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Conseil en intégration des TIC : un métier en évolution

Par Om El Khir Missaoui , le 04 septembre 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mai 2016

Voudriez-vous vous présenter professionnellement parlant ?

Mon nom est Martin Bérubé. Habituellement, j'agis comme conseiller pédagogique à l'enseignement régulier au Cégep de La Pocatière. Il s'agit d'un établissement postsecondaire qui propose douze programmes d'études; cinq programmes préuniversitaires et sept programmes techniques. J'occupe cette fonction depuis le 1er décembre 2008. Auparavant, j'ai travaillé pendant neuf ans comme conseiller pédagogique à la Commission scolaire de Kamouraska - Rivière-du-Loup; cette organisation chapeaute 32 écoles primaires et secondaires.  J'avais la responsabilité du dossier de l'intégration des TIC. J'assurais ainsi l'animation du Service local du RECIT, du dossier de l'univers social (sciences humaines) et du dossier du développement professionnel au secondaire.  Aujourd'hui, j'ai une mission plus large et mon rôle-conseil tourne autour de trois axes principaux : la diffusion de l'information, la formation continue et l'accompagnement du personnel enseignant.

Avant d'agir comme conseiller pédagogique, j'ai enseigné le cours d'initiation à la science de l'informatique et l'utilisation des logiciels outils à l'École secondaire de Rivière-du-Loup pendant 11 ans. J'ai un baccalauréat (4+) en enseignement de l'histoire au secondaire et un certificat en application pédagogique de l'ordinateur.

Bien que j'aie un baccalauréat (4 années d'études supérieures) en enseignemrnt de l'histoire, je n'ai jamais enseigné l'histoire ! J'ai débuté dans l'enseignement au moment où l'établissement faisait l'acquisition de ses premiers ordinateurs personnels (PC). La direction a remarqué mes aptitudes et mon intérêt pour l'utilisation de l'ordinateur dans ma tâche cléricale et en classe avec les élèves. Elle m'a alors offert une tâche dans l'enseignement de la micro-informatique. Au contact du langage de programmation Logo, j'ai vite compris qu'il fallait plus qu'enseigner à utiliser l'ordinateur! Il fallait s'en servir pour faire réaliser des apprentissages, pour faire faire aux élèves... C'est de cette façon que j'ai développé mon expertise dans l'utilisation pédagogique des logiciels multimédias à des fins d'apprentissage.

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Reconnaître l'autonomie de l'enseignant, ne pas lui imposer des manières de faire

Vous dites : essentiellement, mon rôle-conseil tourne autour de trois axes principaux : la diffusion de l'information, la formation continue et l'accompagnement du personnel enseignant. En quoi consiste précisément l'accompagnement des enseignants ?

En contexte de développement de compétences professionnelles, il ne suffit plus maintenant d'informer et de former le personnel enseignant.  Il faut cesser de les considérer comme des consommateurs passifs qui vont gober docilement l'information et la régurgiter intégralement dans la salle de classe.  Chaque enseignant, chaque classe est unique!  Ainsi, il faut s'assurer qu'à partir de généralisations, l'enseignant sera en mesure de transférer le savoir acquis dans un autre contexte.  Pour ce faire, il doit adopter une posture de praticien réflexif et moduler le nouveau savoir pour qu'il puisse s'en servir en contexte.  Pour ce faire, il est important d'accompagner l'enseignant dans sa réflexion et ainsi s'assurer qu'il transfère les acquis convenablement.  Il faut s'assurer que l'information est bien assimilée et qu'elle est utilisée adéquatement. L'un de mes patrons de l'époque avait une belle image pour parler d'accompagnement.  Il disait "Il y a trois façons d'accompagner les enseignants!  La première est d'être à l'avant et de dire aux enseignants 'suivez-moi, je connais le chemin'.  La seconde, c'est d'être à l'arrière de la troupe et de dire: 'Je pense que c'est vers cette direction que nous allons'.  La troisième (la meilleure selon moi), c'est d'être au côté de l'enseignant et de s'assurer qu'il suive SA route", et ce, de façon professionnelle.  Je pense qu'il faut traiter les enseignants en professionnels, reconnaître leur autonomie et suggérer plutôt qu'imposer.  Évidemment, il y a un préalable!  Il faut que l'enseignant accepte d'être accompagné.

