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L'enseignant à l'épreuve de l'autodidaxie

Par Martine Dubreucq , le 23 juin 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 22 juin 2012

Le maître ignorant  de Jacques Rancière  raconte l’histoire d’un professeur, Joseph Jacotot,  qui dans les années 1820 doit enseigner  le français à des étudiants flamands dont il ne connait pas la langue et qui ne connaissent pas la sienne.
Un seul outil médiateur, un ouvrage bilingue alors publié aux Pays-Bas.  

Il fait la curieuse expérience suivante : il demande à ses  étudiants avec l'aide d' un interprète d’en lire la moitié en s’aidant de la traduction, de répéter sans cesse ce qu’ils ont appris, de lire l’autre moitié et d’écrire en français ce qu’ils en pensent. A son grand étonnement ses étudiants ont appris assez de français pour s'exprimer correctement et ce, sans qu'il leur apprenne quoi que ce soit !

Nous fonctionnons encore sur l’idéologie pédagogique normale qui est de croire que l’élève apprend ce que le maître lui enseigne. 

L’expérience de Jacotot permet, elle, de penser que le processus d’apprentissage n’est pas un processus de remplacement de l’ignorance de l’élève par le savoir du maître, mais de développement du savoir de l’élève lui-même

Le travail de l'enseignant dans le cas de Jacotot est de « mettre une intelligence en possession de son propre pouvoir.» 

L'expérience se vérifie semble-t-il pour chacun d'entre nous :  on se forme essentiellement à partir des choses que l’on a déchiffrées soi-même, parfois difficilement.

On est ici dans une logique différente de la pédagogie active, de la pédagogie du projet ou même de l'actionnel : l'enseignant n'organise pas le parcours d'obstacles, n'aménage pas des activités progressives, n'accompagne pas par des explications.  Il met la personne en situation de se servir de sa propre intelligence.

Jacques Rancière poursuit la logique de Joseh Jacotot :
« Il n’y a qu’une seule sorte d’intelligence à l'œuvre dans tous les apprentissages intellectuels. Il s’agit toujours de rapporter ce qu’on ignore à ce qu’on sait, d’observer et de comparer, de dire et de vérifier. L’élève est toujours un chercheur. Et le maître est d’abord un homme qui parle à un autre, qui raconte des histoires et ramène l’autorité du savoir à la condition poétique de toute transmission de paroles

Ces propos radicaux, qui situent l'acte pédagogique dans une dimension fort éloignée des institutions et que des pédagogues plus raisonnables jugeront utopique résonnent cependant de façon assez claire à l'heure d'internet, de la FOAD et des réseaux sociaux.

N'a t-on pas enfin les outils pour mettre les individus directement dans l'échange, dans l'exercice personnel de leur intelligence ?
Textes, images, sons, vidéos, et toutes les circulations possibles entre ces éléments sont l'équivalent du livre qui servait alors à Jacotot.

De quoi s'effrayer un peu moins de l'abondance de ressources qui serait un obstacle à l'apprentissage. 
Puisque l'exercice consiste à se frayer un chemin à travers la connaissance, que ce soit un désert ou une jungle importe peu !

Entretien avec Jacques Rancière à propos de l’ouvrage Le Maître ignorant

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