mais bien comme des instruments permettant un dialogue riche entre parents et enfants autour de la question des stratégies et de la valeur des apprentissages.

Pour aller plus loin

Veille et Analyse TICE, le blogue de Bruno Devauchelle

Vers une place pour la culture numérique à l’école ? Cahiers pédagogiques, février 2009

Table ronde « Education numérique », Université européenne d’été de l’Université de Poitiers, 2007. Intervention de B. Devauchelle en compagnie de J.F. Cerisier et C. Riza. Vidéo.

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