Quels enseignants accompagnez-vous ?

Généralement, j'accompagne deux types d'enseignants: ceux qui innovent et ceux qui éprouvent momentanément des difficultés d'ordre pédagogique, didactique ou de gestion de classe. Les demandes peuvent venir autant de l'enseignant que de la direction.  C'est plus simple d'accompagner lorsque c'est l'enseignant qui fait la démarche.  C'est plus difficile lorsque c'est la direction de l'établissement qui fait la demande. Il faut user de beaucoup de diplomatie et d'empathie pour arriver à communiquer sur le plan professionnel dans ces circonstances.

Ma conception du rôle de conseiller pédagogique a évolué depuis mon séjour en Tunisie. Je travaille présentement avec une équipe de collègues conseillers pédagogiques et nous réfléchissons sur le type de formation que devraient suivre les nouveaux conseillers pédagogiques au collégial.  Deux concepts ont retenu notre attention: le counseling et l'accompagnement pédagogique.  Grosso Modo, le counseling met l'emphase sur la façon de guider, d'assister professionnellement parlant un enseignant. L'accompagnement fait référence à la façon d'intervenir judicieusement, de façon collaborative et en toute collégialité. Comme vous pouvez le constater, l'accompagnement demeure quand même au centre de  mes préoccupations professionnelles.

 

C'est l'élève qui est le principal responsable de sa réussite

En matière d'intégration des TIC aux apprentissages, quelles sont les demandes le plus souvent formulées par les enseignants ?

À mon grand regret, elles sont toujours très basiques et beaucoup plus centrées sur l'enseignement que l'apprentissage.  On me demande souvent comment construire un "PowerPoint" (nous devrions lire "diaporama") ou construire un site Web.  Les enseignants cherchent toujours à devenir experts pour pouvoir enseigner à leurs élèves. Ils tirent habituellement une grande satisfaction à exhiber le nouveau savoir qu'ils ont acquis, mais répondent-ils au rôle pour lequel nous les rémunérons et qui est de faire réaliser des apprentissages aux élèves?  Je pense que l'enseignant du XXIe siècle se doit de faire un acte d'humilité et d'avouer qu'il ne peut pas tout savoir; c'est impossible! Dire le contraire serait soit mentir, soit démontrer sa naïveté. Je lisais dernièrement que dans de nombreuses disciplines, le savoir se renouvelle complètement en dix-huit mois. Les enseignants devraient donc revenir à l'essentiel, c'est-à-dire suggérer des situations par lesquelles les élèves auront à chercher et à traiter l'information. Les situations les motiveront encore plus si l'enseignant propose d'utiliser les TIC pour répondre à la demande. Il est prouvé que les TIC ont peu ou pas d'impacts dans ce que les élèves apprennent. Par contre, elles motivent particulièrement ceux-ci à s'engager dans leurs apprentissages. 

L'important, selon moi, c'est de savoir ce qu'il est possible de faire avec les TIC. Les élèves se chargeront bien d'apprendre de façon ludique, autodidacte ou en collaboration leur utilisation. Combien d'heures précieuses sont perdues parce que l'enseignant croit que les élèves ne savent pas se servir de l'ordinateur. Il serait mieux de les économiser en se centrant sur les compétences et le contenu qu'il doit faire apprendre (je n'ai pas utilisé le mot "enseigner" et ce, sciemment) à ses élèves. Malheureusement, plusieurs enseignants croient que leur performance est liée au niveau de réussite de leurs élèves.  Ainsi, ils prennent une responsabilité qui n'est pas la leur et portent le fardeau sur leurs épaules, préférant dire ce que l'élève doit faire au lieu de lui faire faire.

La résistance au changement : une histoire ancienne...

De plus, je vis souvent dans la frustration. Les demandes en provenance des enseignants sont la plupart du temps au niveau débutant pendant que moi je souhaiterais innover! Je suis toujours à l'affût de nouveautés, de nouveaux outils pour faire réaliser des apprentissages aux élèves.  Évidemment, j'ai le temps de chercher, d'évaluer et d'expérimenter de nouveaux logiciels, ce que la plupart des enseignants n'ont pas nécessairement le temps de faire. Le modèle intégrant l'ordinateur et les TIC est à inventer. Mais il y a un précédent qui doit nous faire réfléchir : après l'invention du livre, il a fallu 200 ans pour que les enseignants acceptent d'utiliser cet objet... J'espère que nous ne prendrons pas autant de temps à intégrer l'ordinateur dans nos stratégies d'enseignement/apprentissage, et ce, de façon usuelle.

Comment, selon vous, concilier l’initiative personnelle propre à l’innovation par l’enseignant avec une approche institutionnelle qui consiste à encadrer cette innovation ?

Comme je le spécifiais plus haut, je pense qu'il faut faire confiance aux enseignants et les traiter comme des professionnels.  L'enseignant qui a une vision et qui tente d'innover (ce qui est très différent d'inventer) doit être encouragé dans la mesure où l'innovation vise le développement des compétences de élèves et non une satisfaction personnelle. Habituellement, les directions d'établissement encouragent l'innovation parce que c'est rentable pédagogiquement ou autrement!  Il est rare qu'une direction d'établissement refuse son appui à un projet d'innovation; à moins qu'elle ait des valeurs très conservatrices, ce qui arrive parfois. 

Bien souvent, les difficultés en matière d'innovation faisant appel aux TIC proviennent des Services informatiques de l'organisation qui ne comprennent pas nécessairement les besoins des enseignants. Ils veulent généraliser, standardiser et uniformiser.  Les techniciens sont en mode résolution de problèmes et sont peu réceptifs aux demandes particulières des enseignants. Comment innover dans une telle situation? C'est à cette occasion que le conseiller pédagogique peut être aidant. En fait, je compare le rôle du conseiller pédagogique TIC à une interface. Dans un ordinateur, l'interface sert à traduire les informations en provenance du périphérique vers l'unité centrale. Ainsi, le conseiller pédagogique TIC agit bien souvent comme un médiateur entre deux mondes qui ont de la difficulté à se comprendre.

Quels sont les mécanismes d'échange et d'(entr)aide qui vous permettent de rationaliser et de pérenniser votre travail ?

Lorsque j'ai débuté comme conseiller pédagogique, j'ai participé à la mise en place du réseau du RECIT  qui s'est donné comme modalité de fonctionnement de faire la promotion de la culture de réseau. Il s'agit d'un regroupement de conseillers pédagogiques dédiés à la cause de l'implantation des TIC en éducation qui se rencontrent régulièrement, que ce soit en présentiel ou en virtuel pour échanger au sujet de leurs réalités respectives. À l'époque, cela coïncidait avec la mise en place du nouveau programme de formation de l'école québécoise. Le réseau du RECIT a comme mandat la formation continue du personnel enseignant relative à l’utilisation des TIC en conformité avec l’implantation du nouveau programme, l'accompagnement et le soutien au développement et à la mise en oeuvre des projets pédagogiques issus du milieu, la veille technologique nécessaire pour soutenir adéquatement les projets, et enfin, l’innovation et l’expérimentation. Ainsi, au lieu de réinventer la roue chacun de notre côté et de garder jalousement nos trouvailles et notre expertise, nous la partageons librement entre nous. Je pense que c'est le plus grand deuil que j'ai dû faire lorsque j'ai quitté l'ordre d'enseignement du primaire et du secondaire pour le collégial.  Mais, j'ai la chance d'appartenir maintenant à un réseau tout aussi dynamique!  Celui des REPTIC; c'est-à-dire le réseau des répondants TIC des CEGEP qui valorise aussi la culture de réseau.

Internet comme nouvel espace public

Pouvez-vous nous décrire un exemple d'utilisation pédagogique des logiciels multimédias à des fins d'apprentissage ? Quels logiciels pour quels usages ?

Présentement, l'utilisation pédagogique qui me semble être la plus démocratique (dans le sens de l'accessibilité) c'est la baladodiffusion!  Grâce aux lecteurs MP3, il est possible maintenant pour n'importe quel élève, tous ordres d'enseignement confondus, de produire des baladodiffusions en lien avec des projets pédagogiques. Un logiciel libre de droits tel que Audacitypermet aux élèves de s'exprimer oralement sur différents sujets, et ce, en toute légalité et dans le respect de la propriété intellectuelle. Ce qui est encore plus intéressant, c'est qu'ils peuvent reprendre le travail autant de fois que nécessaire jusqu'à ce que l'élève soit satisfait du résultat. Une belle façon de travailler la compétence en français qui demande à l'élève de s'exprimer oralement, et cela, sans le stress qu'occasionne la sempiternelle présentation orale à l'avant de la classe, toujours aussi traumatisante pour les élèves timides.

De plus, il est simple, grâce au Web participatif et aux systèmes de gestion de contenu (SPIP ou Joomla par exemple) de publier des baladodiffusions sur la toile.  Mon rêve est de voir "éclater les murs de la classe" pour redonner à l'enseignement son caractère public. À l'origine, pendant l'antiquité grecque, l'enseignement se faisait sur la place publique, au su et au vu de tous. Internet nous donne l'opportunité de connaître les productions des élèves; elles ne sont plus confinées dans le privé de la classe. Un proverbe africain ne dit-il pas qu'il faut tout un village pour éduquer un enfant ?

L'ordinateur est-il pertinent en classe ? Voilà 30 ans que nous nous posons cette question !

Quels sont vos projets actuels ?

En changeant d'ordre d'enseignement, j'ai changé de mandat.  Avant, j'agissais comme spécialiste en intégration des TIC (j'ai beaucoup de difficulté de me qualifier d'expert ou de spécialiste). Maintenant, je dois agir comme généraliste; ce qui me plaît particulièrement parce que je m'épanouis professionnellement parlant. Un bon copain à moi dit toujours "Choisir, c'est renoncer". J'ai renoncé à travailler exclusivement à l'intégration des TIC en éducation pour répondre aux besoins pédagogiques des enseignants, et je ne regrette pas mon choix. Mais, l'ordinateur sera toujours pour moi un outil que je vais privilégier autant pour mon travail clérical et que pour proposer aux enseignants que je côtoie d'innover par l'utilisation des TIC. Je ne suis pas dogmatique, mais ça fait maintenant dix ans que nous avons changé de millénaire. Je pense qu'il serait temps pour le monde de l'éducation d'évoluer. Connaissez-vous  des secteurs de l'activité économique qui ont refusé d'utiliser l'ordinateur? Ça fait presque trente ans que nous nous demandons s'il est pertinent d'utiliser cet outil en classe avec les élèves. Nous sommes les seuls à nous poser la question. Il serait temps de prendre position!

C'est pour cette raison qu'à court terme, je souhaite travailler à développer le savoir-faire TIC des enseignants  de concert avec le développement de profil TIC et informationnel des élèves du collégial. À plus long terme, j'aimerais travailler avec les enseignants qui préparent des élèves à s'insérer au monde du travail (c'est le cas des programmes techniques) à la mise en place d'un portfolio professionnel qu'ils pourraient utiliser pendant toute leur vie active.

 

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